Les réalités du lycée Blanquer au quotidien.

Le lycée dans le typhon des réformes

Bilan de l'enquête de rentrée auprès de nos adhérents.

Le lycée dans le typhon des réformes

Chers amis clionautes,

Il y a quelques semaines, nous vous avons sollicités pour dresser un premier bilan du lycée Blanquer et nous avons eu le plaisir de voir affluer quantité de réponses venues de toute la France et au-delà. Les Clionautes sont une association très implantée dans nos territoires et vous en avez administré la preuve une fois encore. Le soin apporté à vos réponses, la volonté d’expliquer le concret, parfois le grotesque et le décourageant de vos vécus professionnels ont permis d’avancer dans la compréhension de ce que les uns et les autres affrontaient au quotidien. Nous sommes enfin très sensibles à vos mots d’encouragement, souvent joints à côté de vos réponses. Aussi bien les membres du Bureau que ceux du Comité éditorial en passant par nos contributeurs réguliers, nous avons besoin de votre soutien pour continuer à avancer.

Nous vous livrons ici l’état global de vos réponses. Le contenu ne surprendra pas grand monde car, c’est la première chose à signaler, il existe une très grande convergence de vues entre nous, tant sur les problèmes posés par les programmes que par les inénarrables difficultés techniques et pratiques de la rentrée. Hormis une réponse globalement positive (nous n’avons pas dit enthousiaste), le ton est globalement pessimiste, proche du désarroi et de la colère. Plusieurs ont exprimé leur soulagement de ne pas avoir été stagiaires cette année et ainsi d’avoir pu braver la rentrée avec le bouclier de l’expérience. D’autres se sont réjouis de ne plus être loin de la retraite pour bientôt raccrocher les gants. Bien entendu, on peut toujours dire que ceux qui ont pris le temps de s’exprimer sont ceux qui étaient les plus mécontents. Nous ne le croyons pas, tant les analyses données ont pris le temps de la description clinique et surtout ont fait la part des choses sur un certain nombre d’éléments dont nous reparlerons plus loin.

Cette enquête a mis à jour la démoralisation aiguë de notre profession. Nous ne parlerons pas des questions que d’aucuns jugeraient corporatistes comme les niveaux de rémunération, les carrières, les prétendus « privilèges » des enseignants. Ce n’était pas l’objet  de l’enquête de toute façon. Nous parlons du métier lui-même, du rapport aux élèves, de ce que l’on transmet, de ce vers quoi on les prépare, de notre travail de préparation des cours, de nos corrections de copies, de nos conditions matérielles de travail dans les classes et, bien entendu, de nos rapports avec l’institution. Sur ce dernier point, nous avons été sensibles à vos marques de profonde incompréhension face aux atermoiements insoutenables du ministère. Comment peut-on expliquer qu’en novembre 2019, nous en sachions encore aussi peu sur les Épreuves communes de contrôle continu (E3C) supposées commencer dans …moins de deux mois ? Comment peut-on justifier des « réunions d’information » menées par des chefs d’établissement ou des inspecteurs pédagogiques régionaux où, quand on pose la moindre question, la seule réponse que l’on obtient est …pas de réponse justement ? Comment les professeurs doivent-ils interpréter l’extrême lenteur des publications sur Éduscol et sur les sites académiques ?

A/ Conditions matérielles de travail

Les manuels font l’objet d’appréciations diverses. C’est peut-être l’un des rares désaccords entre nous. Certains les jugent très mauvais, « faits à la va-vite », d’autres au contraire sont très satisfaits. En moyenne, le « plutôt satisfaisant » l’emporte quantitativement, mais sans enthousiasme.

Il faut dire que cette partie du questionnaire a été littéralement dominée par les aspects plus concrets d’utilisation du manuel dans la classe. En effet, dans les lycées qui ont basculé dans le numérique, la question n’est pas de savoir si le manuel est bon mais si l’on peut s’en servir. Entre les codes donnés par les éditeurs qui ne fonctionnent pas, les paramétrages des tablettes qui ne permettent pas de télécharger les applications, en passant par une mise en route ultra tardive des appareils (novembre…) et des batteries à la résistance aléatoire, les conditions de travail sont déplorables. D’un point de vue technique, quelle que soit l’interface choisie, les manuels sont très lourds à ouvrir et à utiliser. Lelivrescolaire et Nathan via Pearltrees sont ceux qui s’en sortent le mieux. Si au moins le réseau Wifi était correct nous direz-vous… Mais nous sommes la majorité à constater que ce n’est pas le cas. Ou bien le réseau n’existe pas, ou bien il rame. Sur un cours de 55 minutes, passer 20 minutes à attendre l’ouverture du manuel a de quoi porter sur les nerfs. Le matériel dans les classes est vieillissant dans bon nombre d’académies. Les salles informatiques sont inaccessibles. Quant à la salle des professeurs, les collègues espèrent qu’il ne faudra pas corriger les copies des E3C sur les ordinateurs présents sur place.

Tout cela interroge. À quoi bon déverser des dizaines de millions d’euros dans une technologie que l’on n’a pas les moyens de faire fonctionner ? Et encore une fois, ce n’est pas là le discours d’enseignants supposés réfractaires au changement technologique. Rappelons que les Clionautes sont nés précisément de la volonté d’associer le numérique à nos pratiques. Est-ce aberrant de réclamer que le matériel soit opérationnel le 1er septembre ?

B/ Vie de l’établissement avec la réforme

Les emplois du temps n’ont pas, pour les collègues, été sensiblement bouleversés. C’est peut-être l’une des rares bonnes nouvelles de ce sondage, quoique certains témoignages, heureusement marginaux, fassent état de situations abusives avec, par exemple, aucune demi-journée libérée. Les emplois du temps des élèves sont eux devenus des gruyères : moins d’heures de cours mais autant de temps de présence à l’arrivée. Avec en prime, dans quelques cas, des situations ubuesques : des trous à n’en plus finir mais une impossibilité absolue de concilier la DNL avec le Latin ou de combiner des triplettes aussi exotiques que « SES-Géopolitique-Anglais ». Passons sur les pauses déjeuner expédiées en …trente minutes. Par ailleurs, les spécialités ayant fait sauter la cohésion du groupe classe, les élèves se connaissent nettement moins. Pour l’administration d’ailleurs, une telle situation pose bien des problèmes car certains enseignements du tronc commun étant régulièrement partagés entre plusieurs professeurs (langues vivantes, EPS), il ne reste plus que l’Histoire-Géographie et le Français pour la distribution des papiers ou assurer une base présentielle pour les futurs conseils de classe. Déjà, lors des réunions de parents, il était compliqué d’avoir en direct l’enseignant de spécialité pour présenter son travail.

Concernant le travail en commun au sein des équipes, les promesses de l’été n’ont pas vraiment été tenues, sauf éventuellement en spécialité. Les réponses données au questionnaire ne sont pas assez développées sur ce point pour se risquer à une interprétation définitive.

L’organisation des E3C s’annonce chaotique. Il faut dire que même à deux mois de l’échéance, subsiste un énorme flou sur les conditions de correction, de numérisation, de retour des notes, etc. Comme prévu et dénoncé depuis le début, il ne sera pas possible de caler les E3C sur les cours du tronc commun. Des épreuves d’une heure avec de potentiels tiers-temps ne peuvent tenir sur des cours de 55 minutes auxquels on doit d’ailleurs retrancher un temps d’installation, d’émargement et de distribution des copies. On s’achemine vers des banalisations de demi-journées sur les heures de spécialités. La surveillance se fait soit au standard baccalauréat (un élève par table, un surveillant dans le couloir, etc.) soit dans des conditions encore mal définies aujourd’hui. Pour la correction, comme nous sommes nombreux à avoir fait le deuil d’une rémunération et n’avons toujours rien reçu d’officiel à ce sujet, la charge est répartie entre les collègues du lycée, qu’ils aient des Premières ou non. Mais ce n’est pas systématique : dans certains lycées, les correcteurs sont ceux qui travaillent dans le niveau Première et les paquets se feront au prorata du nombre de classes en responsabilité. À l’inverse, nous avons un lycée où une demi-journée est banalisée pour le choix des sujets des E3C et une autre pour réfléchir à la correction. Si seulement ce lycée pouvait faire école ailleurs en France… Dans les établissements où il n’y aurait qu’un seul enseignant (lycée français de l’étranger par exemple), la formule retenue est la numérisation puis l’échange avec un autre établissement. Le caractère hautement nébuleux de ces E3C suscite l’angoisse des familles ou accélère leur crise de confiance à l’égard de l’institution, même si, nous disent certains collègues, plusieurs s’accrochent au discours rassurant distillé par les brochures d’information.

En matière de calendrier annuel et de répartition des tâches sur l’année, plusieurs collègues anticipent un second et un troisième trimestre « sportifs » pour reprendre une expression lue à deux reprises : les deux vagues d’E3C risquent d’être effectivement assez rapprochées, avec entre les deux le bac blanc des Terminales, les cours qui continuent et le besoin de fournir des notes pour alimenter les bulletins du 2ème et 3ème trimestre. La suppression du bac blanc des Terminales, mentionnée de manière marginale dans les questionnaires, semble être le seul effet collatéral de la réforme pour les cohortes d’élèves qui passeront le bac en juin 2020.

C/ Tronc commun

C’est un trait unanime des questionnaires : aucun des premiers chapitres, aussi bien en Histoire qu’en Géographie, n’est faisable dans le temps imparti. Premièrement, même en ayant limité thématiquement le chapitre sur la Révolution, il n’est pas possible d’expédier le sujet sans fournir aux élèves un minimum d’éléments de cadrage chronologique sur la période. Deuxièmement, les points de passage et d’ouverture (PPO) font l’objet de débats récurrents. Des IPR ont ainsi conseillé de n’y passer que …dix minutes à chaque fois. Mais comment peut-on préparer sérieusement aux E3C en dix minutes quand on sait que le sujet zéro montrait justement une étude de document focalisée sur un seul point de passage et d’ouverture ? Dix minutes de cours pour une heure de développement en examen, est-ce jouable comme rendement ? Certes, il y a bien des poissons volants. Toutefois, si l’on accorde plus de temps à ces PPO, ne serait-ce que pour développer certaines compétences avec les élèves, comment tenir l’horaire imparti sans rabougrir encore le cours au-delà de l’indigent ? Troisièmement, en Géographie, la désarticulation du thème général avec le cas français, si elle se justifie intellectuellement, semble contournée dans la pratique : le cours général est donné et la France est traitée par une photocopie ou un exposé. Eh oui, le temps manque…

Passons maintenant à la charge de correction. Même si les exercices sont maintenant sur un format d’une heure (question problématisée et étude de documents), la charge de correction s’alourdit pour trois raisons. La première est que nous avons perdu les heures de TPE en Première et, dans certains cas, l’EMC. Cela signifie que beaucoup de nos collègues ont vu leur service se resserrer sur les heures d’HG. Nous avons tout simplement plus de cours avec des notes. La seconde raison est que la disparition des filières a créé par endroits des suppressions de classe et donc un relèvement des effectifs. La règle, c’est la classe à 35-36 élèves. Enfin, la troisième raison est que la perspective des E3C de janvier en Première crée un besoin d’évaluation en amont plus fort que d’habitude. Plus de cours avec notes, plus d’élèves, plus de copies, CQFD.

Du côté des élèves, le contenu des nouveaux programmes n’a pas constitué une révolution culturelle, à condition bien entendu que l’enseignant ait choisi de consacrer plus de temps aux chapitres étudiés. La Géographie remaniée semble plus appréciée que le tunnel France-Europe des programmes précédents. En Seconde, si les élèves adhèrent aux programmes, ils ont souffert d’un choc d’adaptation plus fort qu’à l’accoutumé, face aux exigences. Certes, la réponse organisée faite en Troisième constitue un bon entraînement à la question problématisée de Première mais à condition qu’ils aient vraiment joué le jeu de cet exercice au collège. Or, beaucoup de collègues expliquent que cet exercice est survolé parce que les élèves savent qu’ils peuvent se rattraper avec l’étude de document. En septembre, c’est donc la douche froide.

D/ La spécialité

Nouvelle discipline à la croisée de quatre champs scientifiques distincts, la spécialité est certainement l’enseignement qui a créé le plus d’attente. Plusieurs mois après la rentrée, le bilan est très satisfaisant sur le fond : les collègues sont conquis globalement par la matière et les élèves plutôt réactifs (il y a des variations). Le public ayant été recomposé, les groupes d’élèves sont constitués de ceux qui, dans l’ancien système, auraient été en L, ES et S. Le brassage est donc plutôt porteur au départ mais l’hétérogénéité sort renforcée, entre ceux qui suivent l’actualité et ceux qui se sont inscrits par défaut.

Toutefois, beaucoup de Clionautes ont regretté la lenteur de publication des fiches Eduscol et la faible offre des sites académiques. Car le travail demandé est considérable pour l’enseignant. Significative d’ailleurs est la part des collègues qui, s’estimant surchargés de travail, ont dans leur service un groupe de spécialité. Beaucoup ont remercié l’association d’avoir, pour la Spécialité et le Tronc commun, pris le relais en proposant une offre conséquente dès le mois août.

Dans un autre domaine, l’imprécision globale entourant aussi bien les attentes à l’examen pour la spécialité que la conception même des chapitres a pu, sur le terrain, s’exprimer par des programmations divergentes et par une place franchement variable de la part accordée aux « jalons ». Par des exposés, des travaux de recherche ou autres, les jalons correspondent le plus souvent à des moments de « mise en activité » des élèves, quoique certains enseignants n’aient pas renoncé à les traiter, pour les plus complexes d’entre eux, sous forme de cours magistral. Plus l’année avance et plus les collègues réduisent le temps consacré aux jalons au profit d’une approche plus générale mais plus structurante du thème. En effet, les élèves n’ont pas encore la souplesse intellectuelle et la culture générale qui permettent de passer facilement de l’empire ottoman à l’URSS.

Pour les évaluations, en l’absence de cadrage suffisant des exigences pour la composition et aussi dans le souci de ne pas confronter trop vite les élèves à un exercice difficile et redouté, les collègues ont choisi, pour le premier thème, des formats d’évaluation assez conventionnels comme les contrôles de connaissance et des compositions-guidées.

Angle mort des réponses rapportées, nous n’avons pas eu de retour sur le quotidien du travail avec le collègue de Sciences économiques et sociales en cas de spécialité partagée. Dans un cas, la perspective de devoir partager le travail et de se coordonner de manière très serrée avec les professeurs d’Histoire-Géographie a incité le collègue de SES à jeter l’éponge.

À propos de l'auteur

Déborah Caquet

Professeur agrégée au Lycée de la Vallée de Chevreuse (Gif-sur-Yvette, 91). Intervenante régulière dans le Supérieur (chargé de TD en L3 Géopolitique, jurys de concours, etc.) Présidente des Clionautes.  

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