Stimulante intervention du Comité de Vigilance des Usages de l’Histoire, suivie d’un débat passionné.
CR par Caroline Jouneau-Sion et Anthony Lozac’h

Les membres du Comité insistent au préalable sur la nécessaire consultation de leur site pour suivre l’actualité et la réactivité du Comité.

Intervention de Nicolas Offenstadt : la position du CVUH sur les relations entre Histoire et Mémoire

Si l’histoire du CUVH est brève, la naissance du Comité s’est jouée sur deux temporalités différentes :

  • Le temps long. Une frustration existait sur le manque d’échanges de points de vue savants de la part des historiens sur les sujets d’actualité. Elle s’accompagne du désir de s’émanciper du champ de la sphère universitaire. Dès l’origine, G. Noiriel part d’un double-refus : Refus de la bonne parole prophétique de l’historien, qui doit rester modeste sur l’apport des sciences sociales dans la compréhension du monde contemporain (Revel). Deuxième refus, celui d’être des experts, notamment pour un pouvoir politique, car l’expertise répond à une commande extérieure au champ des universitaires. Le CUVH répond par ailleurs à la volonté de construire « l’intellectuel collectif », définis par Bourdieu et Foucault. La nécessité de modestie et d’efficacité est alimentée par le débat interne qui donne de la consistance, du « raffinement progressif » au discours, créant de l’adhésion. Enfin, l’intellectuel collectif se doit de se placer dans le champ social.
  • Le temps court a également joué dans la création du CUVH, apparu en février 2005 avec la loi sur la colonisation. Le combat contre cette loi a entrainé un manifeste qui a connu un succès certain, une « divine surprise » .

    Pour différencier rapidement l’Histoire et la Mémoire, Nicolas Offenstadt propose les définitions suivantes : l’Histoire est un travail savant sur le passé ouvrant sur la compréhension alors que la Mémoire, c’est la présence d’un passé subjectif et assumé dans nos sociétés.
    Cette mémoire est dense et partielle alors qu’à l’inverse du particularisme, l’Histoire vise à la généralisation. Ces deux rapports au passé, selon le CUVH, ont une « légitimité égale ». Il n’existe pas de magistère moral sur ce qu’est la vraie Histoire.

    D’autre part, sur l’idée des « lois mémorielles », on assiste à véritable mélange des genres. Pour le CUVH, l’Etat est légitime pour parler du passé (à l’exemple de Jospin en 1997 sur les mutins de 1917), tout autant que les autres acteurs de la société. Est-ce pour autant considérer que tout discours sur le passé est recevable ? Non ! La ligne de fracture porte sur les valeurs véhiculées par les discours, comme l’apologie faite de la colonisation par la loi de février 2005. De plus, les négationnistes ne sont pas des historiens, mais des militants politiques et antisémites. Donc, il est de fait impossible de faire la comparaison entre les lois Gayssot et celles sur le “rôle positif” de la France dans la colonisation. Le terme générique de « loi mémorielle » est donc dangereux. Le rôle du CVUH est d’être critique sur les valeurs contenues dans les lois à forme mémorielle.

    Quel est alors le rôle de l’historien ? Il doit intervenir dans l’espace public, ne pas rester dans sa tour d’ivoire, avec une « distance juste », celle qui donne aux citoyens des armes critiques, sans mode d’emploi, sans prescription, ouvrant un champ des possibles.

    Intervention de Laurence De Cock-Pierrepont : Le CVUH est un lieu politique

    De nombreux débats ont précédé et accompagné sa création. Son nom fait référence au comité de vigilance antifasciste des années 1930. Il s’agit en fait pour les historiens de se réapproprier un « droit de regard ».

    Le CVUH est un lieu de compétences, où s’élaborent des débats d’idées et de contenus.
    Ce lieu exerce une vigilance face aux manipulations politiques. Il existe aujourd’hui un risque de télescopage chronologique par l’évocation de personnages historiques sans contextualisation, sans le rappel des enjeux liés à une époque.
    Le CVUH souhaite articuler les mondes scolaire et universitaire. Il compte actuellement 103 adhérents, dont un tiers de collègues du secondaire. Ces mondes sont à décloisonner. Les programmes sont à interroger, et notamment pour leur dimension civique. En quoi les débats historiographiques viennent interroger le sens civique des programmes scolaires, par exemple sur la culture de guerre, la culture coloniale, le culte des personnages historiques. La construction d’un « roman national », avec ses héros, ne relève-t-elle pas d’une citoyenneté d’adhésion plutôt que d’une citoyenneté de débat ?
    Pour conclure, Laurence De Cook-Pierrepont évoque des textes législatifs dans les cartons, autant de dangers et de sujets sur lesquels le CVUH est amené à plancher : les reconnaissances des génocides vendéen et ukrainien (aucun lien), le projet aussi de pénaliser toute atteinte à la dignité de la Nation (!). Parallèlement, les subventions d’Etat à des associations développant une vision communautariste ou catégorielle de l’Histoire augmentent.

    Intervention de Sylvie Aprile : Guy Môquet, et après ?

    L’investissement des hommes politiques dans le champ historique a été manifeste dans la campagne, surtout de la part de Nicolas Sarkozy, « franchissant le Rubicon de la droite à la gauche », en convoquant les grandes figures historiques de la gauche dans ses discours, mais aussi par son refus de la repentance, ses dénégations constantes sur Mai 68. L’ensemble nourrit un « nouveau nationalisme français » servi par une Histoire lisse et sans esprit critique. Ainsi Guy Môquet, sorti d’un chapeau, n’est-il même plus communiste.
    Cette instrumentalisation de l’Histoire est contraire à la nécessité d’esprit critique du discours historique, à la nécessité d’historiciser un propos.
    La réponse du CVUH se fait par les textes publiés sur son site, par les interventions de ses membres dans les médias, et désormais par une collection nouvelle d’ouvrages aux éditions « Agone », dont le premier : « A quoi sert l’identité nationale ? » de Gérard Noiriel.

    Le débat

    Le débat s’ouvre à la salle, qui a frémi à de nombreuses reprises lors des exposés. Parmi les intervenants du public, un professeur émérite de Rennes II, un formateur IUFM de Rennes, des professeurs de secondaire (dont un célèbre clionaute), un rédacteur de loi « mémorielle»…

    La composition du CVUH coïncide-elle à un clivage de génération chez les historiens ? Pour N. Offenstadt, le CVUH se démarque en effet de « Liberté pour l’Histoire » car il est moins attaché à un certain académisme.

    Comment se dire compétent et ne pas se prétendre expert ? L’expert est celui qui répond à une commande. Voir plus haut.

    Tout de même, il semble que vous portez une hiérarchisation des paroles, à vois comment vous parlez des négationnistes, dit un jeune homme dans l’assistance, se défendant tout de même d’adhérer à ces idées.

    Il n’y a pas de hiérarchisation des paroles, mais à propos de l’antisémitisme, N. Offenstadt fait sienne l’attitude de Sartre : il y a des pensées qui ne relèvent pas de la libre opinion. L’antisémitisme est de celles-là.

    Ne peut-on taxer le CVUH d’inclinaison politique (contre la droite au pouvoir) ?

    L’exemple de Guy Môquet est révélateur d’une vision de l’Histoire de la part du pouvoir en place, qui entend l’objectiver par des injonctions dans l’enseignement. C’est l’injonction qui pose problème. Mais le CVUH est bien un lieu politique puisque le point de départ est le lieu politique.

    Si l’Etat a son mot à dire sur l’Histoire, comment le CVUH entend-il s’opposer à un projet de reconnaissance du génocide vendéen ?
    Seuls deux historiens, classés à l’extrême-droite, reconnaissent le terme de génocide. Il s’agit de montrer la manipulation politique à contre-courant des conclusions de la majorité des historiens spécialistes de la question.

    Le travail des savants n’est-il pas précisément de répondre aux questions de la société ? demande A. Croix.

    Non, répond N. Offenstadt : le travail des savants est de reformuler les questions de société. Le travail des historiennes de la colonisation (Emmanuelle Saada, Isabelle Merle) en est un excellent exemple.

    Reconnaissez-vous le droit aux députés de donner le nom de génocide à un événement ?

    Pourquoi pas, mais à des conditions très précises :

  • Qu’il y ait un consensus préalable des historiens sur la formulation « génocide ».
  • Que les valeurs portées par cette volonté de reconnaissance soient examinées de près.
  • Que la loi ne soit pas de l’ordre de l’injonction mais se cantonne au mode déclaratif.

    N’est-il pas bien aussi d’avoir une mythologie nationale ?
    Cette mythologie nationale existe, bien sûr, mais elle ne doit pas se cantonner au culte de la personnalité (ou des personnalités). La mythologie nationale crée du lien, mais on ne doit pas la servir sans la repenser, sans y intégrer aussi les histoires individuelles. Ces récentes lois sont, au contraire, dangereuses pour l’unité nationale.

    Le débat s’achève sur l’idée d’un nécessaire éclairage à l’intelligence, d’une éducation à la complexité dans l’enseignement scolaire. Il faut accepter l’idée qu’un élève ressorte d’un cours avec des questions plutôt qu’avec des vérités.

    « Jeunes, beaux et en parfaite santé ! » Sous forme de boutade, L. De Cock-Pierrefond qualifiait sa génération en marche dans le CVUH. Il n’en faudra pas moins pour lutter face aux menaces qui pèsent actuellement sur l’Histoire !