Judith Audin, Emmanuelle Danchin, Nicolas Offenstadt, Alain Schnapp

La puissance des ruines

RVH de blois 2018, Table ronde, Université Amphi 3, vendredi 12 octobre 2018

La puissance des ruines

Intervenants :
Judith Audin : Post-doctorante en Science politique, Sciences Po Aix (CHERPA), MEDIUM research project in Datong, Hangzhou and Zhuhai, rédactrice en chef de Perspectives chinoises. Venue spécialement de Hong Kong et spécialiste de la Chine, des villes chinoises en particulier, thèse sur la micro sociologie des quartiers de trois quartiers de Pékin dans la dimension de la gouvernance politique et actuellement elle travaille sur un projet d’exploration urbaine, sur des lieux abandonnés en chine, des lieux industriels ou urbains.

Emmanuelle Danchin : Docteur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheur associé au Sirice, UMR 8138, spécialiste en histoire contemporaine et en histoire, arts et archéologie Enseignante. Spécialiste des ruines de guerre, thèse soutenue en 2012 sur « Le temps des ruines, 1914-1921 »Emmanuelle Danchin, Le temps des ruines, 1914-1921, Presse universitaire de Rennes, 2015, 352 p. publiée au Presse universitaire de Rennes. une thèse sur les ruines de la Grande Guerre, une histoire des ruines avant la guerre de 14 et leur prolongement avec les négociations des traités de paix et des réparations.

Nicolas Offenstadt : modérateur, maître de conférence en histoire du Moyen Age à l’Université Panthéon-Sorbonne.

Alain Schnapp : Historien et archéologue français. Professeur émérite d’archéologie grecque à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne. A publié de nombreux ouvrages récompensés, fondateur avec Jean-Paul Demoule de la revue Les Nouvelles de l’archéologie. Il a beaucoup réfléchi sur les enjeux contemporains, les enjeux politiques et les enjeux documentaires sur les ruines. C’est un historien de la ruine, un essai remarqué « Ruines et perspectives comparées » publié en 2015, une réflexion sur la définition de la ruine, et un ouvrage collectif paru récemment, « Une histoire des  civilisations » Anain Scnapp, Jean-Paul Demoule et dominique Garcie, Une histoire des civilisations, La Découverte, 2018

Présentation de la table ronde par Nicolas Offenstadt.

Reims ou Oradour, autant d’images de ruines qui évoquent la violence destructrice de la guerre. Mais au-delà des événements dont elles témoignent, les images de ruines s’inscrivent aussi dans de vives luttes mémorielles. Montrer les ruines, les représenter c’est aussi vouloir parler du passé, pour regretter, rêver ou accuser. L’historien présente rapidement le thème de la table ronde après avoir annoncé les conférenciers et leurs travaux en cours, en replaçant les images de ruines dans leur contexte aux enjeux sociaux particuliers, en réfléchissant sur les effets et sur les produits sociaux des ruines. Nicolas Offenstadt propose cette problématique suivante, à partir de quand dans l’histoire on a commencé à penser la ruine, à partir de quel moment on peut dire qu’il y a une prise en compte de sa présence et à partir de quel moment les ruines font sens pour une société. Alain Schnapp, spécialiste d’archéologie grecque antique ouvre la table ronde en abordant les origines de la ruine comme objet et enjeu social.

Intervenant Alain Schnapp. Ruine et archéologie
  • Première dimension de la ruine : mémoire et oubli

Les ruines sont coextensives à l’existence de l’humanité. Les ruines naissent avec le néolithique avec les premiers hommes dans des univers stables construits, dont les mégalithes de Bretagne et bien d’autres sont la trace. La construction d’une mégalithe n’est pas pour soi même, il faut plusieurs générations, il faut garder la mémoire. C’était il y a deux ou trois ans la ligne d’horizon. Actuellement on a découvert en Turquie un site très céramique, très antérieur de 9000/10 000 av. J.C. et là il y a des monuments qui sont fossilisés artificiellement. Des douves sont isolées de l’appareil urbain qui les entoure et protégées, un certain nombre de choses sont jetées et on les garde. C’est une première trace de la ruine au sens donné en Occident. La ruine a plusieurs champs d’extension par contre en Orient ce n’est pas la même chose. La ruine est associée à un monument, en latin monumentum, de monere, faire se souvenir.

Les hommes du néolithique ou du paléolithique avaient-ils un mot pour désigner les ruines, se demande l’archéologue. Mais poursuit-il, ils avaient une conduite qui permet de prouver dans ces lointaines périodes, le même type de distance que chez les anciens Chinois, chez les anciens Egyptiens, que les anciens Mésopotamiens, l’idée que ce qui a été érigé il faut lui garder un sens. Donc le monument né du regard qui est porté sur lui. Si avec un monument toute tradition à disparu, si ni textes, ni images et ni paroles on garde certes la trace mais le monument devient muet. Cela pose la question des pyramides, comment les voir ? Pour certains ce sont des œuvres d’esprit, des djinns qui ont fait surgir ces monuments et pour d’autres, déjà au Xe siècle ap. J.C. qui avaient une approche plus scientifique, c’étaient des constructions qui renvoyaient à des civilisations dont on ne savait ce à quoi elles servaient. La ruine c’est un équilibre entre mémoire et oubli. S’il n’y a que des ruines il n’y a plus de vie. Exemple avec les villes musées comme Venise, Pise, les ruines tendent à manger leur présent. Donc les ruines sont un pont entre passé et présent, nous les voyons dans le présent mais leur existence plonge leurs racines dans une longue histoire du passé. Les ruines sont ainsi un subtil équilibre entre mémoire et oubli, et avec cette idée que si on ne les restaure pas, on le les préserve pas, quelque chose du passé et donc de notre histoire s’en va.

  • Deuxième dimension de la ruine : nature et culture

Le risque est l’équilibre entre nature et culture. La ruine est quelque chose de matériel, cette matérialité extrayée de la nature, un monument construit pour perpétuer un souvenir et puis ce monument viellit. Au Xe siècle, le mot est emprunté du latin monumentum, « ce qui rappelle, ce qui perpétue le souvenir ».
Ce vieillissement « ruina » c’est la fabrique de la ruine ; se défaire. Le même mot en grec et dans tous les langues indo européennes se retrouve jusque dans le monde chinois. Deux types de ruine s’opposent dans le monde chinois comme dans le monde occidental, les ruines en creux et les ruines en convexe, les ruines en tas; « ruine », « roere » c’est quelque chose qui se défait. Le vestige en latin comme en chinois, la trace d’animaux ou d’hommes dans le sol, c’est en creux. Entre la trace et le vestige il y a une autre catégorie qui traverse toute la culture occidentale et que l’on retrouve dans le monde arabe avec l’opposition qu’il y a entre les deux mots qui désignent la ruine. En arabe il y a un mot pour désigner quelque chose de bomber et un autre mot pour désigner une trace.

  • Troisième dimension de la ruine c’est le rapport avec le matériel et l’immatériel

La ruine est une matérialité, elle existe si on lui donne un nom. Il y a un peu d’immatériel à la ruine car si elle n’a pas de nom, ce sont des vestiges. La ruine prend le sens d’« ereípia » en grec, (ερείπιο), exemple les cités grecques abandonnées, regardées en tant que telles, elles sont des ruines, elles incarnent l’oubli car ou sont passés les hommes qui nous ont précédés. Prise de conscience qu’on est qu’un éclair au vue de la brièveté de la vie humaine. Dans la conscience de ce rapport entre l’humanité et la terre, de la tradition humaniste la ruine renvoie à l’humain. Regarder les ruines c’est accepter la fragilité de notre présence qui peut simplement être combattue par le souvenir. « Sans les morts nous sommes tous des bâtards » écrivait un romancier américain. Il n’y a de l’humanité que dans cette conscience qu’il y a eu des hommes avant nous et qu’il y en aura après. L’historien cite une phrase de James Hynes « nous ne comprenons les ruines que quand nous devenons des ruines nous-mêmes. ». Ce regard en arrière plaisait tellement aux Mésopotamiens et aux Babyloniens que cela conduisait pour le Babylonien à dire que « le passé est devant vous et le futur derrière vous ». La Mésopotamie est née de la longue succession de tous ces rois lesquels ont laissé des monuments, des inscriptions et des historiens mésopotamiens de l’époque antique se référaient dans la recherche de cette ascendance à travers les ruines. Vision mésopotamienne qui nous fait penser au fait que la ruine est un outil de notre rapport aux autres et au rapport au monde. « Une idée des champs intercissiels dans lesquels les ruines se sont développées ».

Intervention du modérateur : Nicolas Offenstadt

La ruine appropriée comme un passé qu’on va reconstruite, un objet réinventé par les Romantiques au XIXe siècle était en fait déjà perçue en tant que telle chez les Romains. Mais est-ce que dans les civilisations anciennes on ne faisait pas cas déjà des ruines ?

Alain Schnapp . Les ruines ne sont pas un thème avant la période hellénistique, la sensibilité de ces ruines commence à apparaître effectivement dans les poésies latines. Mais pour l’historien on ne sait pas voir les ruines dans les poésies mésopotamiennes et égyptiennes. Il faut se mettre dans le champ du monde chinois. Dans le monde classique la concurrence entre l’immatériel et immatériel est au cœur de la définition des ruines. L’inscription des Thermopyles est à ce titre significatif, ces hommes qui ont arrêtés les Perses, des héros, est inscrit sur leur tombe, en fait un simple autel « un poème qui se suffit à lui-même dans la pertinence et le jointoiement des mots qui échappe à l’usure du temps ». La poésie, le texte est supérieure à la matérialité de la ruine. A l’autre bout de l’Antiquité, un poème d’Ausone dit ceci :

« Une lettre brille entre deux points et seul ce signe L marque le prénom. Ensuite est gravé un M qui, je crois, n’est pas entier…La pointe a sauté avec un morceau de pierre cassé. Est-ce un Marius ? Un Cassius ou un Mutellus ? Qui repose ici ? Personne ne peut le savoir à des marques certaines. Les lettres arrachées, les leurs lignes mutilées. Et dans la confusion des caractères tout sens a disparu. Nous étonnerions-nous que des hommes sont morts. Les monuments s’effritent : le trépas arrive même pour les pierres et les noms. Ausone, Epitaphia, Herouam,31

Qu’est-ce que la ruine, qu’est-ce que le souvenir ? Ce poème montre l’inconstance du temps qui produit la décrépitude des hommes et des choses, une idée fortement ancrée chez les anciens. Le culte en Occident est né de cette conscience que nous louons des traces bien avant lui. Pour Chateaubriand pour son voyage en Egypte, il raconte que l’Egypte est faîte de tellement de témoignages que d’une certaine façon ce pays s’est bâti sur des ruines et que le Romain, le Grec, l’Egyptien, tout ce passé est l’Egypte moderne et donne un sens. Il écrit ceci au moment même où en Europe les premiers poètes redécouvrent la poésie des ruines.

Or les ruines c’est une invention française, un évêque Hildebert de Lavardin ou Hildebert de Tours, un clerc français réformateur, évêque du Mans puis archevêque de Tours de 1125 à sa mort le 18 décembre 1133, un fin lettré brillant, intellectuel et poète qui a écrit le plus beau texte en latin sur la splendeur de Rome selon Alain Schnapp. « La splendeur de Rome est bien plus grande parce qu’elle est ruinée », une idée fortement occidentale pour l’archéologue. Tous les fondateurs des langues modernes sont des ruinistes comme par le français moderne c’est Joachim du Belley, comme pour l’Allemagne et pour l’Italie ce sont des hommes de la pré Renaissance. Il y a eu un sentiment des ruines, une poésie de ruines bien avant la période de la Renaissance et de l’époque des Lumières. Mais ces deux époques obsédées par la lutte contre le temps sont allées beaucoup plus loin que les poètes de la Chine ancienne, que les poètes antiques. Pour Alain Schnapp il fait remonter jusqu’aux Egyptiens anciens pour voir cette prise de conscience de l’apport des ruines, de la manifestation du passé dans la restauration pour quelques monuments avec un souci religieux mais dans le respect de la splendeur et de son passé . Un autre exemple pour illustrer la mémoire des ruines chez les Anciens, chez les Mésopotamiens dans la ville d’Assur il y avait une place sur laquelle étaient érigés des alignements de stèles des rois et celles des hauts fonctionnaires se faisant face. Ces stèles étaient en quelque sorte un monument de mémoire organisé par un prince du VIIe siècle à la mémoire de ces prédécesseurs. Ces stèles en ruine participent à un outil de mémoire, à une mise en place d’un scénario du souvenir et la reconnaissance de la nécessité de remémorer le passé à travers ces stèles effondrées. Pour les Chinois par contre la ruine n’est pas physique elle est métaphysique. Jusqu’au XVIe siècle il n’y a pratiquement pas d’image de la ruine par ce que l’image de la ruine pour les Chinois c’est la nature qui s’affaisse.

Intervenante Julie Audin. « Ethnophotographie » de la ruine Une expression empruntée chez l’historienne Emmanuelle Danchin

En effet dans les reproductions artistiques et historiques de la ruine en Chine on ne retrouve pas de représentations de la ruine à la manière occidentale. Les Chinois n’ont pas la même conception de la ruine et de la notion de mémoire et du souvenir. Il y a une mémoire du lieu mais sans représenter matériellement par des traces. Une autre spécificité de la ruine en Chine c’est que le bâti a été pendant longtemps fragile, construit en terre, en bois, des matériaux pas forcément durables, ce qui reste ce sont les bâtiments en pierre comme les stèles. La représentation de la ruine est plus subjective, davantage représentée dans les poésies, dans la littérature.

Par contre dans la période moderne de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, avec la présence et la rencontre des étrangers, Européens et extra Européens, les artistes Chinois en contact avec d’autres intellectuels qui représentaient des paysages de ruine sous forme de peinture ou de photographie s’en sont inspirés.

Intervention du modérateur Nicolas Offenstadt qui propose une pause pour poser des question à Alain Schnapp qui doit partir pour une autre conférence.

Une question posée dans la salle à l’adresse de Alain Schnapp sur la fabrication des ruines au XVIIIe siècle en France, si cela était une spécialité française ou une pratique généralisée en Europe et ailleurs.

Alain Schnapp. Sur l’origine de la fabrication de la ruine 

Dans l’espace mésopotamien on reconstruit tout le temps. Pour exemple on a trouvé une inscription sur pierre qui date du premier millénaire qui est écrit avec des caractères cunéiformes datant de la fin du troisième millénaire établissant l’autorité d’un temple sur des terrains. Les premiers archéologues qui ont trouvé ce monument ont daté du premier millénaire. Ils sont tombés dans le piège. Dans ces sociétés antiques où l’on reproduit et restaure à l’infini un passé, comme ici une écriture ancienne montre que la notion de réel n’est pas la même que nos sociétés actuelles. On peut considérer qu’en Occident la notion de ruine en tant qu’objet, est arrivée en Italie, à Pesaro, au début du XVIe siècle puis se diffuse en France, en Allemagne, en Angleterre avec les jardins de ruine au XVIIe siècle. Des jardins de ruine dans lesquels les architectes anglais expliquent que les ruines artificielles sont plus intéressantes que les vraies ruines par ce qu’elles peuvent s’adapter à la volonté du propriétaire et au charme des lieux. La ruine en tant que telle n’est pas essentielle mais c’est la reconstruction par la fabrique de l’Antiquité qui importe pour ces hommes de cette époque.

La limite entre la ruine artificielle et la ruine réelle est faible dans le monde mésopotamien, très différente dans le monde égyptien, par contre dans le monde occidental c’est une question de transformation, de fabrication avec des architectes qui savent adapter les ruines dans des parcs et des jardins artificiels à thème comme le jardin romain, le jardin médiéval, le jardin du XVIIIe siècle avec intégrations des ruines dégradées.

Une autre question posée par le public à propose de l’inscription de Behistun et de connaître l’avis de l’archéologue sur ce monument.

Alain Schnapp. L’inscription de Behistun datant du Vie siècle av. J.C. est une inscription monumentale décrivant les conquêtes de Darius Iᵉʳ en trois langues : le vieux-persan, l’élamite et l’akkadien. Le texte est gravé dans un escarpement du mont Behistun, dans la province de Kermanshah de l’actuel Iran. Elle a été déchiffrée par Henry Rawlinson. « Cette prise de possession de l’espace a été quelque chose de cataclysme, l’empereur a dilaté son pouvoir à tel point qu’il a pris en otage la montagne ». Toutes ces inscriptions monumentales vont se développer aussi dans le monde chinois. Tous les empereurs de Chine, tous les lettrés bouddhistes vont faire l’ascension sur des montagnes les plus élevées pour y graver des inscriptions avec des caractères de plus de cinquante centimètres avec comme légende « ici c’est la montagne céleste…, ici c’est le premier empereur qui s’est recueilli…, ici le géant qui a creusé les fleuves s’est reposé » créant ainsi un paysage de mots. Le conférencier relie cela comme ces archéologues chinois à la volonté extraordinaire des souverains achéménides de montrer qu’ils sont les meilleurs administrateurs que les rois de la région de Behistun, plus respectueux des coutumes que les propres rois des sujets asservis.

Intervenante Emmanuelle Danchin. Les ruines de guerre

Débute sa conférence en précisant qu’elle n’est pas l’inventeur du terme « ruines de guerre », c’est Chateaubriand qui l’a inspirée en faisant la distinction entre la ruine du temps qui passe, une temporalité longue qui va se traduire graphiquement par une omniprésence de la végétation, par une végétalisation minérale, par des plans d’eau, et puis de l’autre côté des ruines de guerre, la ruine avec une temporalité brève. Chateaubriand disait « la ruine ruine le travail des hommes », et là on a graphiquement une expression différente, des formes plus brisées, des amoncellements de ruines mais pas cette végétation qui court, des espaces verts en friche.

Ceux qui ont représenté les ruines, les photographes, les peintres, avaient aussi une culture visuelle qui s’inspirait de cette ruine romantique du XIXe siècle. Consciemment ou non ils ont aussi puisé lorsqu’ils ont représenté la ruine dans cette culture visuelle. On a parfois des ruines de guerre, des « ruines du temps bref », et parfois des propositions photographiques qui montrent que les deux peuvent s’enchevêtrer même si on peut faire la distinction.

Intervention du modérateur Nicolas Offenstadt

Peut-on trouver des similitudes entre les ruines de guerre comme celles de 14-18, celles de la guerre d’Espagne, celles d’Ouradour sur Glane, ou bien ont-elles chacune une spécificité ? Les mêmes usages de ces ruines, les mêmes mises en scène ou bien une catégorie de sens commun ?

Emmanuelle Danchin. Ruines de guerre et ruines du temps qui passe

La conférencière opère une distinction entre ruines de guerre et ruines du temps qui passe, avec la rupture selon elle avec la guerre de 1870 où on commence à avoir une véritable instrumentalisation de la ruine et la distinction débute à ce moment-là. La ruine est utilisée, c’est une manière de montrer la guerre. On ne censure pas les images. La conférencière montre une « non ruine » avec l’exemple du bombardement de la cathédrale de Reims, peu de photographies sur cet évènement, les bombardements en 19 septembre et sept photographies publiées en octobre 191., archétype de la destruction, un non ruine car le gouvernement proteste dès le 20 septembre et annonce la destruction de Reims à l’Europe toute entière et pourtant la cathédrale n’est pas en ruine. On retrouve dans la manière de figurer l’évènement l’incendie avec de longues échappées de flamme, le bâtiment est en cours de destruction mais la presse relaye le communiqué de presse militaire sur la destruction du bâtiment or c’est faux. Les instrumentalisations de la ruine sont un fait récurrent, quelque soit les époques mais la conférencière ajoute qu’il est difficile de photographier autrement les ruines, il y aurait selon elle, des permanences dans la manière pour représenter la ruine de guerre et qu’on est limité techniquement dans la manière d’être confronté à cette ruine. Judith Audin, photographe en complément de ses activités de chercheuse prend le relai sur ce questionnement.

Judih Audin : Fait une comparaison avec les ruines issues du tremblement de terre qui a eu lieu en 2008 dans le Sichuan avec les ruines liées à la démolition des logements dans plusieurs villes chinoises, des ruines très brutales. Des représentations similaires entre ces deux types de ruines, permettent de réfléchir comment analyser des traumatismes sur des évènements qui n’ont pas les mêmes causes mais qui produisent les mêmes ressentis.

Emmanuelle Danchin. Il y a des ruines condamnables et des ruines acceptables. Une image de la ruine sans ajout de légende elle ne signifie pas grand-chose. En reprenant l’exemple de la cathédrale de Reims, la commission des monuments historiques a constaté sur place que le bâtiment n’est pas détruit mais l’idée de sa destruction va rester dans l’imaginaire collectif. Cela touche la problématique de la réception, on a tous un rapport, un regard différent sur la ruine. Il est difficile de répondre sur le rapport collectif face à la ruine comme il est difficile d’analyser le rapport avec la perte associée avec la notion de ruine. Cela dépend de l’histoire, de la sensibilité de chacun. Le rapport avec la ruine sur le plan collectif peut être le fait de l’instrumentalisation.

Intervention du modérateur Nicolas Offenstadt

Les usages de la ruine étudiés dans le livre d’Emmanuelle Danchin, le modérateur interroge sur le fait que la chercheuse a réalisé une étude qui va jusqu’à l’après guerre et demande si il y a eu des moments où la ruine et son image furent centrales, au moment de la négociation des traités de 1919-20, dans les enjeux des réparations ? Y a-t-il eu une irruption où finalement la ruine devient un objet central de l’espace public et donc elle n’a plus la même place que pendant la guerre ? Comment cela se passe avec l’épisode étudiée, l’exemple de l’incendie de Reims ?

Emmanuelle Danchin. Avant le traité de Versailles, des commissions se sont tenues pour essayer de présenter à Versailles, l’état des lieux et des réparations à faire payer. la ruine en fait partie mais ce n’est pas un élément central, même si cela a été addionné sur le compte des réparations. Déjà en 1915, une réflexion précoce sur le devenir des ruines de guerre et des projets de lois ont été engagés pour conserver des traces de destructions liées à la guerre avec l’idée de conserver ces traces de ruines de guerre. Dès 1915, ainsi sur les divers fronts du nord de la France, des bâtiments ont été listés pour pouvoir parler de cette guerre et conserver quelques ruines lesquelles deviennent ici des ruines du temps qui passe !. Neuf villages ont été conservés autour de Verdun qui se visitent aujourd’hui et qui font partie de ces projets de conservations de ruines.

Intervention du modérateur Nicolas Offenstadt.

Les ruines sont-elles devenues des icônes des mémoires de guerre ?

Emmanuelle Danchin. Les images de ruines pendant le conflit n’ont pas été censurées. On aurait pu imaginer qu’elle auraient pu susciter un sentiment de démoralisation et pour cela ces illustrations de ruine auraient pu être interdites de diffusion dans la presse. Or ce fut le contraire, il y a eu beaucoup d’images de ruines dans la presse et sous forme de cartes postales. Ensuite au lendemain de la guerre le choix a été fait d’effacer ces ruines et de reconstruire afin de reloger la population, concernant les quartiers urbain détruits et les villages. Des zones autour de Verdun par contre ne pouvaient pas être reconstruites, matériellement par ce que le sol avait été tellement retourné, il était impossible d’envisager une reconstruction et une reprise de l’agriculture. Il faudra attendre une trentaine d’années pour pouvoir labourer le sol.

Intervention de Nicolas Offenstadt. Les ruines du capitalisme

Dernier thème abordé par le modérateur est celui des ruines du capitalisme, on change de temporalité et de thématique, une réflexion sur les ruines de l’industrialisation produisant autre chose que les ruines romantiques, des ruines de nostalgie. Une question adressée à Judith Audin spécialiste des ruines contemporaines industrielles et urbaines avec l’exemple de la Chine.

Judith Audin. Elle travaille sur la chine urbaine et sur des quartiers centraux urbains de Pékin en rénovation depuis les années 2000. La population a été déménagée en banlieue lors de la destruction des anciens quartiers par contre l’ancien studio du cinéma est encore présent mais en ruine. Avec les jeux olympiques en 2008 d’autres quartiers ont disparu. Faire des enquêtes en Chine est difficile. La Chine laisse l’accès aux archives difficilement mais on peut accéder aux documents soit grâce à des contacts privés, ou soit en bénéficiant du programme du gouvernement qui a avancé des projets de recherche et qui a subventionné ces derniers. Et si la recherche ne va pas dans l’esprit de la « succes story » chinoise, c’est à dire de la vie chinoise qui s’est développée, qui innove, qui invente des nouvelles technologies, des smart, travailler sur les ruines et sur les vestiges du premier capitalisme chinois ce n’est pas facile. Le fait de photographier ces ruines cela permet de garder la mémoire, d’archiver. La vie chinoise se construit rapidement, on perd très vite le tissu urbain, et toute la structure urbaine, toute la structure d’infrastructures, se perd. Le fait d’archiver permet de conserver. Celala permet d’interroger aussi les habitants avec preuve à l’appui et cela débloque des souvenirs. Cela permet de faire des liens avec des styles de vie d’autrefois, des itinéraires, de développer des entretiens. En particulier pour la première période du capitalisme chinois au moment où les réformes économiques ont été lancées dans les années quatre vingt. Lors de la première phase d’accès à la modernisation, des modes de vie plus sophistiquées, des modes de vie urbain se sont développées, par exemple avec la  floraison de parcs à thème, de loisirs. Puis les années 2000 ont effacé ces premières expériences urbaines, des années 1985-2005, toute une série de premières expériences du capitalisme et des premières expériences de la consommation de masse ont disparu ou dissolu dans un nouveau paysage urbain.

Conclusion Nicolas Offenstadt: les ruines de l’ex RDA Nicolas Offenstadt, Le pays disparu: sur les traces de la RDA, Stock, 2018

Une longue table ronde animée avec brio par Nicolas Offenstadt qui clôt ce sujet entouré par de brillants spécialistes qui ont ravi le public par leurs riches interventions, en évoquant un dernier type de paysage de ruines sur un de ses derniers sujets d’étude, sur les habitants de l’ancienne Allemagne de l’Est, confrontés aux ruines industrielles et urbaines qui ont fait leur quotidien pendant la guerre froide. L’historien a enquêté pour comprendre comment les ruines actuelles ont pu influencer sur la représentation du monde sur ces habitants et donc comprendre le rapport de la ruine avec les questions sur la domination, sur la question du pouvoir, une réflexion sur l’imprégnation sociologique. Le paysage de ruines en Allemagne de l’Est est aujourd’hui un objet d’étude historique. L’historien présente quelques clichés pris dans les cinq dernières années, et propose plusieurs lectures d’interprétation. Ce sont des ruines récentes comme les combinats de logements dans le Brandebourg, en ruine aujourd’hui, des traces disparues de la RDA,. Ensuite il présente d’autres exemples d’un pays anciennement communiste, à chaque fois des ruines évoquant l’histoire de la production et de la consommation de l’ancienne RDA, d’immenses usines abandonnées, le fleuron de l’économie de l’ex RDA, faisant partie de l’environnement local des allemands de l’époque, correspondant à leur vie. Toutes les maisons du peuple et de la culture sont abandonnées, des lieux centraux, connus par les adultes actuels. Donc le questionnement est celui-ci, voir « la ruine comme imprégnation d’un environnement avec une production d’un sentiment de dévalorisation pour les populations » par ce que dans le quotidien des allemands de l’Est tout ce qui a été leur histoire, a été une ruine. Un dernier exemple proposé par Nicolas Offenstadt est l’histoire de la production, difficile d’oublier ces lieux de travail pour les ouvriers de l’ex RDA car ces ruines constituent une dévalorisation surtout de leur biographie. Pour l’historien il n’y a pas de nostalgie mais ce sont des vies passées qui perdent leur sens. L’historien termine sur une réponse à proposer pour comprendre le vote d’extrême droite dans ces régions à l’est de l’Allemagne actuelle, peut être du en partie à la présence de ces ruines. « La ruine ruine votre propre biographie, l’endroit où on a vécu et qui a construit l’individu ».

Trois « ruinistes », Alain Schnapp, Emmanuelle Danchin, Judith Audin avec Nicolas Offenstadt nous ont offert une conférence d’une très grande qualité qui nous invite désormais à regarder les ruines autrement que par le temps qui passe, sauf pour quelques unes.

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