Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie

A moins de 40 ans, Johann Chapoutot, est déjà professeur à la Sorbonne et l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur le nazisme. Le dernier, La révolution culturelle nazie (Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2017), a justifié la conférence du jour.
C’est Maurice Sartre, le professeur de l’histoire de l’Antiquité bien connu, qui joue ici au journaliste. L’occasion pour lui de rappeler que, lors de la parution du National-Socialisme et l’Antiquité en 2008, il avait déjà pris sa plume dans Le Monde pour défendre les travaux du jeune Johann Chapoutot.

Pourquoi ce titre de « révolution culturelle » ?

Les mots peuvent prêter à confusion. Le mot culture s’entend ici au sens d’univers mental, de vision du monde et non comme un ensemble englobant les beaux-arts ou la musique. Quant à la « révolution », il faut revenir à l’étymologie, c’est un retour au point d’origine. Historiquement, les nazis sont des contre-révolutionnaires qui veulent effacer 1789 (Goebbels). 1933 est pour eux le début de la « Révolution nationale », au sens où l’Allemagne repart de zéro.

Comment les nazis ont-ils pu considérer les Grecs comme leurs ancêtres ?
Effectivement, pour les nazis, les ancêtres des Allemands ne sont pas seulement les Germains qui vivent reclus au fin fond du Nord. Il y a aussi ceux qui ont émigré au sud et qui, au bord de la Méditerranée, ont fondé la civilisation, avant d’être ravagés à leur tour par les invasions. Du coup, les Germains qui sont restés au Nord sont la seule branche à avoir su préserver sa pureté. Il va s’en dire que les Romains, contaminés par le judéo-christianisme, ne peuvent être un horizon de référence, car le christianisme, par son égalitarisme et sa sensiblerie à l’égard des faibles, porte la marque de l’universalisme juif, tout comme, au XXe siècle, le communisme. Cette pensée anti-chrétienne pose d’ailleurs problème dans une société du XXe siècle où la population n’est absolument pas athée. Cela explique pourquoi la figure du Christ n’est pas attaquée directement. Pour Hitler, Jésus devait être le fruit de l’union d’un soldat germanique avec une prostituée palestinienne.

Les intellectuels nazis trouvent, dans l’Antiquité, des figures à vénérer comme Platon et d’autres à rejet er comme les stoïciens. Que pouvez-vous en dire ?

Platon est une « vigie nordique ». Il est grand, costaud, sportif et blond aux yeux bleus paraît-il. Admirateur de Sparte, il défend la hiérarchie et la ségrégation. Sa pensée des « trois races » et du « philosophe-roi » sont réinterprétées à la sauce déterministe par les nazis.
Les stoïciens prônent le cosmopolitisme et l’égalité, preuve que, pour les nazis, ils se savent inférieurs. Caracalla, empereur stoïcien, est voué aux gémonies, en syrien mélangé qu’il est et en propagateur du « chaos racial » avec son édit qui généralise la citoyenneté.
Le nazisme est de la biologie appliquée. Un Noir ne peut faire que du jazz et un Blanc ne peut qu’aimer Bach. Mais, comme à la différence des animaux, les « races humaines » sont interfécondes, il y a un extrême degré de vigilance obsessionnelles sur les questions du métissage et de la sexualité mélangée. Le pire reste le mélange entre juif et germain, qui ne produit que des monstres. Attila et Gengis Khan par exemple.

Et Aristote ?

Aristote gêne les Allemands. C’est un Germain, précepteur d’Alexandre, mais qui ne va pas aussi loin que Platon. Par ailleurs, on a reproché à Alexandre les noces de Suse mais les nazis ont pu passer dessus en rappelant qu’il s’agissait d’un mariage entre les élites.
Toutefois, pour les nazis, la création d’un empire avec libre-circulation a créé les conditions du mélange et donc de la dégénérescence.
Les nazis, eux, ont la chance d’être éclairés par la science. Ils sont capable de déterminer rationnellement que le mélange produit la mort.

Entre droit germanique originel et droit romain, quelle a été la pensée juridique du national-socialisme ?

On l’a dit, les nazis sont moins séduits par Rome que par la Grèce et critiquent de ce fait le droit romain, qu’ils trouvent individualiste, écrit, abstrait. Ils idéalisent, comme d’autres depuis le XIXe siècle, le droit germanique, qui est un droit oral, patriarcal et primitif. Instinctivement, grâce à la supériorité de son sang, l’homme germanique sait quoi faire pour survivre et n’a pas besoin de toutes ces règles rédigées par et pour des faibles. L’instinct, c’est le droit et le droit est au-dessus de toute loi.
Pour être juge, il suffit d’être pur racialement. Les études ne servent à rien face au « bon sens populaire ». Après la Nuit de Cristal (1938), les assureurs refusent de rembourser les juifs. Certes, la loi les y contraint mais pas le bon sens populaire. Les juifs ne sont donc pas remboursés.

Les nazis détestent les lois mais ils légifèrent quand même beaucoup. Ont-ils réussi à recréer ce droit germanique ?

Pour eux oui. Dans la pratique, les juges sont conduits à garder les lois préexistantes mais à les adapter au bon sens populaire, au gré des circonstances.

Les nazis sont contre-révolutionnaires et entendent supprimer plus d’un siècle d’erreur. Que pouvez-vous nous dire sur cela ?
Le stoïcisme, le christianisme, l’humanisme, etc. sont le mal, mais c’est un mal déjà lointain. 1789 a été la catastrophe la plus récente pour les Allemands. Les nazis considèrent les événements français comme une insurrection de la plèbe judéo-gallo-romaine. Quand la blonde Charlotte Corday tue le monstre Marat, les nazis applaudissent. A cause des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, l’Allemagne s’est enfoncée dans la décadence. Bien entendu, ce discours contre-révolutionnaire a été débarrassé de tous les arguments religieux du tournant du XIXe siècle.
Avec le bolchévisme en Europe, le pays menace maintenant de toucher le fond. Sans parler du poison de l’universalisme anglo-saxon avec la SDN, qui ose donner la même valeur à l’Ethiopie du négus qu’à l’Allemagne.

Comment, à son procès, Eichmann a-t-il pu formuler l’impératif catégorique de Kant alors qu’il n’a pas fait d’études ?

Dans les manuels de formation des fonctionnaires, Kant est un phare de la pensée prussienne. Les nazis ne peuvent l’ignorer et pourtant, ils ne peuvent le recycler dans leur idéologie. La forme est préservée mais la pensée est détournée et récupérée. Cela devient : « Tu agiras toujours de telle sorte que le Führer, s’il avait connaissance de ton action, t’approuverait ».

Nous allons terminer par une caractéristique assez insolite des nazis : leur détestation de la monogamie

Les nazis sont obsédés par la démographie. La guerre, non seulement a beaucoup tué, mais elle a tué les meilleurs. Ceux qui restent, ce sont les blessés, les planqués, les lâches. Le pays a besoin de sang neuf.
Dans les camps de jeunesse, on facilitait les rencontres entre filles et garçons. H. Himmler a eu, on le sait, deux familles. M. Bormann, proche d’Hitler, a eu 18 enfants de plusieurs femmes différentes. Sa propre épouse l’autorisait à procréer ailleurs quand elle était enceinte. A la fin de la guerre, on envisage une évolution législative qui autoriserait la bigamie.
Cette conception était choquante pour la population allemande mais elle s’inscrit dans la droite ligne de l’idéologie nazie. La monogamie a été imposée par les juifs et les chrétiens et cela a affaibli les Allemands. La monogamie doit être combattue, mais du fait de la sensibilité du peuple allemand, cela doit rester discret. La Solution finale procède de la même logique : les Allemands acceptent qu’un juif soit persécuté, dépouillé et humilié mais sans doute pas qu’il soit exécuté, d’où le silence officiel.

L’échange est vif et stimulant. Une conférence qui donne envie de lire le livre.

À propos de l'auteur

Déborah Caquet

Professeur agrégée au Lycée de la Vallée de Chevreuse (Gif-sur-Yvette, 91). Intervenante régulière dans le Supérieur (chargé de TD en L3 Géopolitique, jurys de concours, etc.) Présidente des Clionautes.  

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