Réunis dans l’enceinte feutrée du café les trois clés, aux pieds du portrait géant de Mona Lisa, s’ouvre le premier café historique des rendez vous de l’histoire. Ce premier exercice accueille Elena Museli, chercheuse en histoire contemporaine à l’Institut des Sciences Sociales et Politiques de Paris. La thématique de la chercheuse sera d’aborder l’histoire de l’unité italienne, très particulière depuis le XIXème. 

Comment est née la nation italienne ? L’unification, que l’on appelle risorgimento, est une question à aborder en lien avec l’actualité. Il n’est pas possible d’aborder la nation italienne sans traiter de la question identitaire à un moment où la classe politique italienne, depuis longtemps, ne se réfère plus à l’histoire de la construction nationale. Il s’agit de s’interroger sur les défaillances dans les mémoires politiques de la construction nationale qui, à partir du XIXème, a formé le pays. Cette défaillance est complexe. La question impose à l’historien de s’interroger sur la longue durée, sur le « long XIXème siècle ».

Ce thème est d’autant plus intéressant une fois qu’il est comparé à l’unité française qui s’est appuyée sur les forces successives de la monarchie centralisatrice et du jacobinisme montagnard. Ceci à l’inverse des forces centrifuges qui ont poussé sans cesse à la fragmentation de la botte italienne à plusieurs échelles : pensons à l’enchevêtrement d’Etats dans la botte italienne, sans oublier le municipalisme puissant, hérité du Moyen Age, et s’exprimant encore de nos jours. 

Cette faible unité politique s’oppose à un fond culturel profond et puissant, plongeant dans le passé romain et l’Humanisme de la Renaissance. Ce fond culturel ne repose pas sur l’unité linguistique de la botte italienne  : 2% de la population parlait italien au moment de l’unification,  les 98% restants se répartissant entre dialectes/patois locaux et français (langue des élites). Un paradoxe qui nous pousse à nous interroger d’autant plus sur la question de la défaillance mémorielle. 

Quand pouvons nous placer le début véritable du risorgimento ? Très difficile, tant le mot lui même est complexe à traduire : renaissance, résurrection ? Le terme entre très tardivement d’ailleurs dans le vocabulaire des partisans de l’unification. Le romantisme jouera un rôle très important dans l’élan unificateur. Ce romantisme a la différence notable du romantisme français,  ne  renvoie pas à l’idéalisation du passé mais à la foi dans le progrès. Le romantisme défend l’idée d’une nation nouvelle via la culture. Mais parallèlement se développe une traduction politique qui se concrétisera dans la fondation en 1847 de la revue risorgimento par Cavour. 

La  construction nationale a été faite par l’élite lisant l’italien, issue de l’alliance de la nouvelle bourgeoisie des villes intellectuelles (Florence, Turin, Milan) et du passé napoléonien qui modernisa grandement la péninsule via la voie juridique (code civil, économique) et la création d’un premier Royaume d’Italie en 1805 ; avec l’aristocratie qui appuie l’impulsion de  Napoléon et la modernisation des structures sociales et économiques. Ce n’est pas un hasard si le royaume de Piémont-Sardaigne est le seul à conserver les constitutions napoléoniennes à la chute du Premier Empire, ce qui donnera à ce royaume la base culturelle et juridique pour impulser l’unification.  Cette révolution nationale ne s’appuie donc pas du tout sur les masses paysannes, ce qui la distingue grandement de la révolution française. 

Les premiers penseurs politiques donnant l’idée d’une unité nationale furent les partisans de Mazzini, Garibaldi, Cavour et le mouvement Jeune Italie. S’éloignant des sociétés secrètes, la Jeune Italie veut bâtir un pays sur la jeune génération et l’idée d’un homme renouvelé. L’illustration de cet homme nouveau est Cavour. Aristocrate ayant pris le parti de l’unité et de la modernisation, Cavour comprend que l’Italie doit s’ouvrir au monde. Il décide ainsi d’inverser le Grand Tour dans la décennie 1840 en se tournant vers les grands sites de l’industrialisation : Manchester,  Paris  etc. Il ouvre la perspective de la construction italienne à la nouvelle Europe, tout en comprenant la nécessité de s’allier à la France, notamment avec le neveu de Napoléon Ier, pour chasser l’Autriche de la péninsule. 

« Nous avons fait l’Italie. Maintenant nous devons faire les italiens ».

Très vite l’unité politique s’est posée sur le plan culturel à partir de 1861. La classe politique oeuvre sur plusieurs plans. Entre autres :

  • Transformer les villes à l’image et à la mémoire du risorgimento : rues, places, statuaires, théâtre.
  • Unifier par l’école : pédagogie du risorgimento. 

Mais très vite se pose la question de l’unité mémorielle. L’identité mémorielle italienne rencontre de nombreux obstacles. Celle-ci ne repose pas sur un peuple mythique, comme les gaulois. De plus la langue italienne est très difficile à enseigner et l’unité linguistique sera réelle qu’au tournant des années 1950/1960 avec la démocratisation de la télévision et le succès de l’émission Il maestro di Italia. La classe politique ne parvient à se mettre d’accord sur la fête nationale. La mémoire de l’unité est fractionnée autour de la figure de Mazzini qui représentait l’hypothèse républicaine et révolutionnaire dans un pays monarchiste. 

La construction s’est ainsi faite sur une série d’hypothèses politiques différentes et variables dans le temps. 

Le risorgimento a été récupéré en partie par le fascisme. Idéologie moderniste voulant renverser le passé, le fascisme tente pour autant de récupérer les figures de Cavour et Mazzini. Le risorgimento souffrira de la période fasciste à la chute de Mussolini, le pays glorifiant la résistance au régime totalitaire, qui a récupéré en partie l’héritage du risorgimento. 

D’ailleurs les célébrations du centenaire de l’unité se feront autour du miracle économique à Turin autour des usines FIAT, et pas sur l’héritage politique et culturel du risorgimento. 

L’époque contemporaine est encore marquée par cette période : les 150 ans l’unité italienne n’ont pas donné lieu à des célébrations globales, mais à des célébrations locales. Il n’ya pas eu un moment national. Il y a un retour au municipalisme rampant, qui est une tendance très forte dans le pays. Illustration récente de cette absence totale de mémoire nationale  : la municipalité de Rome procéda il y a 3 mois au nettoyage des murs de la capitale, supprimant passage le graffiti « Vota a Garibaldi », renvoyant à l’appel aux votes des mouvements de gauche lors des premiers élections républicaines en 1948. 

Au cours d’une conférence dense, Elena Museli est parvenue à dresser un portrait riche de la complexe unification de la péninsule italienne dont l’écho demeure très prégnant. La discussion s’est poursuivie longuement avec un public captivé et curieux d’approfondir le propos, développé davantage dans l’ouvrage de l’auteure.
Une grande réussite pour cette première édition du café historique, qui en appelle d’autres !