Dans un entretien au Monde, l’historien nous explique sa définition de l’empire, de Rome à Star Wars en passant par les empires médiatiques.

Serge Gruzinski vient d’être honoré du Premier Prix du Comité International des Sciences Historiques (CISH). Toute proportion gardée naturellement, il s’agit d’un « Prix Nobel » de l’Histoire – d’autant plus important qu’il n’est décerné que tous les 4 ans…. Dixit Jean-Noël Jeanneney, président du conseil scientifique des RVDH, présentant la conférence inaugurale comme le temps du « bousculement des histoires régionales par l’histoire connectée ».

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Serge Gruzinski : comment envisager l’histoire des empires ?

Aujourd’hui pour les jeunes générations, l’empire c’est Star Wars, mauvais par essence, mais successeur d’une république à la manière de l’empire romain. Le 2eme volet de la trilogie qui voit la victoire du côté obscur de la Force (1979), c’est la dernière partie de la Guerre Froide qui commence, avec l’invasion de l’Afghanistan par l’Urss.
Autre référence cinematographique récente, le dernier épisode de Mad Max, « Fury Road », qui renvoie à l’empire de Daech avec l’omniprésence des « warboys », la place des femmes au harem, et le Valhalla pour les héros martyrs : c’est 2015.
Le livre de Daniel faisait déjà apparaître un mouvement de l’histoire caractérisé par une succession d’empires.
L’histoire des empires ouvre bien la voie à une histoire universelle.
C’était déjà vrai chez les Anciens comme Polybe général grec et historien (vers 208 à 126 av. JC) qui cherche à comprendre ce qui fait de Rome à son époque un empire universel, donc cette question ne date assurément pas d’aujourd’hui.

Nous sommes alors autorisés à resituer l’histoire des nations et des peuples dans une histoire globale, afin de faire comprendre le présent avec une distance historique critique.

C’est à partir de l’empire ibérique du 16e siècle, que l’on pourra envisager une histoire comparée et globale : ce que les contemporains nomment non pas « empire » mais « monarchie catholique » est la réunion de 1580 à 1640 sous un même monarque outre la péninsule ibérique unifiées avec Lisbonne et Séville, un tiers de l’Italie, les Flandres et Anvers, un monde s’étendant de Manille à Acapulco jusqu’à Nagasaki.

 "Les quatre parties du monde, histoire d’une mondialisation", éd. La Martinière, 2004, réédition Poche, 2006
"Les quatre parties du monde, histoire d’une mondialisation", éd. La Martinière, 2004, réédition Poche, 2006
  • C’est la 1ère fois que les Européens sont face aux trois grands continents, à des monstres de villes comme Mexico ou Pékin et à des systèmes politiques et civilisationnels très différents du leur. Dès le 16e siècle cette 1ère mondialisation regroupe des grands groupes rivaux avec l’Espagne face au monde ottoman et la Chine (de fait la plus grande puissance économique et politique du monde).
  • Le monde du Moyen-Âge était un monde à trois, traditionnellement tourné vers l’Est (de Marco Polo à Vasco de Gama) mais dès l’Antiquité, Alexandre regardait déjà vers l’orient. La date qui bouscule tout cet équilibre, c’est 1517 et l’arrivée des Espagnols au Mexique.
    L’Ouest fait une entrée fracassante dans le monde; or c’est d’abord le fait de l’empire ibérique http://clio-cr.clionautes.org/les-quatre-parties-du-monde-histoire-d-une-mondialisation.html#.VjuEBnpPerU non celui des Français ou des Britanniques.

  • Mais la « monarchie catholique » n’est pas toute seule à « faire l’histoire » ! Il est plus fécond (c’est l’intérêt de l’histoire connectée) d’interroger les relations entre les empires. Or la mainmise sur l’Amérique est un geste culturel, religieux et politique…contre l’Islam. Il n’y a pas de Musulmans en Amérique (il y en aura par contre en Asie…), mais que nous disent les documents ? Istanbul collecte des cartes et des chroniques de l’Amérique, écrit que cette quatrième partie du monde est tombée entre les mains des Infidèles et des « diables noirs », les Jésuites prosélytes ; ces chroniques s’inquiètent de savoir quand les Musulmans islamiseront l’Amérique…
  • Penser globalement, c’est ne pas oublier la Chine ! « L’aigle et le dragon » relatait les deux projets de conquête parallèle la même année du Mexique et de la Chine. Hernán Cortez et Tome Pires, petits nobles sans fortune, sont face à des empereurs demi-dieux et découvrent tout à coup d’autres mondes et d’autres cultures. Mais la comparaison s’arrête là, car les Chinois jaugeant ces nouveaux-venus, comprennent très vite ce qui est en train de se jouer, piratent les plans des canons des caravelles portugaises, seule technologie supérieure de ces étrangers – qu’ils prennent d’ailleurs pour des Musulmans…
    Ce que ces histoires nous enseignent c’est que l’un des mondes disparait parce qu’apparaissant barbare et moins civilisé ; l’autre résiste parce que caractérisant les Européens comme barbares et non civilisés.

Le monde est désormais à 4. C’est le surgissement de l’Occident, héritage du 16e siècle par le virage vers l’Ouest, et dont les conquêtes vont marquer durablement l’Europe avec cette volonté unique de se « reproduire », symboliquement affirmées par leur dénomination en Nouvelles Espagne, Castille, Angleterre, France…et profondement marquées par les millions d’Africains transplantés de force.

Voilà pourquoi le Nouveau Monde est important : les éléments civilisationnels venus d’Europe ou d’Afrique ont été transformés puis mondialisés ; ainsi la loi castillane s’applique de la Floride à la Terre de Feu. La règle devient planétaire. La religion catholique, peut justifier son appellation et devenir vraiment universelle – 2,5 M de personnes se rassemblent à Belém pour le Círio http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/au-bresil-la-plus-grande-procession-chretienne-du-monde-24-10-2013-3449_118.php – soit autant que pour le pèlerinage de la Mecque – dans un Brésil post-moderne, avec un pape argentin à sa tête.
Quant à la musique, par son métissage elle a agi comme creuset « américain » de toutes les influences reçues, pour ensuite essaimer sur la planète entière.

En conclusion : quel type d’histoire enseigner aujourd’hui ?

  • C’est ce que fait ce collègue qui a utilisé « L’aigle et le dragon » voir la séquence de Laurent Guitton : http://lycee.clionautes.org/?p=668 et dont l’aventure pédagogique s’est continuée en pièce de théâtre à Roubaix, ville pauvre et à forte minorité musulmane. Ses jeunes de seconde si peu scolaires, ont travaillé sur la mondialisation en incarnant à tour de rôle les individus des quatre mondes, et en réfléchissant sur ce qu’avaient pu se dire ces gens qui jusque là s’ignoraient et tout-à-coup se retrouvaient face à face…
    Finalement le 16e n’est pas si lointain et a beaucoup d’échos avec ce que nous vivons, ainsi les mondes métissés, ou la montée de la Chine…

  • En effet, comment fonctionne une société quand elle se compose d’individus et de cultures si différentes ? Voilà qui interroge nos sociétés contemporaines en ce qu’elles produisent sur le plan de la pensée et de la culture. Si l’Amérique latine est un immense laboratoire du métissage, les jeux sont loin d’être faits pour l’Europe.

En bref, l’histoire globale essaie de remettre ensemble le local, le national avec le planétaire, non de les éliminer… Ouvrir nos horizons : un monde global c’est un monde qui abolit l’espace ; les autres font partie de nous…
Défi gigantesque.

Jean-Michel Crosnier pour les Clionautes