Sciences, santé et gouvernement des populations : de l’impérial au global ?

Intervenants :

1.Jean-Paul Gaudillière Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant->http://ifris.org/membre/jean-paul-gaudilliere/]
2.Luc Berlivet Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant->http://esopp.ehess.fr/index.php?464]
3.Guillaume Lachenal Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant->http://www.sphere.univ-paris-diderot.fr/spip.php?article109]
4.Grégory Dufaud Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant->http://www.cercec.fr/gr%C3%A9gory-dufaud.html]
5.Delphine Peiretti Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant->http://telemme.mmsh.univ-aix.fr/membres/Delphine_Peiretti-Courtis]

L’amphithéâtre est plein au ¾ pour accueillir ce matin la conférence organisée sur l’histoire de la médecine et notamment sur la question des politiques sanitaires au regard des processus coloniaux.
En effet, Jean-Paul Gaudillière prend la parole en premier en nous rappelant l’ancienneté des politiques sanitaires que l’on regroupe aujourd’hui sous le vocable de « santé globale », celles-ci remontant aux prémices de la mondialisation (politiques contre le choléra du XIXème siècle).

La carte blanche cherche donc à mettre en avant qu’il y a eu différentes mondialisations de la santé, répondant à différentes configurations et contextes. L’une de ces configurations les plus fameuses est celle du temps colonial et les recherches menées pour protéger les populations blanches contre les maladies tropicales.

Delphine Peiretti, le Sénégal colonial :

Ma présentation portera sur la mise en valeur et la préservation de la « force noire » dans la littérature médicale de 1860 à 1960 : Madame Peiretti a soutenu une thèse en 2014 sur la question intitulée Corps noirs et médecins blancs : Entre race, sexe et genre : savoirs et représentations du corps des Africain(e)s dans les sciences médicales françaises (1780-1950)

On constate que la multiplication des recherches médicales menées dans les colonies, faisant émerger la diversité ethnique de la population noire, s’accompagne de constructions ethniques figées, qui demeurent encore de nos jours (dans une perspective colonisatrice qui est de préserver la santé des colons et leur domination, Bérenger Feraud, dans son ouvrage Les peuplades de la Sénégambie, dresse et ainsi une liste des profils-types des ethnies de la région (caractéristiques physiques, ethniques et intellectuelles) et les hiérarchise). Pour prendre l’exemple des population sénégalaises, celles-ci sont hiérarchisées selon quelques critères :

1. Rapport à l’œuvre coloniale
2. Rapport aux populations blanches

Certaines ethnies sont ainsi perçues comme proches des blancs mais pas suffisamment utiles aux travaux de la colonisation. Au contraire d’autres sont jugées éloignés des blancs mais utiles aux travaux sur place, devenant des auxiliaires précieux de l’œuvre coloniale, dans les travaux sanitaires et l’armée. L’un des meilleurs exemples de l’impact des préjugés raciaux dans la politique coloniale est la présumée résistance des populations noires à certaines maladies ou encore à la douleur. Ce préjugé aura ainsi une grande influence dans la manière d’aborder la récupération de ces peuples de blessures ou d’opérations : En 1891 le docteur de cabinet Berrier témoigne de différences de traitement dans les opérations médicales, selon les rapports du terrain (le docteur Mondière aurait opéré une « vieille négresse » pour lui retirer la mâchoire sans anesthésie et celle-ci aurait chanté de contentement).
Cette « force noire » devient un atout précieux pour la colonisation. Elle doit être employée dans l’armée pour civiliser les populations. Cette force sera analysée sur la base d’indices « scientifiques » pour traiter de la robustesse de la « race noire » : ils serviront de base pour le recrutement des soldats ou alors pour la création du chemin de fer du Congo-Océan.

Pour préserver cette force noire, des campagnes de prophylaxie et de protection des populations colonisées sont lancées dans les années 1920. Au-delà s’organise une lutte contre la mortalité infantile, en réponse à la dépopulation massive des années 1920. Le thème de la protection de la maternité et de l’enfance se développe alors, ce qui témoigne de l’inquiétude de l’administration coloniale (les statistiques au Sénégal s’élèvent alors à 30% de mortalité infantile sur la période 1914-1918). Cette maternité africaine, jugée positivement dans son rapport à la Nature par le passé, est désormais jugée défaillante et compensée par l’exportation du modèle civilisateur des blancs : sont ouvertes des maternités et centres accueillant les mères, des brochures de maternité sont distribuées. Jusque dans les années 1950 de nombreux médecins font remonter les réticences à l’accouchement médicalisé.

Guillaume Lachenal ; Afrique coloniale française : mise en place des grandes politiques sanitaires :

Je n’ai pas besoin de transition car mon discours est dans la continuité de ma camarade. Commençons par un jeu de devinette géographique : prenons la région d’Anchau au Nigéria. Cette région présente une situation originale : dans un espace comptant des villes tous les 30 km nous notons la présence de deux villes espacées de quelques km seulement et présentant des organisations urbaines complètement différentes : l’on pourrait répondre spontanément qu’il s’agit d’un exemple de la ségrégation sanitaire, ce qui n’est pas le cas. Il s’agit du résultat de l’expérience d’Anchau, lancée par la Grande Bretagne dans les années 1930, pour lutter contre la maladie du sommeil. Située en pleine zone d’exclusion de la mouche tsé tsé, Anchau est recréée sous le nom de Takalafyia, la ville originelle étant jugée bien trop sale. Au sein de ces villages modèles sont aussi développées des politiques d’éducation, afin de démontrer la possibilité de transformer les populations noires. Bien vite ce modèle va se mondialiser, servant d’exemple à suivre pour des projets équivalents dans d’autres colonies (Patern for Progress). L’intervention sanitaire est une double démonstration (médicale et médiatique) de la politique coloniale.

Un autre exemple de grandes politiques sanitaires : l’expérience du Haut Nyong au Cameroun français menée dans les années 1930 aussi. La lutte contre la maladie du sommeil est y alors couplée à une utopie médicale placée sous le contrôle des médecins locaux. Guillaume Lachenal a récemment publié un ouvrage sur la question aux éditions du Seuil : Le médecin qui voulut être roi . Cette utopie se traduit concrètement par le développement de grandes campagnes médicales pour traiter la maladie du sommeil.

Ces campagnes sont toutes mises en scène via la photographie ou les films documentaires (exemple des publications médicales de la France destinées à la SDN afin de justifier le mandat français sur la colonie).

Cette approche médicale est mise en scène, plus de la part d’acteurs périphériques (entreprises qui y voient un moyen de valoriser leur marché comme Rhône Poulenc qui produit les traitements contre la maladie du sommeil et les films documentaires sur les grandes politiques sanitaires de l’époque).

Ces plans sanitaires connaitront leur âge d’or dans l’après Seconde Guerre Mondiale, grâce à l’arrivée de technologies clés, comme les véhicules tout terrain permettant à l’espace-temps de se contracter ; et aux grandes chaines sanitaires de se mettre en place. Deux exemples de programmes médicaux contemporains :

1. Programme au DDT pour traiter le paludisme.
2. Programme d’éradication de la variole, se développant véritablement post-décolonisation dans le cadre de la coopération mêlant médecins locaux, français et américains. Succès total. Ce projet modernisateur sera entièrement repris en main par les nouveaux États, adhérant à cette idée de la modernité (Free Nigeria from small smallpoxes / campagne mise en scène des autorités du Ghana montrant les dirigeants se faisant vacciner)

Grégory Dufaud : l’URSS de l’entre-deux guerres et le rêve modernisateur des bolchéviks :

Je vais prolonger la fin du propos de mon camarade. Je voudrais faire un point sur les sources : les ouvrages sur les politiques sanitaires en URSS sont quasiment inexistants, à l’exception de la thèse de Paul Amichaels sur les projets sanitaires soviétiques menés à des fins d’acculturation des populations. Je ne contesterai pas cette thèse puissante mais je la nuancerai.

Au moment de leur prise du pouvoir, les bolchéviks n’ont pas théorisé une politiques multi-nationales. De ce fait on a longtemps pensé que les bolchéviks étaient des briseurs de nations ; l’historiographie a démontré l’inverse depuis 15 ans, mettant en avant l’ethnophilie de ceux-ci. Ce programme national est posé en 1923 par deux résolutions appelant le gouvernement à soutenir les nationalités. Concrètement ceci se traduit de trois manières :

1. Soutenir les espaces nationaux constitués depuis 1917
2. Soutien aux élites et aux langues locales, élevées au rang de langues nationales
3. Soutien des cultures nationales

Néanmoins ce soutien aux États ne doit pas devenir un obstacle à la révolution et à l’unité du pays. La modernité bolchévik, voulant rompre avec « la crasse du passé », s’inscrit dans la politique sanitaire : la santé est le fruit de la modernité du révolutionnaire qui se débarrasse de la saleté du capitalisme. Le corps sain du bolchévik est excisé des parties sales et malsaines du corps social que sont les bourgeois. La priorité doit donc aller vers des politiques développementalistes, mais aussi indigénistes, ce qui peut se contredire. Quelle politique se développe alors dans les périphéries de l’empire ?
Les rapports remontant des périphéries dans les années 1920 font état de la concurrence de deux systèmes médicaux, locaux et nationaux, les populations étant rétives aux traitements et pratiques de l’État central. Le pouvoir opte alors pour une politique gradualiste : les Commissariats à la santé ouvrent d’abord des dispensaires dans les villes, puis les rendent itinérants pour aller à la rencontre des populations nomades de l’Asie centrale. Il s’agit de suivre les populations, les mères notamment et fournir des traitements modernes. Ces politiques se heurtent néanmoins à la méconnaissance totale des intéressés sur le sujet, ce qui se traduit par un fort rejet, et à une difficulté matérielle. L’installation de ces yourtes rouges ne marque pas la fin des réseaux médicaux locaux, qui restent tolérés jusque dans la fin des années 1920. L’équilibre entre les projets indigénisateurs et développementalistes est rompu avec le lancement du projet révolutionnaire de Staline fin des années 1920 : il s’agit de sédentariser les nomades et briser les tribalismes. L’approche gradualiste est abandonnée au profit d’approches brutales et coercitives.

Si la sédentarisation, couplée à la collectivisation des terres, est vue par Moscou comme une clé sanitaire, c’est le contraire qui se développera : une terrible famine frappera le Kazakhstan.

Luc Berlivet : Eugénistes latins de l’entre-deux guerre :

Au tribunal de l’Histoire tous les jalons de l’avènement de la santé globale ne sont pas égaux, certains épisodes marquants ont été complètement oubliés, et c’est le cas de l’action des mouvements eugénistes dans l’entre-deux guerre. Si de nombreux travaux sont aujourd’hui menés sur le sujet (Fatal Misconception de Matthew Connely), deux nuances sont à apporter :

1. Ces mouvements sont pensés comme des « à côté » d’autres pratiques menées pour instaurer des projets de santé global. L’eugénisme est généralement considéré à l’échelle du monde anglo-saxon, passant sous silence une tendance « latine » des politiques eugénistes.
2. Ceux-ci rejetaient les politiques de stérilisation, privilégiant les apports de la génétique et du milieu sur la caractérisation des traits ethniques.

Abordons le cas de Corrado Gini, professeur de statistiques italien et premier président du groupe de recherche italien sur les problèmes des populations (CISP), soutenu financièrement par Mussolini (proche politiquement). Cette aide financière va transformer ce petit groupe en centre de recherche globale sur les questions de population.

En 10 ans le CISP mènera 10 expéditions à travers le monde, sur des terrains d’étude vierges (samaritains de Palestine) répartis en isolat humaine et « zone d’hybridation raciale ». Tout le travail du CISP est de mettre en lumière l’intérêt de certaines hybridations pour la régénération génétique. Ce programme s’inscrit ainsi en faux avec l’eugénisme nordique et son mythe de la race pure.
La plus grande expédition menée par le CISP fut l’expédition mexicaine de 1933 où se dessine l’idée de l’indigénisme comme source de renouvellement génétique pour l’émergence de la race nouvelle (ouvrage de Jose Vasconcelos de 1925 : La Raza Cosmica).

Questionnements de la salle :

Q1 : Dans quelle mesure des mouvements d’opposition aux campagnes sanitaires ont été menées sur le territoire colonial africain ? Il y a-t-il des exemples de résistances aux campagnes sanitaires ?

Les résistances que j’ai pu étudier sont celles des femmes voulant résister aux pratiques sanitaires gynécologiques. Il y a de très nombreux exemples de résistances. Mais nuançons :

1. Les politiques sanitaires étaient menées par des personnels africains. Il y a donc une résistance aux colons mais où se mêlent des conflits politiques locaux
2. Nous mettons souvent le couvert sur l’adhésion importante d’une grande partie de la population d’où l’ambivalence des populations africaines actuelles sur une période maudite et bénie.

Q2 : Concernant le CISP : vous avez évoqué des travaux en cours sur les liens entre le CISP et d’autres pays que le Mexique : lesquels ? Quels liens entre le gouvernement révolutionnaire mexicain de l’époque et le gouvernement fasciste ?

Les autres pays auquel je faisais référence ce sont d’autres pays latino-américains. Ce qui m’intéresse c’est la réappropriation des politiques sanitaires par les pays voisins et percevoir comment se dessine une histoire commune.

Q3 : Concernant la ville d’Anchau : je ressentais un peu d’ironie dans votre présentation, qu’est-ce que vous entendez par « mise en scène de l’intervention » ? Est-ce pour nous dire que la mondialisation est ancienne ? Est-ce un sens que je ne comprends pas ? Les expériences publiées dans The Lancett sont nombreuses après tout.

Je ne connais pas énormément Anchau : en tout cas ce sont des succès avant même de commencer. On est dans une machinerie de la propagande coloniale ne prenant pas en compte les données du terrain. Par mise en scène j’entends le rôle clé que jouèrent les médias dans les politiques et les travaux : en quoi la diffusion influence-t-elle la mise en œuvre des projet sanitaires ?

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon sur Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes depuis 2016.  

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.