Retrouver la Résistance ?
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Retrouver la Résistance ?

Par Cécile Vast Laboratoire de Recherches historiques Rhône-Alpes, LARHRA – CNRS, UMR 5190

Paul-Arnaud Boudou
mercredi 6 décembre 2017

Fin 1945, Charles Perret, maire d’Étobon, petit village protestant niché au pied des Vosges, publie un récit de quelques pages des derniers temps de l’Occupation : Les crimes du fascisme nazi. Étobon, village de terroristes. Il raconte le massacre le 27 septembre 1944 de 39 habitants parmi 67 hommes âgés de 16 à 60 ans rassemblés au centre du village. Parmi ceux-ci figure Charles Nardin, alors maire du village, dont le successeur précise qu’il « avait connu et favorisé l’existence et les actions du groupe local de Résistance. Il n’a dénoncé personne. »

Autre lieu, même scénario. Au début des années 1950, Paul Laval, instituteur de Sousceyrac (Lot), parcourt les bourgs du Ségala pour recueillir des renseignements sur l’implantation des maquis. Au fil des pages, sa chronique se transforme en un macabre inventaire des exactions commises par les occupants dans toute la région de Figeac entre avril et juillet 1944. Il s’attarde sur les petites communes traversées par les Waffen SS du régiment « Der Führer » de la division Das Reich les 11 et 12 mai 1944 : Cardaillac, Linac, Latronquière, Bagnac… »

Même vocabulaire dépréciatif (« terroristes »), mêmes méthodes : 48 hommes âgés de moins de 60 ans sont pour la plupart envoyés à Montauban puis déportés en juin 1944 dans les camps nazis. D’autres personnes raflées subissent le même sort à Cardaillac, Linac ou Bagnac – qui paye un lourd tribut avec 43 hommes dont le plus jeune, Pierre Aymard, est âgé de 16 ans. À ces rafles, il faut ajouter les victimes des massacres arbitraires, plus de 475.

Ces ouvrages édités dans de petites imprimeries locales sont connus des seuls curieux. Récits égarés en chemin, demeurés pour la plupart confidentiels mais loin d’être isolés dans la France de l’immédiat après-guerre, ils dévoilent une vision singulière de la Résistance, éloignée des clichés que les premiers temps de la Libération vont finir par figer. Que disent ces écrits ? De quelles expériences témoignent ces lieux dispersés dans l’espace, inscrits dans des territoires discrets à l’écart des grandes routes, fréquentés par les seules fidélités de leurs habitants ?

  • Perret C., 1945, Les crimes du fascisme nazi. Étobon, village de terroristes, Vesoul : Imprimerie M. Bon.
  • Laval P., 1954, Le Ségala et la Résistance dans le Lot, Aurillac : Imprimerie Gerbert.
  • Laborie P., 1980, Résistants, Vichyssois et autres. L’évolution de l’opinion et des comportements dans le Lot de 1939 à 1944, Paris : Editions du CNRS, 1980, 317-320.

Récits égarés, traces de la Résistance

Ils parlent de ce que les livres d’histoire laissent le plus souvent hors champ des grands récits sur les années noires. Au cours des derniers mois de l’Occupation, les représailles allemandes, accompagnées d’exactions de la Milice, ont mêlé dans une même communauté de sort résistants et populations avoisinantes. Ils révèlent les réalités d’une cohabitation entre sociétés villageoises et groupes de maquisards fondée sur les protections du silence et sur des solidarités simples. Ils ne masquent pas les relations ambivalentes, teintées de crainte et de méfiance, entachées d’abus et de dérives. Depuis ces écrits, l’entrelacement de solidarités et de peurs dans le climat de terreur de 1944 a fait l’objet de recherches historiques abouties. Voilà près de quarante ans que des travaux importants s’attachent à définir les liens entre Résistance et sociétés. La série des colloques « La Résistance et les Français » dans les années 1990 puis la publication en 2006 du Dictionnaire historique de la Résistance en sont les principaux jalons.

Les solidarités, présentes en filigrane dans les récits de l’après-guerre, n’y sont pas étudiées en tant que telles. Les intentions sont autres : écrits de fidélité et de dette, dans un registre mémoriel et judiciaire, ils s’attachent à établir les faits avec l’idée qu’ils pourront aider à rendre la justice et réparer les souffrances. Aujourd’hui, ils nous conduisent dans les traces effacées d’une histoire encore confidentielle qu’il reste en partie à faire, celle de représailles méconnues exercées par l’occupant contre de petits villages sacrifiés au nom d’une complicité de fait ou soupçonnée telle avec les « terroristes ». Des massacres collectifs on connaît bien les noms de Tulle, Oradour-sur-Glane, Asq, Vassieux-en-Vercors, etc. Ils sont autant de « grands massacres » de la « guerre contre les partisans » qui, à en croire l’historien Peter Lieb et « contrairement à ce qui se produisit à l’Est ou dans les Balkans, ne dura que trois mois en France c’est-à-dire un temps relativement court ».

Trois mois ? Faut-il rappeler que dès la fin de l’année 1943, la violence contre les populations civiles, exercée sous la forme d’arrestations arbitraires, de massacres et de déportations, est utilisée comme moyen de dissuasion dans les zones de maquis ? « Grands massacres » ? Faut-il penser que les exactions commises à Saint-Claude dans le Haut-Jura en avril, dans la région de Figeac en mai ou à Étobon en septembre 1944, ne comptent pas, ou si peu ?

Ces récits sont donc des récits égarés, traces d’une Résistance de nos jours sans cesse invoquée, instrumentalisée, mais dont la nature profonde reste décalée et irréductible aux lieux communs qui servent désormais à la définir — et qui la dénaturent.

  • Lieb P., 2007, « Répression et massacres. L’occupant allemand face à la Résistance française, 1943-1944  » in Eismann G. et Martens S. [dir.], Occupation et répression militaire allemandes. 1939-1945. La politique de « maintien de l’ordre » en Europe occupée, Paris : Autrement.

Les lieux communs d’une Résistance dénaturée

Les mois qui entourent la Libération ont donné lieu à toutes sortes de récits dont les fictions, romans et films, offrent l’une des entrées les plus accessibles. Les exigences des scénarios, contraintes nécessaires lorsqu’il s’agit de compresser dans des formats courts les temporalités dilatées de la guerre — et, accessoirement, de fidéliser le public —, peuvent-elles cependant tout justifier ? Les écarts semblent considérables entre les représentations de la Résistance présentes dans les écrits des lendemains de la guerre et les images caricaturales des grandes séries à succès.

Sous couvert d’un inventaire précis, les deux dernières saisons du feuilleton Un village français en fournissent un modèle des plus frappants. On y retrouve ainsi les visions convenues d’une Résistance associée étroitement aux excès de l’épuration. Sans parler de l’idée (reçue) du « grand mensonge » dont les Français auraient eu besoin à la Libération pour se dédouaner des attitudes inavouables de l’Occupation… Et pourtant, « les Français de 1944 n’ont jamais cru qu’ils avaient résisté en masse. Ils ont toujours su que les femmes et les hommes du refus avaient formé une élite, minoritaire, en grande partie sacrifiée. »

Mais les clichés sont tenaces et les études des historiens contrarient difficilement les séductions du storytelling. L’ambiguïté des personnages sert d’alibi à l’intrigue et finit par annihiler toute distance critique à l’égard d’un discours sous-jacent sur les comportements collectifs contestable.

« Esprit de la Résistance » identifié aux seules violences de l’épuration ; « grand mensonge » d’un peuple de héros : voilà deux exemples typiques de « lieux communs ». Comme l’explique Pierre Briant à propos des représentations du personnage d’Alexandre, ils forment des schémas explicatifs rassurants qui confortent les attentes d’un public installé en terrain connu. Ils contribuent à renforcer des croyances éloignées du savoir et structurent une mise en récit familière qui entretient une complicité tacite entre les auteurs et leurs publics.

À la recherche de la Résistance…

Comment dès lors parvenir à retrouver une Résistance déformée par l’air du temps, noyée dans les strates des reconstructions mémorielles ? La question n’est pas neuve ; ce malentendu persistant sur le sens de l’événement trouve en partie sa source dans un « processus de dégradation » qui remonte à la période de la Libération.

  • L’identité de la Résistance : quel retour à l’histoire ?
    S’ils ne peuvent à eux seuls dire ce que fut la Résistance, les récits nés de la clandestinité apportent quelques clés de lecture utiles. Il est possible aujourd’hui d’en définir quelques composantes.
  • Présence de la guerre, représailles et communauté de destin
    La fin de 1943 et l’année 1944 marquent le retour de l’expérience directe de la guerre. C’est dans ce contexte douloureux que la Résistance pénètre le quotidien des habitants. Dans les zones de maquis, la confrontation aux représailles créé une véritable communauté de destin. Une mémoire meurtrie se construit, comme en témoignent certains écrits de l’immédiat après-guerre. « Les crimes commis par ces enfants ? Ils avaient épluché des légumes pour le ravitaillement des FFI, amené et déchargé à la cuisine quelques sacs de pommes de terre, conduit un prisonnier au camp de la forêt. »
  • Résistance et environnement social
    La remarque de Charles Perret sur les complicités nécessaires à la survie du maquis, brutalement réprimées par les occupants, montre une réalité qui oblige les historiens à sortir des schémas traditionnels. Inverser le regard et partir de l’environnement social, de ses solidarités autant que de ses peurs, peut aider à l’insérer dans une réflexion plus large sur les sociétés en guerre.
  • Prismes de l’imaginaire et dimension légendaire
    Les solidarités entretenues avec les maquis ne constituent pas le seul critère de perception de la Résistance. Les représentations se forment aussi à travers les prismes de l’étrangeté, du mystère, du secret, d’apparitions aussi démonstratives que furtives. Autant de visions qui construisent tout un imaginaire autour de l’idée de Résistance. « Je crois même qu’on peut aller, sans provocation aucune, jusqu’à prononcer cette affirmation un peu brutale : d’une certaine façon, l’imaginaire de la Résistance est la réalité de la Résistance jusqu’en 1944. »

Cette part de l’imaginaire participe pleinement de l’identité du phénomène. Rien à voir avec un quelconque « grand mensonge » ou une affabulation ; ici, la notion de légendaire sert à qualifier divers récits qui s’inspirent de faits réels puis les métamorphosent et les transcendent. Si elle se nourrit pour l’essentiel des événements de l’année 1944, elle puise aussi aux premiers temps de la clandestinité.

  • Le Témoignage, l’invention et l’espoir
    L’identité de la Résistance suit un long processus de construction qui trouve son origine dans le traumatisme de l’effondrement de 1940, dans le refus viscéral de la présence de l’occupant, de l’humiliation de l’armistice, de l’inéluctable. Les premières formes de transgression puisent dans le rejet de l’abandon et dans une volonté de présence, de permanence. De la résistance de l’esprit à la lutte armée, cette dimension originelle du Témoignage n’a jamais cessé de s’affirmer tout au long de la clandestinité. Si l’on peut concevoir la Résistance comme une « obstination à être » (Jean Cassou), elle est d’abord un pari sur l’avenir, une espérance, et sa capacité d’invention face à l’imprévisible en signe la singularité.
  • Briant P., 2016, Alexandre. Exégèse des lieux communs, Paris : Gallimard (Folio-Histoire).
  • Laborie P., 2015, « À propos des relations entre Résistances et sociétés », Table-ronde in Laborie P. et Marcot F. [dir.], Les comportements collectifs en France et dans l’Europe allemande. Historiographie, normes, prismes 1940-1945, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • Vast C., 2010, L’identité de la Résistance. Être résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, Paris : Payot.

Par Cécile Vast
Laboratoire de Recherches historiques Rhône-Alpes, LARHRA – CNRS, UMR 5190

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