Résistances, la démocratie à l’épreuve

Jean-Michel Crosnier, membre du Comité éditorial des Clionautes présente Laurent Cohen-Tanugi, avocat international et vice-président de l’Institut Jacques Delors, dont l’intervention s’inscrit comme une introduction à l’idée centrale de son dernier ouvrage : les séïsmes politiques de 2016-2017 sont-ils les prémisses d’un travestissement de la démocratie libérale par ses adversaires les plus résolus, le national-populisme et l’autoritarisme ?
La question complémentaire suivante est proposée à l’intervenant : « Pensez-vous que l’Union europèenne dans son organisation actuelle est capable de résister aux défis que lui adressent les populismes et les systèmes autoritaires ? Et sinon, quelles évolutions institutionnelles voyez-vous possibles ? »
Le titre est provocateur. On parle au festival du déclin américain, de la puissance américaine ; et pour ce faire, on se concentre en général sur l’économie, le militaire, le stratégique, voire le culturel avec le soft power. Mais on se penche assez rarement sur la démocratie, sur les questions politiques. C’est pourtant une question essentielle pour le rayonnement américain dans le monde ; les Etats-Unis se targuent d’être le phare de la démocratie, le modèle le plus avancé du monde, le promoteur de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde. Les Etats-Unis resteront-ils au XXIe siècle ce phare ? Depuis l’avènement de Trump, la question se pose. Il y aura 3 temps dans l’exposé : la première partie présentera la présidence de Trump comme une parenthèse aberrante dans l’histoire politique des EU ; un deuxième temps se demandera si ce n’est pas la marque au contraire de la fin du leadership politique et moral américain dans le monde. Enfin, la dernière partie questionnera si, pire encore, il ne faut pas y voir la préfiguration d’une évolution historique au profit des diverses formes d’autoritarisme.

I. L’épisode Trump est-il antidémocratique ?
Où est le problème ? Pas dans l’élection, selon les règles de la constitution fédérale américaine ; Clinton avait certes 3 millions de voix de plus au vote populaire mais c’est le collège électoral qui élit le président. Trump a une majorité à 75 000 voix près ; c’est rien mais ce n’est pas grave. Ce résultat n’est pas démocratique vu de France mais il est conforme système électoral américain. Il n’y a pas eu de coup d’État. La majorité républicaine est conservatrice, réactionnaire ; mais elle n’est pas antidémocratique. Et sa base électorale demeure ; Trump pourrait être réélu si l’économie va bien, si le problème de la Corée du nord s’améliore.
On pourra par contre énumérer les multiples manières dont Donald Trump bafoue les valeurs et les institutions mêmes de la démocratie américaine, voire de la civilité démocratique, comme candidat et comme président. La campagne de 2016 a été outrancière, mensongère, violente, sexiste, raciste et xénophobe. Les ingérences russes dans la campagne sont d’actualité tous les jours ; l’enquête du procureur indépendant Mueller parle de désinformation, de manipulation de l’opinion par les Russes. L’effet est difficile à mesurer ; mais 75 000 voix de marge, c’est peu aux EU. Cela a pu avoir un effet. Il est des choses évidentes qu’on oublie ; elles ne concernent ni la loi ni la constitution. Ce sont les normes fondamentales, comme le respect de l’adversaire politique, de la vérité, des institutions, le pluralisme, la tolérance. Tout cela, Trump l’a bafoué dans la campagne et continue de le fouler aux pieds : médias, institutions, services de renseignement sont violentés et malmenés jour après jour ; les conflits d’intérêt pullulent, avec le népotisme et les insultes au protocole, les tweets insultants et complaisants envers Poutine, Xi Jinping ou le président philippin (dans le cadre de sa lutte contre la drogue). L’épisode de Charlotteville en août dernier a montré son ambiguïté à condamner les néonazis qui s’y trouvaient. Il y a donc une délégitimation, une dégradation mais la ligne rouge de l’illégalité n’est pas franchie en attendant les conclusions du procureur Mueller (sur l’obstruction à la justice et la fraude fiscale).
Doit-on changer la constitution et la loi pour interdire à un président d’insulter ses homologues ? Il se passe des choses qu’on n’imaginait pas. La présidence Trump teste la capacité de résistance Voir le titre du livre : « Résistances ; la démocratie à l’épreuve », éditions de l’Observatoire : http://www.ecumedespages.com/9791032902820-resistances-la-democratie-a-l-epreuve-laurent-cohen-tanugi/ des institutions démocratiques américaines. Et elles sont très résistantes avec le principe du checks and balances : les EU sont la démocratie la mieux armée pour y résister grâce aux médias, aux Etats fédérés, aux villes, aux sociétés civiles. La démocratie américaine est bien vivante. Les EU ne sont pas un régime autoritaire. Les démocrates sont inquiets aux EU ; une floppée de livres assez pessimistes parle de la fin des démocraties. On voit que c’est une préoccupation : les juges fédéraux réactionnaires et les menaces perpétuelles contre les médias et le procureur indépendant ont dirigé le parti républicain vers un autoritarisme contraire à la tradition américaine en général et à la sienne en particulier. Il y a eu une banalisation de choses inconcevables de la part d’un président. Cela suscite une certaine inquiétude. Trump, selon son sort, destitution ou démission, succès ou échec voire réélection, permettra de conclure. L’histoire n’est pas écrite ; le scénario qui se concrétisera déterminera la réponse.

II. Mais indépendamment de la réponse à cette première question, la victoire Trump accélère-t-elle le déclin des EU dans le monde ?
L’intervenant ne croit pas à un déclin des EU. Il y a un déclin historique de l’Occident dans son ensemble, avec la montée de la puissance de la Chine et de l’Asie ; ce déclin est notamment démographique. Mais les EU résistent bien mieux que l’Europe ; il y a un basculement du monde vers l’Asie notamment. Les EU en sont affectés, certes. Mais y a-t-il une dimension politique et démocratique avec une accélération de leur déclin politique ? Oui ; et la crise est morale : l’Amérique n’est plus en mesure aujourd’hui de donner des leçons de démocratie au monde. La guerre en Iraq et la crise financière, etc. font qu’elle n’est plus le leader ou le modèle qu’elle a été pendant des décennies. C’est une perte incalculable qui perdurera après le départ de Trump ; il faudra du temps pour remonter la pente. Sur le plan diplomatique et géopolitique, le retrait du monde est revendiqué par Trump ; il prône l’isolationnisme, l’unilatéralismen et le protectionnisme. Plus grave, il s’est attaqué à la démolition de l’ordre libéral international contruit par les EU et l’Europe depuis la Deuxième Guerre Mondiale avec l’UE, les traités bilatéraux et multilatéraux. La vacance du leadership américain laisse le champ libre à de nouvelles puissances ; la Russie est sur le devant de la scène mais la Chine sera le principal rival. Cette démolition suicidaire laisse un boulevard à la Chine pour tisser sa toile et elle le fait bien plus subtilement que la Russie de Poutine. Ce n’est pas seulement le terrain stratégique économique mais aussi et surtout celui de la gouvernance politique qui est concerné ; après la chute du mur de Berlin et de l’empire soviétique, ce fut la « fin de l’histoire » dont rêvait Fukuyama. L’économie de marché et la démocratie avaient triomphé et s’imposeraient à l’ensemble de la planète. De fait, il y eut des progrès en Europe de l’Est et en Amérique Latine. Ce n’était pas seulement une formule d’historien. Il y a eu une vague démocratique à ce moment. Mais ensuite ce fut un reflux au contraire, avec la régression démocratique, jusqu’au cœur du domaine occidental. L’Angleterre qui a inventé la démocratie parlementaire, les EU fondateurs du constitutionnalisme de l’Etat de droit, la France qui a aboli les privilèges : tous trois ont succombé ou failli succomber au populisme. C’est une question fondamentale. La démocratie est devenue un enjeu clé de la rivalité géopolitique entre Russie, Chine, Turquie, autres pays émergents et l’Occident ; ils rejettent le modèle de la démocratie à l’occidentale et veulent imposer un contre-modèle selon des formes, des degrés différents. La Chine a approuvé qu’on pouvait axer tout sur le développement économique sans démocratie. L’idée que la démocratie n’est plus le modèle le plus efficace et adapté pour résoudre les défis du XXIe siècle se répand. L’élection de Trump et la victoire du Brexit, la montée du populisme sont autant de victoires considérables pour le clan de l’autocratie.

III Allons plus loin. Défaite annoncée de la démocratie ?
Les Philippines retournent à la dictature avec un despotisme éclairé plus doux ailleurs. C’est dans tous les cas un recul de la démocratie. Il n’est pas inédit. Des régions du monde sont toutefois épargnées ; il y a des progrès en Afrique, en Amérique Latine parfois. Mais l’Occident penche pour le populisme ; on note le progrès de l’idée selon laquelle les régimes démocratiques ne sont plus en mesure de répondre aux défis du XXIe siècle, à cause de leur impuissance à résoudre le chômage et à se réformer pour s’adapter à la mondialisation (ensemble des changements sociaux, économiques, environnementaux, et non simple libéralisation du commerce). Les régimes autoritaires ont un pouvoir de séduction ; il y a la tentation de l’homme fort, providentiel. Cela renvoie aux mauvais souvenirs des années 1930.
Il faut y voir aussi les effets de la révolution numérique, autre phénomène qui a un impact sur la vague populiste. La révolution numérique a énormément d’avantages ; elle est parée de toute une série de bienfaits ; elle a aidé des révolutions comme le printemps arabe. Mais elle a des effets pervers aussi. On note une aspiration à la démocratie directe et participative qui n’est pas négative en elle-même. Mais les mouvements de société sont difficiles ; ils peuvent aussi subir une instrumentalisation par les populistes pour demander des référendums à tout bout de champ. La culture du numérique et d’internet promeut la défiance à l’égard des autorités, publiques et intellectuelles ; toutes les opinions se valent et on n’a plus confiance en les experts et médias traditionnels ; Il y a un brouillage entre fait et opinon et vérité et mensonge. La démocratie libérale s’appuie sur des institutions, des corps intermédiaires comme les syndicats, instances du dialogue social, les experts, les juges, le parlement. On peut débattre des faits mais il faut les connaître. Trump propose des faits alternatifs ; c’est anti-démocratique. Une nouvelle ère populiste a commencé pour certains : Trump serait un précurseur de cette nouvelle forme adaptée au siècle, qui serait la version américaine de l’autocratie à la chinoise.

Conclusion : Quels pourraient être les coups d’arrêt à la régression démocratique ?
Les élections aux Pays-Bas et en France ont certes été un coup d’arrêt à la montée des partis populistes, mais cela n’a pas été le cas en Italie et en Europe centrale; si Trump est réélu, si la Chine et la Russie gagnent en influence (et ce sera le cas) sans riposte de la part des EU et de l’Europe, alors Trump aura préfiguré un avenir sombre pour le monde démocratique. Il y aura alors déclin, dont il aura été l’un des fossoyeurs, sinon le fossoyeur en chef. Mais l’intervenant n’y croit pas ; la démocratie américaine peut résister à Donald Trump ; les EU et l’Europe peuvent retrouver leur rôle historique de sentinelles de la démocratie dont Churchill disait que c’était le pire régime, à l’exception de tous les autres.
L’Europe dans sa forme institutionnelle actuelle est-elle capable de relever ces défis ? il lui faudrait s’intégrer davantage pour peser dans la mondialisation, d’autant que les EU sont – temporairement au minimum – retirés du monde et que le moment historique est opportun. Le pourra-t-elle dans sa forme actuelle ou sous la forme d’un noyau dur aux compétences politiques, économiques et militaires renforcées ?

Questions du public

Il circule l’idée que la centralisation est nécessaire même si elle est dangereuse pour pour la démocratie. Quel lien peut-on faire avec la démocratie libérale ? La démocratie actuelle sous-entend-elle plus d’autocratie ?
La France est incluse dans le livre, même s’il est centré sur les EU et et le Royaume-Uni. Ce sont les mêmes problèmes ; comme dans toutes les démocraties occidentales, on note une érosion des partis de gouvernement et une montée des extrêmes. Ce n’est pas une question de centralisation ; il ne faut pas nécessairement plus d’autorité, de fermeture des frontières. L’autorité est nécessaire pour faire des réformes ; le président actuel de la république a restauré une autorité qui a souffert dans le mandat précédent. Il a été élu sur un mandat de réformes. Or, ses méthodes sont plus autoritaires que ce qu’une démocratie forte et vivace souhaiterait. Mais le mandat était clair pour son élection. Mais, si on poursuit, qu’en est-il de Xi Jinping et Poutine ? La Chine fait des réformes avec une vision d’hégémonie à long terme ; la Russie n’en fait pour l’instant aucune, ni économique (elle vit sur le pétrole) ni politique a fortiori.

Pourquoi y a-t-il cette montée des populismes ? Est-elle liée à une difficulté d’adaptation des pays riches face à la globalisation ? Les démocraties sont des pays riches à l’exception de l’Inde et les pays pauvres sont des dictatures ; tout le monde s’enrichit mais les premiers moins que les seconds et les inégalités s’aggravent.
Oui. Cela va plus loin que les perdants de la mondialisation, qui ne ne sont pas majoritaires ; mais il existe une difficulté d’ajustement des sociétés occidentales qui sont plus vieilles (sauf les EU) et plus conservatrices. L’Europe est globalement perdante dans le basculement envers les pays émergents, surtout les EU au siècle passé et la Chine désormais. Il y a des inégalités, la question de corruption des élites politiques, aussi. C’est un mal qui concerne les pays émergents et les démocraties. Il y a toute une série de problèmes. La rivalité idéologique et géopolitique a pris la forme de la campagne russe aux EU ; le numérique change la donne. Il y a un cocktail explosif derrière le malaise économique, social et identitaire, avec la question des migrations ; cela constitue un terreau propice à la montée du populisme. Viktor Orban et Marine Le Pen convergent dans une internationale anti-démocratique ; on trouve des méthodes classiques des dictatures. 75 000 voix de différence, c’est peu ; pour le Brexit, c’est un peu plus large. La thèse des perdants de la mondialisation n’explique pas tout.

La question fait suite à un reportage sur « Les nouveaux chiens de garde ». Il y a une hégémonie des experts pro-libéraux dans la quasi totalité des médias ; on entend toujours le même son de cloche et c’était le cas à l’aube de la grande crise de 2008. D’où des critiques, des analyses et revendications des populistes légitimes entre guillemets ?
Les populistes pointent des problèmes réels sinon ils n’auraient pas de crédit ; mais leurs solutions sont désastreuses, comme l’impasse du Brexit où ils ne savent pas comment revenir en arrière. Le Brexit n’aura sans doute pas lieu : Theresa May va d’humiliation en humiliation et la sortie de l’euro pour la France serait pareille. Aux EU, les médias sont dominés par Rupert Murdoch et Foxnews ; au Royaume-Uni, ce sont les tabloids. Avec Internet, les gens n’écoutent et ne lisent que ce qui correspond à leur opinion, par opposition au pluralisme de la télévision en France. Si on ajoute les fake news et le fait que tout se vaut, alors il n’y a plus de démocratie.

À propos de l'auteur

Jean-Michel Crosnier

Prof HG / EMC au lycée du Grésivaudan, Meylan-Grenoble Intérêts scientifiques : totalitarismes ; histoire et géographie culturelles ; géohistoire ; questions géopolitiques ; révolution numérique Membre du comité éditorial des Clionautes pour les questions géopolitiques et numériques ; clio-carto ; clio-news Membre du comité scientifique du Festival de géopolitique de Grenoble    

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