Jean-Christian Petitfils est l’auteur d’une monumentale biographie de référence sur Louis XIV (Perrin, 1995). Il a publié également des ouvrages sur Fouquet, le Masque de fer, l’Affaire des Poisons, etc. En fin connaisseur du XVIIe siècle français, il dresse un bilan du règne du Roi-Soleil. 2015 étant l’année du tricentenaire de la mort du souverain, cette réflexion était bienvenue et fut servie tout du long par un propos vif, précis et chaleureux. Il fallait bien cela pour faire oublier combien la salle des États Généraux au château de Blois peut être glaciale le dimanche matin…

Le 1er septembre 1715, à 8h15, Louis XIV rend son dernier soupir au terme d’une lente et douloureuse agonie. Né le 5 septembre 1638, il est roi à 4 ans en 1643, soit 72 années de règne et 54 ans de règne personnel. La perception de ce règne exceptionnellement long a divisé contemporains et historiens. Il y a les admirateurs inconditionnels et les détracteurs ardents. Certains voient le « roi de gloire », Versailles, Boileau, Lully et Racine, et d’autres décrient la mégalomanie bâtisseuse, les guerres, et l’édit de Fontainebleau (1685).
Il ne s’agit là que d’une fausse querelle car sur quels critères apprécier un règne ? Sur quels modèles vaguement imaginaires ou sujets à caution mesurer l’œuvre d’un souverain ? Par ailleurs, il faut se garder de certaines représentations réductrices sur l’absolutisme ou l’état de la France. Après la Fronde, la révolte des Grands, la formation de l’absolutisme ne s’est pas été faite en un bloc. Sous Mirabeau, on parlait d’un « agrégat de peuples désunis » donc qu’est-ce que cela devait être sous Louis XIV… Il ne faut pas raisonner simplement, ni minorer les obstacles rencontrés par le roi.

I. La personnalité du roi : un grand personnage ?

Nous avons de très nombreux portraits de Louis XIV. Le plus connu, celui d’Hyacinthe Rigaud de 1701, le figure à presque 70 ans et n’est donc pas forcément le meilleur des points de départ pour une appréciation physique. Ses contemporains ont remarqué très tôt sa stature et sa robustesse. La Grande Mademoiselle, sa cousine, le présente comme « haut, hardi, les plus beaux cheveux du monde, le port beau et bien planté ». C’est « le plus bel homme du royaume ». L’ambassadeur de Venise parle d’un « abord courtois et sérieux ». Même sans perruque ni talons, il était grand (1m84) et dominait ses visiteurs.
Son enfance, cela a été dit et répété, a été marquée par la Fronde. Sa personnalité est difficile à saisir. Il paraît timide, sensible et émotif : il pleure quand il doit refuser le mariage de M. de Lauzun avec la Grande Mademoiselle. Etait-il pour autant « au-dessous du médiocre », comme se plait à le dire méchamment Saint-Simon ? Certes, ce n’est pas un génie mais c’est un homme mesuré, plein de bon sens, courageux face à la guerre et face à la maladie (opération de la fistule anale, dents arrachés, goutte, vapeurs…), implacable dans sa volonté de forger son image de roi. Quand le comte de Lauzun ose briser son épée devant le roi et déclarer ainsi qu’il ne le servira plus, le roi se contient et préfère jeter sa canne par la fenêtre plutôt que de frapper un gentilhomme. Louis XIV a été initié au métier de roi par le cardinal de Mazarin, duquel il a pris aussi le goût pour les arts.

On a tout dit de sa sensualité, de ses amours contrariés avec les sœurs Mancini, Louise de La Vallière puis la splendide marquise de Montespan et de son mariage secret en 1683, avec Madame de Maintenon, dont le rôle politique n’a jamais été aussi important qu’on ne l’a dit. Etre présente à une réunion avec des ministres ne vous transforme pas en éminence grise. Le roi, jusqu’au bout, est resté un homme secret, un homme jaloux de son pouvoir et un homme capable de brutalité dans ses mots et ses actions.
Durant ce long règne, la cour a grossi dans des proportions importantes. Il y avait 600 invités aux Plaisirs de l’île enchantée (1664), il y a 7 à 8.000 personnes à Versailles à la fin du règne. On ne peut s’adresser au roi qu’après avoir eu l’autorisation du capitaine des gardes du corps. Le roi s’enferme dans une étiquette rigoureuse mais ce carcan lui ménage plusieurs heures de répit par jour et « domestique» la haute noblesse. Du reste, Louis XIV considérait le métier de roi comme « grand, noble et délicieux ».

II. Etat du royaume

Au XVIIe siècle, la France compte entre 21 et 22 millions d’habitants. C’est le pays le plus peuplé d’Europe après la Russie. On y observe une diversité confuse de langues et de coutumes, de pays d’états, et de pays d’élection. La France est relativement moins riche que les Provinces Unies et l’Angleterre; c’est un pays majoritairement rural aux rendements agricoles assez fragiles. Avec le « petit âge glaciaire », les Français traversent plusieurs épisodes de disettes sévères. Pour l’année 1693-1694, les pluies ininterrompues ruinent les récoltes, ce qui provoque une famine effroyable. On déplore 1.3 million de morts, autant que les pertes de la Première Guerre mondiale. Lors du « grand hiver 1709 », 630.000 personnes périssent en plus de la mortalité habituelle.
50% du budget français est consacré aux dépenses militaires (2% aujourd’hui), proportion qui peut grimper à 70% en cas de guerre. Cela comprend aussi bien les fortifications, les équipements que l’entretien des troupes. Or les prélèvements fiscaux demeurent toujours aussi inefficaces qu’au règne précédent. A côté de la taille, pléthore de taxes et d’impositions diverses sont exigées. Cette confusion se poursuit dans l’affermage aléatoire des impôts, dans la coexistence de 67 régimes différents de gabelle, dans la vente d’office. Il n’y a pas de banque d’Etat, un manque que la Régence tente de combler par la suite, avec le succès que l’on sait. Malgré tout cela, la France reste capable de produire entre 700 et 1000 tonnes d’argent par an.
Si les émotions populaires sont moins nombreuses que sous le règne de Louis XIII, il faut quand même évoquer les Bonnets Rouges de Bretagne en 1675, et dans un autre genre, le complot du chevalier de Rohan en 1674, la coterie des dévots autour du duc de Bourgogne à Versailles, la dissidence du duc d’Orléans, à la tête d’une clientèle très ramifiée, etc. La vénalité des offices entretient chez leurs bénéficiaires un esprit d’indépendance incompatible avec un exercice efficace du pouvoir. Des commissaires révocables sont créés mais cela n’est guère suffisant.
Le roi doit donc, en tant que premier des gentilshommes, diriger la clientèle d’obligés la plus importante. Il poursuit ainsi l’œuvre du cardinal de Richelieu et du cardinal de Mazarin. Les finances sont réorganisées en 1661 (exclusion des princes du sang et du chancelier dans le Conseil d’en-haut, puis création d’un Contrôleur général des Finances). Des secrétariats d’Etat dotés chacun de 5-6 bureaux peuplés de quelques centaines de commis servent de relais au pouvoir exécutif. Mais cela reste dérisoire. Le roi partage ses faveurs entre deux clans ramifiés et stipendiés, celui de Colbert et celui de Le Tellier. A la mort de Louvois en 1691, le roi s’implique davantage dans l’activité de ses ministres. C’est en fait la dernière étape de la marche à l’absolutisme. Les grands clans disparaissent, c’est au roi qu’il faut rendre compte.
Mais, à force de ne plus convoquer les Etats généraux, de retirer le droit de remontrance aux parlements, de domestiquer à toute force la noblesse, qui peut sortir le roi de son isolement? A Versailles, l’éclat de la liturgie royale a abaissé la vie des courtisans à de frivoles disputes autour du privilège d’avoir un tabouret, de se faire ouvrir les portes à deux battants, etc. Bossuet, évêque de Meaux, a même pu déclarer : « désobéir au roi, c’est commettre un sacrilège ». Le roi a certes rationalisé son pouvoir mais il n’a supprimé ni les coutumes, ni les abus les plus criants. C’est la Révolution qui s’en chargera.

III. Bilan

Au passif, il y a d’abord les 33 années de guerre. Il faut distinguer les guerres d’ambition comme celle de Dévolution et de Hollande, des guerres où le roi s’est montré moins responsable que maladroit (Ligue d’Augsbourg, Succession d’Espagne). La propagande royale autour de l’éclat particulier du roi de France était un moyen de réunir le pays à l’intérieur mais a été perçu, de l’extérieur, comme une prétention à la monarchie universelle. Du reste, l’examen des décisions royales rapportées à celles prises par les autres souverains européens montre que Louis XIV n’était pas le prince le plus malhonnête et qu’il y aurait beaucoup à dire sur Guillaume d’Orange, l’empereur Léopold ou Guillaume-Amédée de Savoie…
Il y a ensuite la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Préparée de longue date, poussée par la population et les corps constitués, cette révocation a été indéniablement une erreur. Elle a nourri l’émigration de protestants utiles au pays, autant que les troubles intérieurs. C’est certainement la faute la plus révélatrice de l’état d’isolement dans lequel était tombé le pouvoir. Louis XIV a été trompé par ses rapports. Mais, là encore, il ne faudrait pas voir dans le roi Bourbon le seul souverain persécuteur de son temps. L’Angleterre de la même époque n’a pas été tendre non plus avec ses catholiques.
Il y a enfin la persécution des jansénistes qui ouvre une période de dissidence en partie responsable de la Révolution.

A l’actif du roi, il y a l’agrandissement territorial du pays (Flandres, Hainaut, Roussillon, Franche-Comté, Strasbourg, Cambrésis), résultat des guerres mais aussi du déclin espagnol et de la paralysie de l’Empire face aux Turcs. Il y a l’embellissement monumental avec le château de Versailles mais aussi de nombreux bâtiments et places à Paris. Il y a le développement des manufactures royales, la réforme de l’armée et la réorganisation administrative. Il y a enfin l’éclat des arts et des lettres.
C’est ce bilan positif qui doit l’emporter. Par ailleurs, dans la tourmente, le roi a su démontrer sa fermeté de caractère et son courage. Il refuse de céder face au prince Eugène et propose même au maréchal de Villars de l’intégrer dans ses propres troupes. Dans la vague épouvantable de décès qui décime la famille royale à la fin du règne, Louis XIV sait garder sa dignité dans l’épreuve. Tout cela participe aussi du mythe du Roi-Soleil.

Questions de la salle

-* Dans quelle mesure Louis XIV n’est-il pas le jouet de la grande noblesse par le système fisco-financier ?

Les thèses de D. Dessert doivent être modérées. Il ne faut pas anticiper les deux-cents familles. Le roi décide. Il l’a montré.

-* Comment Louis XIV était-il perçu au XVIIIe et au XIXe siècle ?
Voltaire a écrit le Siècle de Louis XIV contre Louis XV. Il y a une admiration pour le grand roi mais il y a aussi, en ce siècle des Lumières, une aversion pour l’intolérance religieuse de Louis XIV, les lettres de cachet, etc. Au XIXe siècle, c’est l’époque des manuels scolaires. Il y a toujours ce balancement entre l’hagiographie et la légende noire.