Les images diffusées par les médias influencent-elles les opinions ? De l’histoire à l’actualité

Les images diffusées par les médias influencent-elles les opinions ? De l’histoire à l’actualité

Jeudi 11 oct. 2018  

Château royal de Blois, Salle Gaston d’Orléans

 

Les images diffusées par les médias influencent-elles les opinions ? De l’histoire à l’actualité

 

Carte blanche à la Société Pour l’Histoire des Médias (SPHM)

 

Le point des RDV Blois : « Les images médiatiques ont-elles un rôle décisif dans la construction des opinions ? Sont-elles un élément privilégié d’influence, voire de propagande ? Cette table ronde propose de penser la puissance des images sous l’angle de la réception au XXe siècle.»

 

 

Modérateur :

 

François ROBINET, Maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

 

Intervenants :

 

Laurent BIHL, Maître de conférences en histoire et communication audiovisuelle à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Christian DELPORTE, Professeur d’histoire à l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, président de la SPHM

Isabelle VEYRAT-MASSON, Directrice de recherche CNRS (LCP-IRISSO, Université de Dauphine-PSL)

 

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Introduction

 

Aujourd’hui plus que jamais les images imprègnent notre quotidien et il est parfois possible de se demander si ces dernières ne suffisent pas à faire l’Histoire, à changer le cours des événements. Partant de ce postulat qui semble vouloir enfoncer des portes ouvertes, François Robinet ouvre cette table ronde en soulevant les multiples problèmes que posent les images et leurs rapports, complexes, à l’Histoire et l’actualité. Constituent-elles réellement un élément décisif dans la construction des faits ? Ne doit-on pas se méfier des exagérations en tous genres ? Quelle place pour la propagande ? Comment peut-on en mesurer les codes ?

 

Trois spécialistes de ces questions vont se succéder dans un rapide exposé de 15 minutes, avant de laisser la place à une tour de table et un jeu de questions réponses avec le public, encadré de main de maitre par François Robinet. Respectant une approche chronologique c’est Laurent Bihl qui présentera un panel consacré au XIXè siècle et à la place des images satiriques, avant d’élargir le propos aux caricatures plus récentes. Suivra Christian Delporte qui s’intéressa plus particulièrement à l’histoire d’une image ayant fait date, le cliché de Nick Ut qui aurait, selon nombres d’analyses, joué un rôle déterminant dans le retrait américain du Vietnam. Sans dévoiler tout son propos, Christian Delporte désirera replacer ce cliché à sa juste place dans la construction des faits. Enfin, Isabelle Veyrat-Masson reviendra longuement sur le livre de Pascal BLANCHARD, Nicolas BANCEL, Gilles BOËTSCH, Dominic THOMAS, Christelle TARAUD, Sexe, race & colonies – La domination des corps du XVe siècle à nos jours, par chez La Découverte en septembre dernier et qui a provoqué de nombreuses réactions critiques quant à son approche et son esthétisation de la violence.

 

 

 

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I – Le dessin satirique et la caricature du XIXè à nos jours

 

=> Dans un premier temps Laurent Bihl évoque le travail qui l’a mené à publier sa thèse en 2010 : « La grande mascarade parisienne : production, diffusion et réception des images satiriques dans la presse périodique illustrée parisienne entre 1881et 1914 ».

 

Un des éléments fondamentaux renvoie à la capacité des caricatures à politiser ou a contrario démobiliser la foule. Afin de creuser ce sillon, Laurent Bihl propose d’analyser la caricature de Adolphe Willette, « Je suis la Sainte Démocratie, j’attends mes amants », Courrier français no48, 4 décembre 1887.

 

 

 

Dans ce dessin, révolutionnaires et contre révolutionnaires peuvent se retrouver ; défense de la Révolution (guillotine, année 1793 dans la lanterne) ou au contraire critique d’une Marianne en prostituée, le message est à double sens. Dans ce contexte se pose la question de la réception par la foule. Ainsi, les nombreuses caricatures du premier conflit mondial avaient un double sens comme l’illustre cette caricature de Ray Ordner, La Baïonnette n°38, mars 1916.

 

 

Pour l’Arrière, la guerre est édulcorée, les bombardements ennemis sont à peine capables de déranger une partie de carte des Poilus. Le même dessin, vu pas ces derniers, est pris au second degré devant la réalité de la vie sur le front.

 

=> Dans un second temps l’historien pose la question du rapport au temps du dessin satirique. Lorsqu’une caricature comme celle, très célèbre de Caran d’Ache parue dans le Figaro, fait partie d’une accumulation de dessins. Celui-ci a été publié à l’intérieur du journal et non point en première page. Dans le cas d’une parution en « Une » du journal, l’impact est immédiat mais peut se diluer dans le temps. Dans le cas d’une parution en pages intérieures, c’est la masse de dessins, leur accumulation, qui va agir sur le lectorat.

 

De la même façon, le rapport au temps est questionné dans l’impact négatif ou positif d’un même dessin. Ainsi caricaturé dans le Canard Enchainé en monarque absolu, de Gaulle est critiqué pour son apparence de monarque absolu mais, sur le long terme, cette image assoit la stature présidentielle sous un jour plus positif, de puissance, de pouvoir, double sens, rapport au temps, les grilles de lectures s’imposent.

Toujours selon la même logique, le contexte doit être en permanence questionné. Dans le cas de l’affaire caricatures de Mahomet, Laurent Bihl rappelle que les troubles ont réellement commencé plusieurs semaines (début 2006) après la parution des caricatures au Danemark, le 30 septembre 2005, dans le quotidien Jyllands-Posten. D’ailleurs ces dernières ont été publiées quelques jours plus tard au Caire sans poser de problèmes notoires et c’est à force de pressions diverses que cette affaire a pris corps. Là encore, le rapport à la foule d’un dessin satirique est loin d’être mécanique. Ceci est d’autant plus vrai que les codes varient selon les publics comme le montre cette autre caricature parue dans Charlie Hebdo le 19 septembre 2012.

 

 

 

Pour les plus au fait du cinéma de Godard, la référence au « Mépris » est évidente ; pour les plus jeunes, cette caricature pose question et le manque des codes nécessaires peut radicalement faire évoluer sa grille de lecture.

 

En conclusion Laurent Bihl insiste donc sur la nécessité de développer les études historiques sur les caricatures, genre trop largement délaissé et pourtant décisif dans la formation des citoyens.

 

II – 1972 : Le cliché de Nick Ut – Une image a-t-elle changé le cours de la Guerre du Vietnam ?

 

 

Rares sont les photographies à imposer une telle charge émotionnelle. On croit tout savoir sur cette image et son impact sur la Guerre du Vietnam semble aller de soit. Pourtant, à travers une analyse minutieuse, Christian Delporte pose la question de son impact réel, mettant en perspective le concept de réception d’une telle image. En effet, l’état de réceptivité de l’opinion doit être interrogé au prisme de la charge émotionnelle inscrite dans le lieu et le moment où l’image rencontre le public. Le matin au réveil, le soir après une journée bien remplie, en plein été, lors d’une longue journée morose d’automne, seul, en famille, toutes ces clés doivent être questionnées.

 

Très vite Christian Delporte insiste sur le fait qu’une image, plus que ce qu’elle semble montrer, est intéressante pour ce qu’elle nous dit du moment, de l’état d’une opinion. Comme de très nombreux clichés, celui de Nick Ut a été touché par un phénomène de reconstruction, d’interprétations postérieures qui en ont changé la portée réelle.

 

L’historien évoque alors rapidement l’histoire de cette photographie passée à la postérité. Prise juste après le bombardement au naplam par l’aviation sud vietnamienne d’une petite localité, Tran Bang, où devaient se cacher des éléments Vietcongs, l’attaque manque sa cible. Le Vietcong a évacué le village et ce sont des familles, des enfants, qui arrivent devant le journaliste qui saisi alors l’instant dramatique. Sa diffusion pose immédiatement question ; un recadrage est effectué pour centrer sur la fillette, Kim Phuc, en position quasi christique. Les débats tant à l’agence de presse de Tokyo qu’à New York sont nombreux car se pose la question de la possibilité de montrer une jeune fille nue en première page d’un quotidien. Après retouches, la photo est publiée dans plusieurs journaux dont le New York Times, le Washington Post et le London Times.

 

Ces éléments posés, il est légitime de creuser plus avant l’impact du cliché de « Napalm Girl ». Immédiatement, l’image devient iconique. C’est un symbole universel, celui de la souffrance d’un enfant. Le cliché questionne sur l’invisible, le quotidien horrible d’un conflit lointain dont la réalité s’invite partout. Il s’agit d’une promesse mobilisatrice car l’image, contrairement aux films, reste figée dans une forme d’éternité dont on ne peut détourner le regard. L’impact est donc immédiat et mesurable en cette année 1972. Richard Nixon aurait été irrité par la photo et Nick Ut reçoit le prix Pulitzer un an plus tard, en 1973. Il semblerait donc que ce cliché ait changé la donne en faveur d’un retrait US du Vietnam. Pourtant les choses sont moins claires dès lors qu’on s’arrête sur un autre cliché, parus trois ans plus tôt.

La charge émotionnelle est aussi importante, les cadavres d’enfants clairement identifiables. Cette fois-ci ce sont des GI’s qui ont commis un massacre vis-à-vis de civils. Pourtant l’impact a été nettement moins important et la guerre s’est poursuivie.  D’ailleurs le cliché du 8 juin 1972 peut être mis en perspective quant à son impact réel sur l’opinion publique. Le bombardement de civil, les cortèges de morts innocents, ne sont pas remis en question par l’opinion publique lorsque commence l’opération Linebacker II à la fin décembre de la même année.

 

Pour Christian Delporte les images ne font donc pas l’opinion, c’est l’opinion qui fait les images. Dans le cas de « Naplam Girl », le cliché a été instrumentalisé dès 1976 par les Communistes vietnamiens avant de servir de base à une vaste campagne de propagande qui est passé entre autres par Cuba dans les années 1980. Il faudra attendre l’œuvre de Bansky en 2005 pour le cliché revienne questionner les Américains.

En conclusion Christian Delporte insiste que le fait que les reportages télévisés qui ont accompagné la guerre du Vietnam ont eu un impact très faible sur l’opinion. Les chaines de télévision ont suivi l’opinion, elles n’ont pas façonné cette dernière. L’image ne change donc rien pour l’historien. Pire, il faut se garder d’une reconstruction historique a posteriori, d’un héroïsme inadapté. Nombreuses sont encore les personnes à croire que les soldats accompagnant « Napalm Girl » sont des GIs et que le napalm a été largué par des appareils US …

 

III – Esthétisation de la violence ou analyse scientifique rigoureuse ? Retour sur Sexe, race & colonies – La domination des corps du XVe siècle à nos jours

 

=> Isabelle Veyrat-Masson pose la question de la légitimité de montrer les images mettant en scène des actes sexuels et dégradants pour étayer le propos d’une analyse par ailleurs rigoureuse de la colonisation européenne.

 

 

Nombreuses ont été les voix à s’opposer et à fortement critiquer l’approche du collectif d’historiens. Ainsi le site des « Cases Rebelles » a publié fin septembre un long texte intitulé « Les corps épuisés du spectacle colonial », signé par de nombreuses figures du féminisme et de la lutte contre le racisme afin de contester le fait de publier ces images. Le faire serait soutenir la colonisation et non point l’analyser. Il faudrait rendre ces photographies abjectes aux descendants des familles, pour qu’ils puissent les occulter voir les détruire. Pour les auteurs, au contraire, montrer ces images permet de soutenir l’hypothèse scientifique d’une colonisation des corps.

 

=> Isabelle Veyrat-Masson insiste sur les critères de beauté des images. L’esthétisme est clairement un atout, y compris commercial pour un livre d’images et de textes. Se pose aussi la question du rapport entre les images et les articles ; rarement, regrette Madame Veyrat-Masson, les photographies sont liées au thème des textes pourtant disponibles sur les mêmes pages. La qualité de l’analyse scientifique n’est pas la question ; le choix des images, avec une part de voyeurisme visible dès la couverture, pose clairement débat. Si la science permet de légitimer ces images, si l’on peut tout montrer pour critiquer, décortiquer, approfondir la réflexion quid des images du Bataclan, partagées par Marine Lepen et pour lesquelles la justice l’a condamné ? Ainsi, le manque de lien entre les articles et les photographies peut être clairement débattu ; mais parler de « racialisation » de ces clichés est exagéré. Isabelle Veyrat-Masson rappelle que ces poses, ces femmes nues à côté d’hommes habillé, renvoient aussi à la pornographie classique et que des Occidentales ont été photographiées dans de telles situations.

 

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Lors de la reprise, essentiellement consacrée à ce dernier exposé, Christian Delporte insiste sur l’effet de sidération. Si aujourd’hui les images sont partout, aux XIXè siècle, l’image arrive. Les Occidentaux qui arrivent en Afrique découvrent des femmes nues, en extérieur, ce qui est inconcevable en Europe. Il existe donc une forme de naïveté dans le regard, une volonté de montrer cette vérité nouvelle. Ceci bien entendu n’excuse en rien les violences qui ont été commises. Quant à Laurent Bihl, il est tout simplement inconcevable de désirer détruire des images. Ceci renvoie directement à la querelle des iconoclastes byzantins et rien ne peut justifier la destruction des sources historiques, sauf à vouloir imposer une vision réductrice de l’Histoire. De la même façon Isabelle Veyrat-Masson rappelle à juste titre que les images des camps ont été instrumentalisées lors du procès de Nuremberg, comme trace indélébile de l’Histoire.

 

Les images ne sont donc point la réalité, mais un simple point de vue, un objet de communication. Il est nécessaire d’en travailler les codes, les langages, les contextes bref, de faire de l’Histoire ! L’exemple, dramatique, de la photographie du petit Aylan retrouvé mort sur une plage de Bodrum est éclairant. Lorsque la photographie a été publiée en Une des journaux, le choc fut immédiat. Relayée aujourd’hui dans Le Monde via Twitter, elle est utilisée pour dénoncer le flux de migrants …

 

Par Ludovic CHEVASSUS pour les Clionautes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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