Samedi 7 octobre, Château royal de Blois, Salle des Conférences
Intervenants : Jean-Hervé LORENZI, professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine, Président du Cercle des Economistes
Modérateur : Dominique SEUX, journaliste économique à France-Inter et Directeur-délégué des Echos

Dominique SEUX présente tout d’abord Jean-Hervé LORENZI, son parcours sans faute (reçu premier à l’agrégation, professeur à l’Ecole Normale Supérieure, conseiller économique d’Edith Cresson, mais aussi organisateur des Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence…) et expose la problématique du dernier ouvrage de M. LORENZI : en tant qu’être humain, avons-nous encore toute notre liberté face aux grandes entreprises technologiques et numériques ?

Jean-Hervé LORENZI se présente avec humour comme un optimiste tout en livrant un ouvrage inquiet sur notre avenir. Son livre est écrit en collaboration avec Mickaël BERREBI, le projet étant de confronter le point de vue de deux économistes de générations différentes sur la société de demain et de lancer un débat sur les nouvelles technologies.

Aujourd’hui les technologies numériques qui se développent (smartphones, tablettes…) n’ont, pour Jean-Hervé LORENZI, rien d’exceptionnel sur le plan scientifique, sauf le big data (ensemble des données numériques existantes). En analysant les traces que chacun d’entre nous laisse sur le web, les plus grandes entreprises numériques surnommées GAFA (Google/Apple/Facebook/Amazon) sont même capables de prévoir les divorces…
Les progrès scientifiques sont en revanche très développés, avec des avancées extraordinaires en génétique, astrophysique, énergie…
Paradoxalement, malgré le sentiment de vivre une nouvelle révolution industrielle, la croissance a ralenti, le marché du travail se transforme, se bipolarise, et le monde qui se façonne devant nos yeux est peut-être un monde dont nous ne voulons pas.

Les apports du numérique dans notre société sont indéniables mais la robotisation peut aussi mettre la société en péril. Pour autant la faute en incombe-t-elle aux GAFA ou à la mondialisation ? Pour Jean-Hervé LORENZI il est difficile de faire le partage : la mondialisation est créatrice de richesses, le numérique est l’enfant chéri de la mondialisation mais il est aussi créateur de tensions économiques lourdes. L’économiste rappelle alors que toutes les révolutions industrielles ont subi des mouvements de rejets violents et donne l’exemple de la Révolte des Canuts à Lyon en 1831 où tout ouvrier détériorant une machine pouvait être condamné à mort, la machine ayant un rôle égal à un être humain.

Selon Dominique SEUX les craintes liées au numérique sont évidentes : le marché de l’emploi, les libertés individuelles sont menacées et la question se pose de savoir si ce n’est qu’un moment de transition ou un monde radicalement nouveau qui s’installe, un changement de civilisation.

Jean- Hervé LORENZI estime qu’il s’agit plutôt d’une transition qui pourrait se poursuivre pendant 20 ou 30 ans. Ce qui est nouveau pour lui, c’est que les GAFA sont proches de nous dans la vie courante, ils sont devenus les prophètes des temps modernes. Il donne l’exemple d’Elon Musk, industriel américain créatif, talentueux, créateur de richesses mais qui veut coloniser la planète Mars, qui se veut le descripteur du monde de demain, qui décide de l’avenir. Les grandes entreprises sont en train de changer de statut…

Dominique SEUX est conscient que les GAFA envoient des « évangélistes » qui viennent nous décrire le monde tel qu’il sera à leurs yeux. Mais la question se pose de notre réaction. Que doit-on faire ?

Pour Jean-Hervé LORENZI, il faut les démanteler, faire plus attention à l’humain, aux libertés de chacun, à la manière dont il peut concevoir sa vie ou sa mort. Pour lui le plus compliqué est le problème de la génétique et de son coût. En quinze ans on a divisé le coût de la description de l’ADN par trois millions. Les généticiens ont maintenant le pouvoir d’intervenir sur l’ADN de quelqu’un ou d’un embryon, de traiter les maladies génétiques… Cette évolution développée par les scientifiques pose bien entendu de nombreux problèmes éthiques. Or, pour Jean-Hervé LORENZI, ce n’est pas aux scientifiques de faire de l’éthique. Dans son livre il fait des propositions d’interdiction des différentes manipulations génétiques, rappelle que des commissions de réglementation existent (pour l’énergie nucléaire par exemple) et propose que certaines règles soient imposées au monde entier dans le domaine génétique.

D’après Dominique SEUX, les dirigeants de ces grandes entreprises prêchent pour le progrès scientifique tout en disant faire attention à l’intelligence artificielle mais s’ils développent l’intelligence artificielle que faut-il donc faire avec Google et Amazon pour le bien de l’humanité et de l’Europe ?

Pour Jean-Hervé LORENZI notre continent européen très riche ne produit pas ce genre d’entreprise (sauf Qwant moteur de recherche franco-allemand). Il est convaincu que ce n’est pas l’absence de talents qui fait que l’on n’a pas développé ce genre d’entreprise en Europe mais plutôt qu’il est moins dans notre culture de transformer les contacts humains en contacts numériques. Il est essentiel que l’Europe parvienne à reprendre la main et Jean-Hervé LORENZI est convaincu que l’Europe pourrait rattraper son retard en sautant une étape. Pour lui, la tactique devrait être de se bagarrer pour démanteler, contrôler ou frapper d’impôts les GAFA.
Même si certaines mesures commencent timidement à émerger, il est nécessaire d’aller plus loin et d’exiger que les différentes activités d’information, de stockage et de traitement de l’information ne soient plus gérées par une seule et même entreprise mais par la collectivité. Le numérique doit quitter le champ du marché.
L’économiste insiste sur le fait que nous sommes aussi fautifs, citoyens et politiques. C’est à nous de reprendre en main nos vies, et aux politiques de récupérer la direction du monde…

Jean-Hervé LORENZI conclut que nous sommes souvent les artisans de notre propre servitude comme le disait déjà Etienne de la Boétie il y a plus de 400 ans dans son passionnant « Discours de la Servitude volontaire« .