Docteur en histoire contemporaine, Alexandre Tessier développe ici son sujet de prédilection : l’hôtellerie de luxe à Paris. Il a publié Le Grand Hôtel, l’invention du luxe hôtelier, 1865-1972 au PUFR en 2012. Avec un thème consacré cette année aux Empires, A. Tessier ne pouvait faire autrement qu’évoquer son sujet sous l’angle des “empires économiques”, si caractéristiques de notre époque contemporaine.

Le luxe est aujourd’hui un mot tellement galvaudé qu’il convient de se référer à M. de Ferrières pour qui le luxe renvoie à un produit à la fois rare et cher. Ainsi, la grande hôtellerie peut afficher des prétentions élevées sans pour autant offrir des prestations exceptionnelles. Par ailleurs, le public projette beaucoup de fantasmes sur ces hôtels qui tiennent plus au prestige de ceux qui les fréquentent qu’aux établissements eux-mêmes. Ainsi, un classement des “12 hôtels qui ont changé le monde” (Le Monde, 25 juillet 2015) hiérarchisait surtout les grands noms qui y avaient posé leurs valises.
Sur le plan économique, l’hôtellerie de luxe est à la fois un secteur concentré -comme du reste l’hôtellerie en général- et un secteur mouvant, avec des hôtels qui ont pu être de luxe à une époque mais plus ensuite. La mondialisation contemporaine n’a fait qu’amplifier ce phénomène déjà sensible aux origines.

L’hôtellerie de luxe est née durant le Second Empire, époque bien connue de fêtes parisiennes, d’industrialisation, de développement des transports et de naissance du tourisme. Un tourisme certes réservé aux élites (A. CORBIN, Le territoire du vide : l’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, 2010) mais un tourisme quand même, avec ses guides de voyages, ses agences de voyage et ses voyages tout court. On peut ainsi consulter L. TISSOT, Naissance d’une industrie touristique. Les Anglais et la Suisse au XIXe siècle, Payot, 2010. Le tourisme français est cependant en retard si on le compare à celui que l’on trouve en Suisse ou dans les espaces allemands. Notre capacité d’accueil est non seulement limitée mais aussi bien médiocre : on déplore la saleté des hôtels, la présence repoussante d’insectes dans les couloirs, même si notre cuisine, déjà, nous assure une certaine considération auprès du public britannique. On peut aussi consulter D. ROCHE, La ville promise : mobilité et accueil à Parisj (Fayard, 2000).

A Paris, les frères Pereire font figure de pionniers et ont déjà accolé leurs noms à la banque, à l’immobilier, aux chemins de fer, à la compagnie maritime, etc. C’est l’époque où l’audace est encouragée dans tous les domaines possibles de la modernité, quitte à découvrir trop tard que certains d’entre eux ne sont pas les filons espérés. D’ailleurs, dès 1867, criblées de dettes, les multiples sociétés des Pereire s’effondrent les unes après les autres. Mais revenons à l’hôtellerie. Les Pereire décident d’ouvrir un hôtel splendide rue de Rivoli, dans le quartier du Louvre récemment rénové, en 1855, à l’occasion de la première exposition universelle. Mais les Pereire ont vu grand, trop grand sans doute, car les travaux s’éternisent et l’ouverture a lieu finalement après la grand-messe internationale. C’est a priori sans incidence car les 700 chambres, l’éclat de la façade, la splendeur de la salle à manger et la solennité de la cour d’honneur rattrapent tout. Les problèmes techniques, inhérents aux grandes structures qui débutent, n’empêchent pas la réputation du lieu de s’établir, à charge pour le directeur, un Allemand expérimenté, de régler ce qui doit l’être. Tout est là pour séduire la clientèle bourgeoise et cosmopolite déjà constituée en Angleterre et en Suisse.
Rapidement on parle donc d’un deuxième hôtel. Ce sera le Grand hôtel, inauguré en 1862, mais cette fois-ci dans un quartier complètement neuf, en face de l’Opéra. Les Pereire appliquent la même recette que rue de Rivoli. Cependant, l’architecture est ici différente, quartier haussmannien oblige. Etabli sur une base triangulaire, l’hôtel développe une façade assez austère avec très peu d’ornementations.

Le Grand Hôtel

Le visiteur entre en calèche dans la cour d’honneur par l’une des trois arcades d’entrée. Il descend, le personnel s’empresse de porter ses bagages et déjà la voiture ressort par une autre arcade, comme dans un manège. A l’intérieur, le client reçoit un guide de Paris qui présente la ville et insiste évidemment sur l’ensemble des services offerts par la maison (blanchisserie, réservation de billets pour le théâtre, etc.). Pour les repas, il existe soit la table d’hôtes (en service jusqu’en 1920) dans l’immense salle à manger, où l’on sert un même menu à une heure donnée, soit le restaurant, plus réduit, mais avec des plats à la carte. Pour la détente, un salon de lecture est prévu. Dans les étages, ce n’est qu’une enfilade de chambres, des plus prestigieuses (côté rue) aux plus modestes, pour le personnel de l’hôtel (ou des clients), côté rue ou au dernier étage. A lire les commentaires dithyrambiques de la presse, nul besoin de voyager désormais, la carte du restaurant remplace un tour du monde. A côté des plaisirs de la bouche, on vient aussi à l’hôtel pour essayer les récentes inventions techniques comme l’ascenseur hydraulique (“monte-voyageurs”) ou pour goûter aux joies du chauffage central, de l’éclairage au gaz puis à l’électricité, et bientôt du téléphone et de la télévision. Les quelques accidents du “monte-voyageurs” n’effraient pas le public : on a ainsi retrouvé des preuves du mécontentement de clients les jours où l’ascenseur est hors d’usage. Une fois le succès installé, la bonne société parisienne, faute d’avoir besoin d’y vivre, y organise ses banquets de mariage, ses réceptions et toute autre mondanité.

A l’examen, on ne peut donc que s’interroger devant l’éclat de ces hôtels, que d’aucuns leur ont contesté, et leur brièveté d’existence. Le groupe des Pereire ne dépasse pas le Second Empire. Il faudrait donc pouvoir trouver des sources comptables d’époque pour mesurer la réussite commerciale de l’entreprise, au-delà des encarts publicitaires chatoyants. Mais, faute de registres disponibles, l’historien restera sur sa faim, pour l’instant.

Mais déjà apparaît un second groupe hôtelier, sur les ruines encore fumantes du premier.
Vers 1865, aux pieds de l’hôtel de la rue de Rivoli, de nouveaux magasins s’étaient installés pour concurrencer le très fameux “Bon marché”. Ces “Grands magasins du Louvre” rachetèrent l’hôtel dès que l’occasion se présenta et y firent de nombreux travaux. Mais, très vite, il ne s’agit plus de réouvrir un hôtel mais d’agrandir les magasins; l’hôtel est donc déplacé en face, à l’adresse que l’on connaît aujourd’hui. Ouvert en 1885, il n’offre plus que 150 chambres. Au regard de l’offre d’hébergement de l’hôtel précédent, on ne peut que s’interroger. S’agit-il d’un projet sans réelle intention d’aboutir ? En fait non. Il semble surtout que la clientèle fortunée ne soit pas assez nombreuse pour rentabiliser des établissements de plusieurs centaines de chambres. D’ailleurs, la société du Louvre, c’est son nom en 1890, ouvre très vite un nouvel hôtel, juste à côté de la gare Saint-Lazare à laquelle il est relié par une passerelle et fort opportunément nommé «Hôtel Terminus ». Inauguré en 1889 à la faveur d’une autre exposition universelle, cet hôtel est le cadre d’un attentat anarchiste en 1894. La société du Louvre a voulu, par cet hôtel, profiter de l’engouement pour les hôtels de gare comme celui de Marseille appartenant à la compagnie PLM. En 1907, le groupe ouvre un autre hôtel place de la Concorde, après une très lourde rénovation: c’est l’hôtel Crillon. L’un des plus fameux de Paris. Dans les années 1970, la société du Louvre est rebaptisée Concorde avant d’être rachetée par le fond de pension américain Starwood puis par une famille saoudienne. L’Hôtel Terminus devient l’hôtel Concorde St-Lazare. Sans doute que l’imaginaire du train se révèle moins fort à la fin du XXe siècle que celui d’autres moyens de transport.

Un troisième empire hôtelier émerge à la Belle Epoque, autour d’une figure marquante : Arthur Millon. Né en 1853 en Bourgogne dans une famille modeste, Arthur Millon monte à Paris vers 1870, s’emploie d’abord comme serveur dans un restaurant des Grands Boulevards, avant d’être engagé chez Ledoyen. Comble de la fortune, il épouse la fille du gérant et acquiert à travers elle d’autres brasseries et restaurants, depuis le Weber de la rue Royale jusqu’au Café de la Paix au rez-de-chaussée du Grand Hôtel. C’est l’achat du même Grand Hôtel qui le fait entrer dans le monde de l’hôtellerie, monde qu’il ne quittera plus avec le rachat de l’hôtel Meurice, et l’ouverture de l’Edouard VII en 1870, dans la rue du même nom près de l’Opéra, rue qu’il a d’ailleurs contribuée à bâtir. A. Millon touche aussi au syndicalisme hôtelier et à l’industrie du froid. En père soucieux de la préservation du patrimoine familial, il marie ses filles à deux frères et lègue à son fils la gestion des entreprises, lequel fils fonde par la suite le Prince de Galles, rue Georges V. Dans cette aventure, malgré la fortune de son épouse, A. Millon a dû recourir à des investisseurs extérieurs qu’il est allé trouver en Suisse.
L’hôtellerie de luxe est donc un secteur où les investisseurs privilégient les adresses à l’intérieur d’un triangle Londres-Suisse-Paris-Côte d’Azur et il n’est pas rare qu’un propriétaire investisse dans l’hôtel d’un concurrent.

Pour terminer ce tableau, il faut s’arrêter sur la figure de César Ritz (1850-1918). D’origine suisse, désargenté, il s’installe à Paris, se fait serveur avant de lancer son propre empire hôtelier sans qu’il s’agisse pour lui de posséder en son nom propre les établissements. César Ritz propose ses services de directeur à Londres, Trouville, Lucerne et enfin Paris. Lors de l’inauguration de l’établissement qui porte son nom place Vendôme (1898), un livre magnifique sur l’histoire du lieu est édité, avec, chose rare, des photographies de l’intérieur de l’hôtel. César Ritz fixe de nouveaux canons hôteliers : 120 chambres seulement, disposant chacune d’une salle de bains et du téléphone, disparition de la table d’hôtes mais maintien des commandes spéciales d’orfèvrerie chez Christofle ou de cristallerie Baccarat.

A partir des années 1970, on change d’échelle avec des chaînes hôtelières internationales (Dorchester, Intercontinental, Hilton, Four seasons, etc.). L’apparition de la catégorie des 5 étoiles est supposée mieux distinguer les établissements d’exception. Aujourd’hui, Paris accueille des hôtels venus d’Asie comme le Peninsula ou le Mandarin oriental.