Intervenants
Natacha COQUERY, professeure émérite à l’Université Lyon 2,
Marine LÉPÉE, docteure en archéologie romaine à l’Université Lumière Lyon 2 et de l’Université de Lausanne
Claire ZALC, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (IHMC, ENS-Paris 1)
Judicaël PETROWISTE, maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’Université Paris Cité
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Joël CHANDELIER, professeur assistant à l’Université de Lausanne, rappelle le titre proposé pour cette table ronde : la boutique un monde ouvert sur la ville, la société et les évolutions. Il s’agit d’évoquer le petit commerce à travers les lieux et les époques.
Sont réunis une spécialiste de l’Antiquité, Marine LÉPÉE, un médiéviste qui travaille sur le rapport entre les marchés et la boutique, Judicaël PETROWISTE, Natacha COQUERY, spécialiste de la consommation et du marché du luxe au XVIIIe siècle et Claire ZALC dont les travaux portent sur l’histoire de l’immigration dans la France du XXe siècle et sur l’histoire des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
C’est quoi une boutique ?
Judicaël PETROWISTE : Au Moyen Age, c’est un espace de pluriactivité. Il est difficile de séparer la production artisanale et la vente.

On aperçoit le tailleur qui travaille à gauche, à droite un vendeur propose du vin à même la rue. La boutique est ouverte sur la rue par son étal extérieur malgré l’étroitesse des rues. Les étals empiètent souvent sur la voirie et des documents attestent de l’intervention des autorités pour maintenir la circulation. Les enseignes indiquent l’objet de la vente (« Bon Ipocras » sur la boutique de droite).
Enfin, l’intérieur de la boutique accueille les réserves (des vêtements terminés sont suspendus à des tringles, boutique de gauche).
Natacha COQUERY montre que la boutique médiévale persiste à l’époque moderne, mais elle constate quelques évolutions : le développement du commerce urbain avec une multiplication des boutiques, le maintien du colportage en campagne.

Au XVIIIe siècle, il y a une diversité de boutiques : l’exposition de produits de luxe
, comme au Palais-Royal, les ateliers-boutiques, et même des boutiques en chambre dans les étages.
Il y a une spécialisation accrue des boutiques, plus nombreuses pour plus de produits et des consommateurs plus nombreux aussi.
La gamme des objets de luxe se développe. On trouve, à Londres, des marchands de microscope, lunettes… qui ont une clientèle internationale.
Se développe aussi la vente d’occasion, le crédit et la publicité.
Claire ZALC : son travail sur les migrants permet de montrer les artisans-commerçants étrangers dans le Paris du début du XXe siècle. Les rares documents montrent une absence de distinction entre artisanat et commerce. On dispose à partir de 1919 d’un registre du commerce. Pour les migrants, c’est un monde ouvertCZ note que les femmes ont déjà le droit de voter dans les tribunaux de commerce. puisque la règle, c’est la liberté de commerce.
Cette liberté prend fin en 1935 : loi de protection des artisans français contre les artisans étrangers, complétée en 1938, elle impose la carte de commerçant étranger.

C’est la première définition officielle de ce qu’est un commerçant. Il faut attendre 1954 pour que la distinction soit claire entre artisan et commerçant.
Avec Marine LÉPÉE, on aborde l’Antiquité romaine et gallo-romaine. Qu’est-ce que l’archéologie nous dit des boutiques antiques ?
Leur aspect est variable, à Osti.
On a des structures bien marquées, quand en Gaule ce qui reste, ce sont des soubassements qui étaient surmontés de structures en bois.
Les boutiques étaient très ouvertes sur la rue avec des appartements à l’étage. La boutique est aussi un lieu de travail, de vie ; un espace modulable.

(cliché Actuadrone-Archeodunum)
La large ouverture sur la rue est matérialisée par un seuil à rainure.

Cliché M. Lépée
La boutique est un espace polyvalent. La vente se fait sous le portique ou sur un comptoir
Pour connaître les produits en vente, on dispose de traces : les déchets de fabrication, des métaux et des monnaies.

Quels sont les rapports avec la ville ?
Y-a-t-il des quartiers spécialisés ? Quel rapport avec les foires médiévales ?
JP : On a longtemps opposé la foire temporaire et la boutique pérenne. Au Moyen Age, les deux coexistent et entretiennent une relation de complémentarité (volume, rythme, denrées échangées). Aux Xe et XIe siècles, les boutiques sont très nombreuses dans les villes, comme à Figeac.

On les appelle « ouvroirs », sans doute proches de cette représentation

(Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, 1854, t. II, p. 234)
Cette carte de Rodez montre la forte présence des boutiques
Cette représentation, de 1495, a été réalisée pour un procès concernant la répartition des marchands forains dans les différents quartiers. On y voit les nombreuses boutiques louées aux forains le long des rues.
ML : Dans l’Antiquité, on ne croit plus à une concentration dans des quartiers spécialisés. Elles sont associées aussi bien à de belles demeures qu’à de modestes maisons. Il y a une dispersion commerciale. Ce qui prime, c’est l’accessibilité pour les clients, pour recevoir la marchandise, l’accès à l’eau, comme ici à Lyon, un site de croisement avec une fontaine.

La rue marchande est un espace de sociabilité.
Si parfois, on pense à une concentration autour d’une même activité, c’est sans doute pour une coopération, la mise en commun de ressources, de la clientèle.
Le monde de la boutique est aussi le monde de la rue, comme le montrent les sources littéraires et juridiques.
NC : L’étude de l’almanach de 1769 permet de répondre à la question des quartiers spécialisés. On a pu cartographier la répartition de certains commerces à Paris.


Les commerces de luxe se concentrent sur les vieux axes antiques et médiévaux de la ville, alors que les commerces de bouche ou plus communs, comme les vitriers sont plus diffus. L’artisanat de service et l’alimentation sont peu présents sur les grands axes.
Les commerces de luxe sont liés à la présence de la Cour, alignement des boutiques de mercerie le long de la rue Saint-Denis. Les orfèvres sont rue Saint-Honoré.
CZ : La boutique donne l’image sociale d’un quartier, par exemple le quartier de Belleville associé aux Chinois.
Entre les deux guerres, la boutique affiche sa recherche d’une clientèle. On peut parler de mise en scène. Si traditionnellement le nom du commerce est associé au nom du marchand, avec les migrants on voit une « francisation » du nom.
CZ évoque la situation de Norbert EliasD’une famille de commerçants juifs aisés, Norbert Elias est à Breslau, en Silésie. Docteur en philosophie en 1924, Elias s’exile en 1933 en Suisse, puis à Paris, où il essaie en vain de trouver un poste. qui, quand il est arrivé en France, a dû faire un métier manuel. Son atelier-boutique de petits jouets en bois apparaît dans le registre du commerce sous l’enseigne d’ Atelier Norbert, pour échapper à la polémique sur la concurrence des étrangers.
On voit se développer une stratégie de nom de commerce différent du patronyme.
La boutique est un lieu de sociabilité et un lieu de vie, comme dans le quartier de Belleville.
La boutique fait l’image du quartier.

Source : Albert Harlingue, Roger-Viollet
Cette devanture, avec une inscription en yiddish qui précise « bibliothèque pour toutes les langues », montre qu’il faut être attentif à ce qui se donne à voir et à ce qui est caché.
Les boutiquiers, les clients
ML : Pour l’Antiquité, on dispose de quelques enseignes (produits, noms), ce sont surtout les sources épigraphiques funéraires qui peuvent nous renseigner.

C’est une image très fragmentaire du monde de la boutique. On n’a rien sur les apprentis, les femmes, les esclaves, les enfants, parfois présents dans les bas-reliefs.
Les données concernent les grossistes, les transporteurs, pas les commerçants de détail. On a parfois des étiquettes de marchandises, des graffitis sur les céramiques, des tablettes de malédiction, par exemple à propos d’un boulanger pour concurrence.
JP :

Au Moyen Age, la boutique est pleine de personnes (famille, apprentis logés que l’on connaît grâce aux contrats notariés). On note que les femmes sont souvent absentes des documents, bien que très présentes dans l’activité, sauf les veuves.
Dans cette représentation du prêteur, l’homme est le marchand, sa femme semble préoccupée de religion (livre d’heures)
« Le tableau est toutefois porteur d’un message moral. La femme détourne les yeux du livre d’heures pour observer la balance et les monnaies, cédant à la tentation du lucre… »
NC : La représentation du boutiquier semble dédaignée malgré l’augmentation constante du nombre de boutiques, d’almanachs et de journaux qui annoncent les marchandises mises en vente, une forme de publicité naissante.
Les boutiques de luxe sont devenues au XVIIIe siècle, un lieu de promenade pour la bonne société
Les étrangers viennent à Paris pour les salons, les cabinets de curiosités et les boutiques. Par exemple, celle de Madame Bertin, couturière de Marie-AntoinetteMichelle Sapori, Rose Bertin, couturière de Marie-Antoinette, Perrin, collection « Les Métiers de Versailles », 2010 est une attraction.
La marchande de luxe va aussi directement chez la cliente.

CZ : Au début du XXe siècle, les femmes sont absentes des documents administratifs du commerce, bien que très présentes dans les boutiques. On le voit au moment des veuvages.
Malgré l’indivisibilité administrative, on perçoit une répartition des tâches : l’homme, artisan, produit, la femme assure la continuité de la vente.
La boutique et la politique
Que s’est-il passé pour les boutiques de luxe sous la Révolution française ?
NC : Si on trouve quelques marchands parmi les guillotinés, dans l’ensemble ils s’en sortent bien avec la vente des biens des émigrés, les ventes aux enchères,

la vente d’occasion en modifiant leur argumentaire publicitaire.

CZ évoque l’évolution du positionnement politique des petits commerçants au XXe siècle. La pluriactivité de la fin du XIXe siècle s’accompagne d’une solidarité avec les ouvriers et un positionnement radical, radical-socialiste.
Au moment du Front populaire, la boutique passe à droite avec la dénonciation de la concurrence des étrangers, elle devient souvent xénophobe.





