« Océan et spatial : nouveaux espaces de conquêtes et rivalités géopolitiques » tente de mettre en lumière les enjeux qui font que les océans et l’espace sont au coeur des enjeux de puissance. Ces territoires sont à la croisée de multiples acteurs, à la fois étatiques et privés. Ils sont soumis d’une part à des enjeux de conquête mais aussi de collaboration entre acteurs. La table ronde

Conduite par Gaspard Schnitzler, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Industrie de défense et de sécurité, des spécialistes de plusieurs horizons ont partagé leur analyse sur le sujet :

Jean Andouze est astrophysicien, il est directeur de recherche émérite au CNRS, il a été conseiller scientifique de François Mitterrand de 1989 à 1993 et président de la Commission nationale française pour l’UNESCO de 2010 à 2014.

Cyrille Poirier-Contansais est directeur du département de recherches du CESM et enseignant à Sciences Po en économie maritime.

Florence Smits est agrégée et docteure en géographie, elle est inspectrice générale de l’Éducation, elle est membre du conseil d’administration de l’Institut français de la mer.

 

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Océan et spatial : nouveaux espaces de conquêtes et rivalités géopolitiques

 

Gaspard Schnitzler : Pour aborder le cas du maritime, comment se réalisent les rivalités entre grandes puissances dans l’espace maritime ? Et au niveau de l’interdépendance entre le domaine spatial et le monde maritime, dans quelles mesures l’activité maritime est-elle aujourd’hui dépendante du spatial ?

Cyrille Poirier-Contansais : Aujourd’hui nous sommes ultradépendants des mers et océans. Les échanges internationaux passent à 90% par la mer, comme a pu en témoigner la crise du Covid ou encore la guerre en Ukraine avec le transport des marchandises et matières premières. Avec l’arrivée du porte-conteneurs, l’économie est devenue libre, reposant sur un éclatement complet de la chaîne de production, avec une totale dépendance au transport maritime. Le deuxième pilier de la globalisation nous rendant dépend de la mer sont les câbles sous-marins en fibre optique. 98% des échanges numériques passent sous la mer. Un atout considérable pour notre pays est que la France est devenue le carrefour numérique de toute l’Union européenne depuis le Brexit. Cette ultradépendance à la mer est une fragilité expliquant le réarmement naval dans l’objectif premier de protéger les flux d’approvisionnement. L’exemple emblématique est la Chine, elle a développé sa marine pour protéger ses flux d’approvisionnement gaziers, pétroliers et alimentaires. Le développement de la marine chinoise s’inscrit aussi dans une logique de défense des intérêts chinois notamment en Mer de Chine Méridionale. 1 Cette politique de réarmement globale des mers n’est pas forcément synonyme de conflit mais certains dirigeants ont redécouvert que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Vision nouvelle nécessitant d’être prise en compte par l’Occident. Le lien mer et espace est absolument majeur. Aujourd’hui, les navires dépendent d’une liaison satellite pour se situer. Ce lien arrive à un tournant avec l’émergence d’acteurs privés dans l’espace et en mer.

 

GS : Comment se matérialisent les rivalités dans le domaine spatial d’une part et deuxièmement si le spatial a longuement été l’empanache des États on voit aujourd’hui qu’avec l’émergence d’acteurs privés il y a une privatisation croissante de l’activité spatiale et quel est l’impact de cette privatisation sur ces rapports de force ?

Jean Andouze : La grande différence avec le maritime c’est que l’ère spatiale à 66 ans contre des millénaires pour l’ère maritime. Entre 1957 et 1964, il y a eu une rivalité acharnée entre Soviétiques et les Américains. Pour rappel, la première discipline qui a bénéficié de l’espace c’est l’astronomie. Ses prouesses technologiques ont permis une révolution pour la géolocalisation, la télécommunication et aussi le domaine militaire. Aujourd’hui la rivalité n’a pas disparu entre les États comme l’illustre la compétition entre la Chine et les États Unis. La querelle URSS États Unis s’est changé en une querelle Chine États Unis à laquelle s’ajoute des nouveaux acteurs dont l’Inde, Israël, le Japon etc. Manifestement, l’espace qu’il soit commercial ou scientifique est une affaire de rivalité géopolitiquepour aller plus loin sur la stratégie maritime de la Chine : https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/lettre-centre-asie/mer-de-chine-droit-de-mer-paradoxe-chinois La donne vient de changer. Dans les années 1970, l’Europe était en tête dans les lanceurs et est aujourd’hui dépassée par Space X, un lanceur privé. Alors il y a deux visions. Soit on peut dire que c’est formidable que les grandes fortunes s’intéressent à l’espace. Mais cela a aussi des inconvénients. Je pense que l’accès à l’espace doit être régulé par des traités, notamment avec le problème des débris spatiaux. Cette diplomatie ne peut être entreprise que par des acteurs étatiques. Dernier point, vous entendez la promesse que l’on va aller sur Mars. Alors je vous le dis tout de suite, ce sont des projets ambitieux dont le succès ne se verra pas au cours du prochain siècle.

 

GS : Pour prendre un peu de recul, on a commencé à voir les similitudes entre espace spatial et maritime, Florence Smits, je voulais vous poser la question par rapport au fait que ce sujet est enseigné au lycée, comment expliquer ce choix et quel est l’objectif derrière cette démarche ?

Florence Smits : Ces deux milieux nous sont à la fois familiers, nous en sommes dépendants mais pour autant ils sont très mal connus. Paradoxalement, l’océan est beaucoup moins bien connu que l’espace. Les programmes scolaires ont pour ambition de rendre intelligible le monde dans lequel nous vivions. La spécialité HGGSP accorde son premier thème du programme de terminale aux nouveaux espaces de conquête que sont les océans et l’espace. Ces deux milieux sont très spécifiques et partagent des caractéristiques communes. De ce fait, on a cherché à montrer qu’il fallait découvrir ces milieux, voir comment la rivalité s’y manifeste et faire prendre conscience que les États ne sont plus les seuls acteurs avec l’émergence des acteurs privés. L’objectif est de former des citoyens à part entière qui comprennent à la fois les enjeux géopolitiques et économiques. Ces deux milieux pour leur connaissance et leur conquête sont dépendants des technologies. Ces espaces sont utilisés actuellement dans le sens de le frontière, comme pouvait l’entendre Turnerfront pionnier de la conquête de l’Ouest américain, mobilisant des acteurs étatiques mais aussi privés. Le programme du thème s’inscrit aussi dans le souci de montrer que le monde dans lequel nous vivions repose aussi sur des logiques de coopération à l’exemple de l’ISS ou de la conférence de Montego BaySur la convention de Montego Bay : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/montego-bay. Le programme se conclut avec un acteur particulièrement puissant à savoir la Chine.

 

SG : Je voulais me tourner vers vous Cyril pour vous demander quel était le rôle des acteurs privés dans le maritime et aussi est-ce que l’on doit voir ce poids croissant des acteurs privés dans le maritime comme une opportunité ou une menace en termes de souveraineté pour les États ?

CP : La hausse des acteurs privés dans le maritime est due au fait qu’il est de plus en plus d’activités nouvelles sur les mers et les océans. Il y a toute une série d’activités qui ont fait le lit d’acteurs privés, et d’autres marchés qui ont changé. Par exemple, le marché des câbles sous-marins était un marché d’acteurs étatiques, en quelques années des acteurs extrêmement puissants que sont les GAFAM se sont emparés du marché en détenant 70% des nouveaux projets de pose de câbles sous-marins. Posant certaines questions car il s’agit d’une privatisation de l’infrastructure de circulation des frontières selon Turner :  données numériques. Les acteurs historiques restent importants mais deviennent les sous-traitant de ces géants du numérique. Cette question va prendre de l’ampleur dans les années à venir autour de l’un des enjeux principaux en mer que sont les données numériques. On observe une série d’investissements dans des applications de traitement des données numériques. Le risque est que ces applications deviennent universelles tout en étant aux mains d’acteurs privés. Cela pose des questions en termes de souveraineté.

 

SG : Je voulais maintenant me tourner vers Jean pour poser une question sur la place de la France. Elle est l’une des premières puissances spatiales depuis la conquête spatiale. Aujourd’hui où se situe la France dans cette compétition ? Est-ce que la France a encore les moyens de ses ambitions ?

JA : Pour rappel, la création de l’ISS en 1975 est une oeuvre française. Il y a donc eux une magnifique époque qui a connu son apogée avec la place de la France dans le projet Ariane et aussi le centre de Kourou qui est en Guyane française. La France a donc eux une place assez importante. Aujourd’hui, la situation reste relativement bonne en matière scientifique mais sur les lanceurs le programme est l’objet d’une compétition notamment avec d’autres États mais des acteurs du domaine privé. Selon moi, si on ne maintient pas les points d’excellence qu’est l’espace, on risque quand même notre place internationale. Je dois dire très sincèrement que la politique depuis le début de ce siècle, que ce soient les gouvernements de gauche ou de droite, n’a pas été extrêmement favorable à l’espace, ce que je trouve dommage véritablement pour la place de la France dans le monde.

SG : Florence vous avez le mot de la fin si vous souhaitez rebondir.

FS : Donc si ce n’est justement la dimension citoyenne de ce type de connaissance parce que cela doit nous conduire à réfléchir à nos choix par rapport aux stratégies d’acteurs, et aussi voir l’importance du territoire français parce qu’on possède la deuxième ZEE mais 97% de celle-ci se trouve dans les territoires ultramarins. Il faut donc avoir conscience de la diversité de ces richesses marines et surtout l’importance de l’actualisation du savoir dans cette dimension en constante évolution.

 

Ainsi s’achève  » Océan et spatial : nouveaux espaces de conquêtes et rivalités géopolitiques « , une conférence de grande qualité, accessible sans renier à la qualité du propos.

 

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