De la «place au soleil» revendiquée sous Guillaume II à la déprise des imaginaires impériaux après 1945, les visées impériales se sont doublées de visions utopiques. Revue critique, du IIe au IIIe Reich en passant par Weimar.
avec Johann CHAPOUTOT, professeur à l’université de Paris 3, membre de l’IUF, auteur d’un dernier ouvrage « La loi du sang : Penser et agir en nazi », Gallimard en 2014, Christian INGRAO, chercheur et ancien directeur de l’IHTP, auteur du très remarqué « Croire et détruire : des intellectuels dans la machine de guerre des SS », Fayard 2010, Thomas SERRIER, maître de conférences à l’université Paris 8 et professeur invité à l’Université européenne Viadrina de Francfort/Oder , animateur de cette table ronde et Jakob VOGEL, professeur d’histoire de l’Europe XIXe-XXe siècles au Centre d’Histoire, Sciences Po.

Thomas Serrier prend la parole pour remercier la foule qui se presse dans cet amphi bondé, où Geoffrey Maréchal et moi-même sommes assis sur les marches pour vous en rendre compte. Nous y sommes par l’aimable volonté de J. Chapoutot -qu’il en soit ici très sincèrement remercié- qui nous fit entrer dans l’amphi via une porte dérobée… Pour mon dos, ce ne fut pas l’idéal, mais bon pour 1H30 ce fut acceptable.

Après les présentations d’usage, il donne la parole à J. Vogel pour aborder le 1er thème de cette rencontre : la figure habituelle de l’Empereur Guillaume II et de celle de l’Allemagne affichant « sa supériorité en tant que « peuple colonisateur ». Notre conférencier s’appuie sur un visuel très explicite de l’empereur et de l’empire colonial allemand. Et d’ajouter que le point de départ de l’Impérialisme allemand se situe vers 1884/1885. Pourtant en 1871, Bismarck et Guillaume Ier n’avaient pour ambition d’Empire allemand que là où l’unité allemande avait été faite. Mais ensuite Bismarck cède, laisse place à cette politique impérialiste. Des propagandistes existaient avant même l’unification de l’Allemagne. Une autre diapo s’affiche en suite de Friedrich Fabri « Bedarf Deutschland der Kolonien» de 1879. http://germanhistorydocs.ghi-dc.org/sub_document.cfm?document_id=1867&language=german
Ces utopies ont des origines religieuses et culturelles. Ces idées de colonisation remontent bien avant 1870, avec la “Die Rheinische Mission in Südafrika und Namibi” http://www.safrika.org/rhenish_de.html qui fut très active dans le Sud-ouest africain, avec l’implantation de colonies de peuplement allemandes. Pour J. Vogel, cette colonisation fut un remède à la crise économique, démographique, industrielle, politique et même commerciale. Karl Bernhard Stark professeur d’archéologie et de philologie à l’Université d’Heidelberg avec l’actualisation poussée d’un « Manuel des antiquités grecques » et la publication d’un autre ouvrage « Christianisme et ses origines » ouvrant la voie aux études d’assyriologie et aux plus anciens textes grecs et latins relatifs à l’histoire du peuple juif facilita « l’entrée dans le viseur » de l’Empire Ottoman en difficulté en cette fin du XIXème siècle. Sans se poser la question de l’existence de ces colonies allemandes dans l’Empire, il était question de diffuser la culture allemande dans ces territoires et d’y montrer ce que les allemands pouvaient leur apporter. J. Vogel nous montre avec un visuel une diapo de l’Empire ottoman.

Pour lui l’Empire allemand était bien esquissé avant 1884 (date de la création de la première colonie allemande, le protectorat du Togo puis, la même année le Sud-ouest africain et la Nouvelle Guinée à la fin de 1884). C’est la date qui marque la volonté de pousser plus loin les objectifs « civilisationnels », marquant la transition d’une tradition bismarckienne vers celle d’une « tradition wilhelminienne ». Les idées coloniales allemandes sont en plein essor après la fondation du Reich allemand en 1970. En effet, l’aventure ultramarine allemande dans les années 1880/1890 et la fondation de ligues, de lobbies montrent et défendent l’expansion coloniale allemande (avec des fractions radicales comme le Deutscher Kolonialverein de 1882). Les réalisations ? Créations de colonies en Afrique du Sud-ouest (Namibie actuelle) et de l’Est. Avec une vision de plus en plus ethnique de l’Empire (IIème Reich).

J. Vogel fait ensuite un rappel avec la création du IIème Reich en 1871. C’est le passage de la Prusse à un empire allemand. Les polonais qui représentaient 10% de la population de la province nouvelle prussienne (60% du total allemand) s’inquiétèrent et protestèrent de leur passage de sujet prussien à celui de citoyen allemand (ils ne voulaient pas devenir des citoyens de seconde zone). Or cette politique « se rationnalise » de plus en plus dans le cadre impérial.
La première utopie c’est « l’assimilation sur le versant est »… Mais le programme change en 1880 : c’est un tournant, une entreprise assumée de conquête/reconquête de la terre ; une utopie nourrie de visions passéistes (en Poznanie c’est la colonisation médiévale avec la thématique des chevaliers teutoniques et des paysans colons qui s’installent sur des terres slaves de l’Est). Un programme de domination politique sur les slaves… mais c’est un fiasco au final. Cet imaginaire ne colle pas à la réalité. Bismarck expulse 30.000 polonais et crée une commission pour vendre leurs terres à l’Est. Mais ce sont les polonais qui rachètent ces terres et les allemands quittent ces terres pour revenir à l’ouest ! C’est l’Ostflucht https://fr.wikipedia.org/wiki/Ostflucht

J. Chapoutot prend à son tour la parole : Une des utopies est celle d’une subversion d’une politique venant du XVIIème siècle, lorsqu’on passe à la nation. Pour les polonais cela devient un problème car on peut être jugé mais pas comme « citoyen allemand »! Dans les années 30, les nazis reprennent ces antagonismes et les radicalisent. 1870 fut une unification ratée pour l’Allemagne ; la démographie allemande est bouleversée en cette fin de XIXème début XXème siècle : la population passe de 40 à plus de 67 millions d’habitants, ce qui pose beaucoup de problèmes (mécontentements, départs pour les colonies). Le récit national et racial est celui que les civilisations méditerranéennes sont des créations de la race aryenne, germanique (sic) ! « Des germains à l’étroit au nord » se sont déplacés « au soleil de la Méditerranée au sud » ! Ils développent une thèse contre les « indo-européens », et affirment que les flux ne sont pas venus de l’Est (de l’Est vers l’Ouest) mais du Nord (du Nord au Sud). La théorie/le mythe de Sonderweg mérite d’être éclairé davantage… https://fr.wikipedia.org/wiki/Sonderweg

Les propos de J. Chapoutot sur le traité de Versailles sont beaucoup plus connus. Néanmoins le fait que ce dernier annule et remplace celui de Brest-Litovsk est une catastrophe pour l’Allemagne. Le grand empire à l’Est sécurisé et la colonisation s’effondrent. Pire les colonies allemandes sont confisquées et/ou passent sous mandats. Une bonne partie de la droite allemande est discréditée et Scheidemann démissionne jugeant le traité de Versailles inacceptable, humiliant. Du coup pour les nazis, l’Allemagne est la seule nation d’Europe occidentale à ne pas avoir de colonies ! (GB, France, Espagne, Portugal, Pays-Bas, Belgique, Italie.. et même les Etats-Unis en ont). L’opportunisme au cœur du parti nazi va lui permettre d’argumenter juridiquement. On prive l’Allemagne de valeurs universelles. La haine de Poincaré, Clémenceau, Lloyd George et Wilson se répand… La réaction des intellectuels allemands est la même, et tout ce qui vient de l’Ouest est plus ou moins rejeté. (J.Chapoutot évoque la belle formule de Robespierre « personne n’aime les missionnaires armés …»). Ces valeurs, accords sont injustes car imposés par la force. Le discours nazi est audible et argumenté, et les juristes disent que si ce traité a une valeur universelle, il peut être aussi révisé ! Le « lebensraum » est non seulement le concept de Ratzel récupéré par les nazis pour justifier une politique d’expansion à l’Est, mais c’est aussi pour eux, une politique de renouvellement de la race. De plus, les nazis demandent les restitutions des colonies allemandes, mais en fait n’en veulent pas ! Avec la 2GM les nazis ont colonisé l’Europe de l’Est et nous irons jusqu’où portent les racines de l’être (image du hêtre et de ses racines en fait…). Tout cela est porté par des professeurs et par l’office de la propagande du Reich sur l’extension de la race germanique et la colonisation (routes, trains, droit fiscal, famille de colons, paysans, médecins…sont envoyés à l’Est). Avec des troupes auxiliaires, les « ascaris » (troupes auxiliaires coloniales, biélorusses, ukrainiennes…)

C’est enfin à C. Ingrao de prendre la parole : il est un des spécialistes du nazisme, l’auteur d’un important ouvrage « Croire et détruire : des intellectuels dans la machine de guerre des SS », Fayard, 2010, dont un éminent colistier à l’époque, aujourd’hui président des Clionautes, fit l’excellent compte-rendu suivant : http://www.clio-cr.clionautes.org/croire-et-detruire-les-intellectuels-dans-la-machine-de-guerre-ss.html#.Vi-urrcveps
L’Utopie nazie à son apogée reposa sur 3 institutions : – La première m’a hélas échappée (fatigue dans la prise de notes ou accélération de l’intervenant ? Ou les deux ? Je pense au Parti Nazi bien sûr, mais….
– La seconde est le RSHA (l’Office central de la sécurité du Reich dépendant de la SS) comprenant notamment la Gestapo et le SD, qui ont contribué aux déplacements/déportations de centaines de milliers d’hommes et de femmes.
– la troisième est celle de l’administration et de l’économie (Office principal d’administration et d’économie du Reich le VWHA)

Cette « utopie orientale » s’appuya sur un nombre très important de personnalités, fonctionnaires, nazisenvoyés sur place :
-500 démographes et biologistes
– 260 personnes à l’Office central de l’économie
– et au total, 30.000 personnes furent envoyées à l’Est pour mettre en place « le rêve nazi » (sic). D’autres projets, la construction d’un réseau autoroutier, ébauche d’un « Gottengau », « séjour des dieux »… Selon C. Ingrao en 1942 les nazis investissent dans l’utopie. Mais fin 42/début 43, le rêve est fini. On restera là où on est… C’est le temps de la mobilisation de l’économie pour ne pas perdre la guerre. Les nazis mettent en place un plan général pour l’Est le « Generalplan Ost » (voir le lien ci-dessous) https://fr.wikipedia.org/wiki/Generalplan_Ost pour aménager les espaces des villes et des campagnes (œuvre du bureau IIIB de la RHSA). A l’Est, la communauté de race doit exister. Les camps de migrants doivent apporter l’hygiène, le modèle… Mais ces utopies nazies échouent. Les massacres et déportations de masse l’emportent, le IIIème Reich s’effondre et l’échec est total.

Questions : dans la série télévisée Heimat, des allemands partent en Amérique Latine et au Brésil. Qu’en penser ? J. Vogel répond : Fabri lui-même lie l’émigration à la colonisation (1884) et s’inspire de deux éléments : des vagues d’émigration ont lieu vers l’Amérique Latine mais surtout vers les Etats-Unis (pour y introduire l’allemand même comme langue officielle !). Ces utopies coloniales sont liées à des mouvements de missionnaires, et ne sont pas si nouvelles que cela. Des mouvements venant « d’en bas » avec l’église protestante allemande mais aussi catholique, car il faut aussi occuper la Palestine (une institution dans les années 40 + évangélisation à Jérusalem).

Conclusion de J. Chapoutot sur ces « Utopies allemandes » : un univers structuré par l’idéologie raciale et le capitalisme sauvage !

Au total une table-ronde très riche,fort intéressante, malgré des conditions d’accueil et de suivi de celle-ci, peu digne des Rendez Vous de l’Histoire de Blois (Pourquoi ne pas avoir choisi un amphi beaucoup plus grand ? La Halle aux Grains ?). On a regretté aussi que les utopies des années 1945/1970 n’aient pas été évoquées pratiquement, au détriment des Utopies nazies et celles de la colonisation allemande de la fin du XIXème/début XXème siècles.

Pour les Clionautes, Pierre Jégo