CR conférence M’Bokolo : le colonialisme, vieille affaire, nouveaux enjeux
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CR conférence M’Bokolo : le colonialisme, vieille affaire, nouveaux enjeux

Pierre Douillet
dimanche 15 janvier 2006

Ce compte rendu tache d’être le plus fidèle possible à la conférence tenue par Elikia M’Bokolo, sous l’égide du magazine l’Histoire le 19 octobre 2005, à l’université Lyon III.

Rappel de l’auteur : pour lui, bien des points se jouent avant la colonisation effective des années 1870-80. De plus, l’Afrique coloniale présente une grande homogénéité dans le cadre colonial puis dans les liens néo coloniaux.
M’Bokolo revient ensuite brièvement sur son parcours personnel, originaire de l’ex Congo belge, il narre un épisode pour lui essentiel, celui de la passation de pouvoirs entre le roi Baudouin et Patrice Lumumba pour démontrer une absence de continuité entre colonialisme et décolonisation, cette dernière a été arrachée au colonisateur non pas donnée par le colonisateur.

Ensuite, le narrateur vient sur le débat d’histoire du présent qu’il ne voit nullement comme une nouveauté, en effet exemples à l’appui, il fait une démonstration historiographique de la colonisation :

Il y a 40 ans, le professeur de géo du lycée Ampère où était scolarisé M’Bokolo débutait ainsi son cours sur la France : « Nous allons parler de l’Afrique » ; et de revenir sur le port de Nantes, la traite négrière.
La suite de son parcours en classes préparatoire semble représenter un recul car ses éminents professeurs dressent un tout autre portrait : la révolution française à Saint Domingue est passée sous silence, la prise d’Alger un événement sans importance, le gal Bugeaud est dixit "une personnalité originale". En clair, ils opposent l’Histoire de la France d’outremer, une histoire extérieure à la France, à la glorieuse histoire de France. M’Bokolo avoue ici pratiquer ce qu’il nomme de l’ego-histoire.

Pour lui, la réouverture récente du débat autour de l’histoire coloniale doit être considérée comme une chance à saisir ; mais, il est nécessaire de faire attention entre discours notamment politique et réalités coloniales, les deux ne doivent pas être déconnectées.

La loi du 23 février focalise le débat mais ce n’est pas elle qui le crée. Pour lui, elle n’est qu’une réponse maladroite, ne tenant pas compte de réalités souvent plus complexes. Il rappelle d’ailleurs que le livre Noir du Colonialisme dont il fut un des coauteurs sous la direction de Marc Ferro est bien antérieur à la loi. Cette loi risque cependant de réactiver un certain nombre d’idées fausses : notamment celle d’une présence coloniale française positive au Maghreb mais improductive en AEF, AOF. Pour lui, faire du Maghreb un cas singulier à séparer des autres paraît aberrant. La colonisation fonctionne autour de deux registres : la monstration (affichage, propagande) et la dissimulation, l’occultation, le silence.
Dans le cas du Maghreb ou de l’Indochine, la propagande lui semble avoir été assez efficace. Seule le cas algérien se distingue, les rapports entre colons et indigènes, les résistances à la présence française sont dissimulées.
En Afrique noire : les deux jouent. Une propagande efficace des supposés bienfaits (scolarité, médecine) et une occultation complète à la fois des débuts et de la fin de la période coloniale.
Il lui apparaît donc nécessaire de ne pas se laisser enfermer dans cette injonction parlementaire qu’il relit aux propos tenus par Pierre Messmer il y a deux ans à Blois. Messmer, archétype du vieux colonial y a prétendu que la France avait été méchante au Maghreb parce que les Maghrébins avaient été méchants avec la France, et que cette même France avait été gentille en Afrique noire parce que les Africains avaient été gentils.
Cela revient à dire aussi : Afrique avant la colonisation = barbarie, Afrique coloniale = civilisation, Afrique post coloniale = retour de la barbarie. Il lui paraît inconcevable que l’on puisse continuer à fonctionner sur un tel schéma de pensée.

La colonisation est donc bien une vieille affaire, depuis toujours, le débat colonial a donné lieu à interprétation, Jules César décrit les Gaulois à l’image du XIXème siècle, la colonisation médiévale (arabe, ottomane) décrit les conquêtes de la même manière, les particularités de la colonisation de l’Afrique ne permettent pas de fonctionner sur le même rapport intellectuel.

L’historiographie actuelle de la colonisation n’est pas satisfaisante. Elle est souvent le fait des pays colonisateurs eux-mêmes qui sans toutefois être complices du fait colonial continuent de conserver une certaine bonne conscience liée à un européanisme inconscient. Pour M’Bokolo, beaucoup d’ouvrages en la matière ont mal vieilli, tout ce qui concerne les doctrines, les méthodes coloniales, des colonisations bonnes ou mauvaises...doit être revu. De plus, la rentabilité ou non de la colonisation défendue par Jaques Marseille doit être relativisée : pourquoi rester 130 ans en Algérie si c’est une si mauvaise affaire ? 80 ans en Afrique tropicale ?
Il est donc temps de jeter un regard dépassionné sur le débat colonial, en stoppant cette loi du 23 février qui vise à la réactivation d’un fonds commun de bonne conscience.
Ce débat doit exister en Afrique même, les premiers historiens post coloniaux (école de Daar El Salam, Joseph Ksi Zerbo) ont voulu faire de la colonisation une simple parenthèse. Or, il s’agit de plus que cela.

Selon M’Bokolo, la colonisation a été préparée par la traite qui a abouti à un affaiblissement durable des sociétés africaines et a permis la conquête coloniale.
A partir de cette conquête s’est mis en place le système colonial. Deux objections doivent être oubliées les initiatives personnelles (dérives de la colonne Voulet Chanoine) ou autres faits délictueux ne sont possibles que dans le système colonial ; les infléchissements des politiques coloniales ne touchent pas le cœur du système. Cela signifie que l’on ne peut faire de distinctions entre les états colonisateurs, les régions colonisées ou les périodes coloniales. La colonisation est un système qui produit les mêmes effets partout.
Effet 1 : la violence physique omniprésente, un système politique basé sur la terreur, le tout avec un état d’esprit violent donne une violence coloniale installée dès la conquête, où l’occupation militaire s’accompagne de l’expropriation foncière, continue dans les périodes de pacification (1900-1920), reste installé dans les années 20 et 30 et enfin violence de la fin de la colonisation. Or, nous n’affectons de voir que la violence de la fin, en la centrant sur la guerre d’Algérie, en omettant les massacres de 1944-1948, où une répression souvent féroce s’abat souvent d’ailleurs envers d’anciens soldats de l’armée d’outremer (Sétif, Madagascar). En 1950, la révolte des Mau Mau et la répression qui s’ensuit est elle aussi passée sous silence. Enfin faut-il tordre le cou au mythe du De Gaulle généreux donateur de l’indépendance, celle-ci est arrachée non donnée.
Effet 2 : le racisme, fait de tous les jours coloniaux, plus ou moins élaboré, depuis le racisme religieux (damnation de Canaan)... donc vous appartenez à une race maudite ; le racisme éducatif (n’apprenez pas, vous ne retiendriez pas car votre cerveau est moins lourd) sur une base pseudo scientifique. Le racisme du possible mélange, l’allergie constatée chez les colonisateurs au métissage car le sang des colons est pur celui des colonisés non.
Effet 3 : le déni des droits de l’Homme et du citoyen, la différence entre le discours affiché (SDN, Charte de San Francisco) et la réalité coloniale : le travail forcé, le statut juridique des indigènes.
Effet 4 : au final, l’absurdité d’un tel système qui rend les sociétés colonisées traumatisées, bousculées, déboussolées. La réflexion : pourquoi des blancs chez nous alors que nous ne sommes pas allés chez eux ? , les incompréhensions nées de la richesse unique des blancs dans le système colonial. C’est aussi pour nous oublier qu’il existe des sociétés africaines avant la colonisation, que le Sénégal avant 1860 entretient des rapports commerciaux et intellectuels étroits avec les pays arabes. Mais que la conquête de Faidherbe s’accompagne d’une remise en cause complète des systèmes agricoles. La France a besoin d’arachides donc cultivez des arachides au lieu du mil, vous mangerez du riz donc assurerez un débouché à la production indochinoise... à qui cela profite.... quand en 1950 la France n’a plus besoin d’arachides la pauvreté s’installe au Sénégal. A tout cela s’ajoute une forme de raciologie classificatoire, les Sénégalais sont par définition des soldats donc de la chair à canon pour la Force Noire du colonel Mangin des années de guerre, mais aussi une icône publicitaire pour Banania.... ; ainsi que des épisodes encore peu étudiés et peu connus de pandémie par maladie du sommeil, par famine durant la période 1880, 1910.

Quels sont les enjeux ?

Enjeu 1 : l’enjeu historiographique. Pour M’Bokolo, la question de compréhension des totalitarismes doit inclure la question coloniale, elle doit aussi inclure l’outremer dans l’étude de la république française. Sinon, comment comprendre que l’on peut être un grand républicain comme Ferry ou Gambetta et être dans le même temps un ferme partisan de la colonisation, le tout très sincèrement. Il lui apparaît donc nécessaire d’inscrire l’étude de la république coloniale comme étant une évidence. Les recherches sur le devoir de mémoire (cf. Pierre Nora) font totalement l’impasse sur la question. Or, très tôt, certains politiques avaient posé cette question, c’est le cas de Jean Jaurès qui milite pour l’introduction de Saint Domingue dans l’histoire de la Révolution française mais aussi d’Aimé Césaire qui demande que Toussaint Louverture soit présenté comme un des acteurs essentiels de la Révolution française.

De ce fait, il apparaît à M’Bokolo comme une nécessité de dépasser la manière d’écrire l’histoire coloniale non seulement chez les ex colonisateurs comme chez les ex colonisés. Il est nécessaire d’inscrire les réalités des processus coloniaux pour arriver aux notions modernes d’ethnicité.

Enjeu 2 : l’enjeu de mémoire. Le débat se porte ensuite sur le problème du divorce entre mémoire des ex colons et mémoire des ex colonisés. Une partie du débat de l’histoire coloniale française commence un travail qui va, a priori dans le bon sens et amène des actes positifs comme la reconnaissance du rôle essentiel des troupes nord africaines dans le débarquement en Provence. Pour une fois, les cérémonies ont insisté sur ce fait : les soldats d’outremer ont apporté une contribution indéniable à la libération du territoire français métropolitain. Chez les ex colonisés apparaît aussi bien que tardivement une conscience du nécessaire travail de mémoire. Cependant, les dirigeants de nombre de pays africains restent dans une position très liée au néo colonialisme et qui marque un réel décalage entre le début de la reconnaissance française et les états décolonisés. Il prend pour exemple un récent voyage de Chirac à Madagascar où le président reconnaît de manière officielle le rôle de la France dans les massacres qui touchent l’île lors des insurrections de 1947. Chirac insiste d’ailleurs dans son discours sur la légitimité de cette insurrection. Or, dans le même temps, le président malgache ne rebondit pas comme si cette question n’avait aucune importance. A l’identique, M’Bokolo s’insurge contre les cérémonies officielles réalisées au Congo Brazza pour le « retour des cendres de Savorgnan de Brazza. De plus, il insiste ensuite sur les propos tenus par le président de RD Congo qui annonce dans un discours de 2004 quel grand roi était Léopold II. Tout cela justifie selon M’Bokolo l’idée évidente d’un déni de la mémoire des ex colonisés, comme si de tout temps les malheurs qui touchent l’Afrique avaient pour origine les Africains eux même.
Ensuite M’Bokolo se pose la question de la quasi-absence (hormis l’Algérie) de réaction face à la loi française votée en février ; c’est selon lui très symptomatique d’un vide mémoriel en Afrique qui continue encore trop d’exister, faute de lieux de mémoire, et surtout parce que l’image donnée aux Africains d’eux-mêmes reste une image fabriquée par d’autres, surtout européens. Il l’explique par des éléments liés aux périodes de décolonisation. Ce ne sont pas de réels nationalistes qui occupent le pouvoir après la fin de la présence coloniale. Ce sont, dixit des « bénis oui - oui » mis en place par les autorités coloniales. Les seuls nationalistes réels comme Patrice Lumumba ont été volontairement éliminés, en lieu et place, on trouve des Houphouët Boigny, à qui M’Bokolo dénie toute légitimité dans leur accession et leur maintien au pouvoir. Il lui apparaît comme évident que ces politiques ont amené une mémoire de la colonisation plutôt qu’une mémoire des dominés. A personnel politique illégitime, mémoire illégitime.
La question posée ensuite découle directement de cela : quelle mémoire devons nous promouvoir ? M’Bokolo rappelle à ce sujet les propos de marc Bloch, l’Histoire est un combat à mener pour une écriture citoyenne. Or, trop souvent les travaux des historiens de la colonisation se portent sur une écriture non-citoyenne de l’histoire qui possède certains relents négationnistes sur l’histoire coloniale et sur l’histoire de la traite des noirs. Et d’insister sur l’exemple des débats autour de Sétif : massacre ou pas, importance chiffrée des massacres (10000, 20000, 40000 ?) sur quelles preuves ? Pour lui ce débat n’est pas le bon car il ne pose pas les bonnes questions : il y a eu massacre, point à la ligne ; reste maintenant à déterminer pourquoi. Il faut donc resituer le débat, resituer les processus coloniaux dont nous ne sommes pas comptables.
Le risque selon lui est ensuite d’avoir une approche victimaire de la colonisation qui n’est pas non plus souhaitable (cf. les propos de Dieudonné) car elle apporte de l’eau au moulin des négationnistes de tout poil.
La dimension à promouvoir est donc celle de la dimension africaine trop largement ignorée. Il est nécessaire de travailler autour de ce qui est pour lui le thème central : l’histoire des résistances africaines qui démontre le rejet militaire, politique et religieux, donc le rejet des Africains tout court.
Il achève son propos par les mots suivants : « les sociétés africaines ont vomi la colonisation, reste à faire une saine digestion ».

Suite à la conférence a eu lieu un débat d’une petite demi-heure dont il y a à retenir un élément, à mon sens essentiel : à la question posée par un membre de l’auditoire : « vous sentez vous comme un vaincu issu de la colonisation ? » M’Bokolo répond : « comment pourrais-je me sentir comme un vaincu puisque nous avons vaincu la colonisation... »

Par Pierre Douillet

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