Histoire des Anarchies (Partie 1)
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Marianne Enckell, Mathieu Léonard,

Histoire des Anarchies (Partie 1)

Emission de France Culture par Emmanuel Laurentin. Partie 1

Jorris Alric
dimanche 10 septembre 2017

Emission de France Culture par Emmanuel Laurentin. Partie 1.
Intervenants :
• Marianne Enckell, Historienne, éditrice et essayiste suisse Elle dirige le CIRA (Centre international de recherches sur l’anarchisme) de Lausanne
• Mathieu Léonard, Journaliste, Historien, auteur de "L’émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale"

« Notre bonheur naîtra de l’altruisme, que nos désirs soient des réalités » (« Le Triomphe de l’anarchie, Charles d’Avray).

« Si l’on veut tâcher de profiter des enseignements de Saint-Imier en 1872, on pourrait essayer de rétablir une vraie Internationale sur cette base : solidarité dans la lutte économique contre le capitalisme ; solidarité dans la lutte contre l’autorité, l’État ; solidarité dans le rejet absolu de la guerre et des oppressions nationalistes ; autonomie complète sur le terrain des idées et de la tactique, ce qui implique la non-intervention dans les affaires des autres et le rejet de tout monopole et de toute dictature. » Max Nettleu 1922

Présentation générale

Ce premier volet d’une série en quatre parties, s’intéresse aux débuts de l’anarchisme lorsque cette tendance politique (philosophique me semble plus juste…) fait partie intégrante du mouvement ouvrier dans la seconde moitié du XIXe siècle. Marianne Enckell et Mathieu Léonard, tous les deux spécialistes, nous présentent cette « Histoire de l’Anarchie ». Ecoutons… Il y a une matrice suisse, cela peut étonner, de l’histoire de l’anarchisme (ou sinon « jurassienne », ce qui a bien entendu un lien clair avec Bakounine). La Suisse étant un « coffre-fort » de documents et d’archives.
L’idée anarchiste est ancienne, développée essentiellement, comme chacun sait, par Proudhon. Historiquement située vers le milieu des années 1860 elle est mise en valeur par le mouvement ouvrier qui se développe alors à travers des voyages, des échanges, des journaux. La date retenue est 1864, celle de la création de la Ière Internationale (AIT, Association Internationale des Travailleurs). Mathieu Léonard souligne le champ lexical du mot « anarchie » qui, en soi, peut paraître négatif sinon péjoratif.
Le mouvement anarchiste n’est pas à l’origine construit comme un mouvement politique. Cela se comprend tout seul… Il devient revendiqué comme tel avec Proudhon au milieu du XIXe siècle. Mais Proudhon n’est pas isolé, Kropotkine ou Elisée Reclus le définissent comme étant « la plus haute expression de l’ordre ». Surprenant ? Non pourtant… Ce qui, à leurs yeux, fait désordre dans la société c’est le capitalisme, le despotisme, l’autoritarisme, la guerre. Se revendiquant anarchistes ils souhaitent une harmonie « par le bas » se substituant à l’ordre étatique (donc, « un ordre libertaire »…).
Une telle philosophie est bien évidemment imprégnée de références historiques plus anciennes, celle des Lumières s’impose d’elle-même. Proudhon, définissant les concepts anarchistes (fédéralisme, mutualisme…), se voit ranger au titre de « socialiste utopique », au même titre que Saint-Simon, Fourier ou Cabet par monsieur Karl Marx qui détient « la vérité » (qui plus tard se dira « Pravda » en russe…) En 1864 la Ière Internationale hérite de tout ce foisonnement qu’on nomme alors « socialiste », dans une nébuleuse qui n’a pas encore pris de marques claires… Pour preuve elle n’a guère de véritables bases idéologiques très bien définies. Monsieur Marx n’en a pas encore pris la tête (Bakounine veille..) mais la volonté est déjà de faire une « Internationale ouvrière » (Les Tades-Unions anglais et le mouvement ouvrier parisien). L’influence de Proudhon reste la plus observée. C’est ainsi que se met en place l’AIT dont les discussions sont très théoriques mais qui cherche également comment organiser le monde ouvrier.
L’AIT se conçoit comme une plate-forme d’idées dans le contexte particulier de la Révolution industrielle. Il s’agit d’une organisation internationale et, volontairement, « internationaliste », toutefois elle a plus de poids dans certains pays : la France, l’Allemagne ou encore la Suisse qui accueille des « réfugiés » de 1848 puis de la Commune. L’idée d’ « internationale » prend tout son sens après l’échec du « Printemps des peuples » (1848). Tout un univers de résistance à l’autocratie est ainsi crée : la fraternité des peuples contre la Sainte-Alliance.
En France le mouvement anarchiste est tout d’abord perçu par certains ouvriers comme une manœuvre du Second Empire pour détourner les travailleurs du camp républicain. Or, certaines grèves (telle celle des « bronziers » à Paris) ont une résonnance internationale et le pouvoir, qui se veut « libéral » depuis 1860, mesure le danger : les ouvriers se construisent une conscience politique ! Dès lors, l’AIT est perçue comme une réelle menace car elle paraît en capacité de générer une révolution.
Au sein du mouvement anarchiste les choses évoluent vers la fin des années 1860. Les « proudhoniens », très « légalistes », perdent de leur influence au profit de révolutionnaires plus affirmés et plus « collectivistes » que « mutualistes ». Le cas d’Eugène Varlin, tué lors de la « Semaine sanglante » sur la Butte Montmartre, est à ce titre représentatif. Par ailleurs se pose au même moment un problème sémantique : l’interprétation de deux mots, à la fois proches et différents, « anarchiste » ou « libertaire ».
Au cœur du terme générique d’ « anarchiste » il existe des nuances infinies : anarchiste, anarchiste individualiste, anarchiste communiste…. Dans le monde ouvrier ces termes sont peu utilisés et celui de « libertaire » encore moins. L’AIT se voulait unificatrice mais, peu à peu, des divergences apparaissent. Le mot « anarchiste » n’est pas lui-même réellement défini. Collectivistes, mutualistes, socialistes, sociaux-démocrates, communistes sont les termes qui sont les plus utilisés. Cela engendre des batailles sémantiques sur fond de définitions théoriques. Le terme « communiste », rejeté par Bakounine (voir à ce propos ses débats avec Marx), a déjà un aspect plus autoritariste. Il est pourtant réutilisé par Kropotkine qui lui accole l’épithète « libertaire ». On l’aura compris, la terminologie se révèle complexe…

Marx et Bakounine

Bakounine, premier véritable théoricien de l’anarchisme, suivi par Kropotkine, s’oppose à Marx et fonde une fédération rivale. Bakounine, l’homme de toutes les révoltes, qui a cru à la libération des Nations lors du « Printemps des peuples », est un personnage « hors-norme », un perpétuel exilé, un habitué des « fraternités secrètes ». Au terme de multiples pérégrinations, il s’intègre dans le milieu atypique des « horlogers à domicile » dans le Jura. Là il côtoie des familles ouvrières ou plutôt « artisanales ». La différence est de taille car il s’agit en quelque sorte de « l’aristocratie intellectuelle » du prolétariat. La rencontre entre ce milieu et le révolutionnaire patenté va donner véritablement naissance au mouvement anarchiste.
Au sein de l’AIT se cristallise l’opposition entre Marx et Bakounine. Au départ Marx espère faire de Bakounine un « allié » pour contrer les « proudhoniens ». Proudhon dont Marx a critiqué, non sans quelque sarcasme, son ouvrage « Misère de la philosophie ». De son côté Bakounine adhère à l’AIT pour quitter les « révolutionnaires bourgeois » qu’il a fréquenté (notamment au sein de « L’Alliance démocratique »). Mais dès l’origine Bakounine est « suspect » au sein de l’AIT car on le soupçonne très vite de vouloir imposer ses idées et cette suspicion prend forme, précisément, dans son opposition à Marx. Bakounine déclare : « Il m’appelait un « idéaliste sentimental » et il avait raison. Je l’appelais un « vaniteux perfide et sournois » et j’avais raison aussi ». Cette animosité va agir comme du vitriol au sein de l’AIT.
La véritable question qui oppose Marx et Bakounine est celle que doit prendre la forme de l’AIT. Doit-on aller vers une forme centralisée, pyramidale de type « parti politique » ou doit-on respecter l’autonomie des différentes tendances qui composent la Ière Internationale. C’est fondamentalement la question « étatique » qui est posée. Formulé autrement : anarchisme ou communisme ? Les anarchistes refusent la prise du pouvoir politique, la conquête de l’Etat dont ils ne souhaitent au fond que la disparition. La lucidité de Bakounine lui fait penser que n’importe quel révolutionnaire, installé sur le trône de Russie, deviendrait pire que le Tsar ! Pour Bakounine l’Etat n’est pas réformable : soit il trahit (dans sa version « bourgeoise »), soit il est despotique car autocratique.
Les débats théoriques au sein du mouvement anarchiste (la propriété, l’héritage, les services publics…) ont pour intérêt de poser de vraies questions même s’ils peuvent paraître vains. Comment gère-t-on les besoins de la société ? Ces questions demeurent fondamentales et les réduire à des querelles stériles revient à se limiter à une Histoire par trop « idéologisante » des multiples courants de ce qui est alors la « nébuleuse socialiste ». les problèmes du monde ouvrier, au sens large, obligent les anarchistes à se positionner. Dans cette perspective « La Commune » est un moment fondamental.
Lors de « La Commune » Bakounine souhaite intervenir mais l’AIT est alors exsangue. Individuellement des membres de l’AIT participent à la Commune mais l’organisation en tant que telle est inopérante. La guerre de 70 a déjà profondément divisé l’Internationale : comment la classe ouvrière doit-elle réagir face à la guerre (pacifisme, grève générale, guerre révolutionnaire) ? Du fait de ces interrogations l’AIT est mal préparée aux évènements de la Commune. A Lyon, Bakounine tente d’intervenir ce qui lui vaut une nouvelle fois la froide ironie de Marx. Pour Bakounine l’organisation de la classe ouvrière et la façon dont elle doit être canalisée et dirigée, selon le point de vue « marxiste », est nulle et non avenue. L’action doit primer et cette action doit également intégrer ce que l’on nomme alors « la canaille ». Cette position « antiautoritaire » ne rentre pas dans les schémas « marxistes ».

De la violence

Par ailleurs, la question de la « violence révolutionnaire » se pose de façon récurrente. Pour Bakounine la disparition de l’Etat ne peut se faire que par l’action violente même s’il ne la définit pas vraiment dans ses modalités. La méthode de « la propagande par le fait » est plus tardive (développée à la fin des années 1870 par Kropotkine ou Paul Brousse). Toutefois, la question de la violence est, en réalité, celle de la révolution et ce depuis, à tout le moins, 1789. Il ne s’agit donc pas d’une question spécifiquement anarchiste. De plus le courant anarchiste est divisé. Les anarchistes italiens, compte tenu du climat social de leur pays, prônent l’action violente dès les années 1870 tout en étant directement inspirés du Risorgimento. Certains sont donc adeptes de « l’action directe » quand d’autres privilégient l’éducation populaire. La violence inouïe de la répression de « La Commune » a traumatisé une partie du monde ouvrier qui refuse dès lors de « se laisser faire ». Cependant la violence anarchiste, puisque originelle, est victime d’un « effet loupe » mais si on la compare à la violence entre trotskistes et staliniens elle paraît presque infime.
1872 est une date importante : c’est celle du Congrès de La Haye qui entérine la mort de la Ière Internationale et c’est également celle du Congrès de Saint-Imier qui marque la naissance d’une Internationale anarchiste autour, entre autre, de la figure de Bakounine. Le Congrès de Saint-Imier est le regroupement des « exclus » de l’AIT mais il ne représente que très peu de personnes et est surtout composé de « nouveaux ». Toutefois, il est alors décidé d’utiliser la presse comme organe de coordination (« Bulletin de la Fédération jurassienne »). A Saint-Imier deux tendances émergent mais vont cohabiter car elles sont d’accord sur les principes de fond : une tendance « œcuménique » (réunir les exclus dont Marx ne veut pas) et une tendance « insurrectionnelle ».
La création d’une véritable Internationale anarchiste va prendre quelques années mais peut se résumer autour de la belle formule d’Elisée Reclus : « L’horizon de liberté que nous voulons pour la société future ». Le petit groupe de Saint-Imier va acquérir une influence plus importante dans les années 1880-1890. Cela est largement dû à la rencontre avec les anarchistes espagnols dont les tendances anticentralisatrices et antiautoritaires sont très affirmées. Par ailleurs la Fédération italienne (25 000 membres), en rupture avec Marx, est tout aussi importante et prône clairement l’insurrection. Kropotkine va aider le mouvement anarchiste à se mettre en place. Il devient, de par ses productions, et avec Elisée Reclus, l’une des principales voix des « insoumis ».

Par Jorris Alric

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