« Le corps expéditionnaire américain à Saint-Nazaire »
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« Le corps expéditionnaire américain à Saint-Nazaire »

Clio-Conférence

samedi 11 novembre 2017

Conférence d’Erwan Le Gall, doctorant en histoire, doctorant « CRAPE-Arènes UMR 6051 » chargé de recherche au SNAT-Écomusée de Saint-Nazaire, et membre du Comité de rédaction d’En Envor, revue d’histoire contemporaine sur le Web.

Mardi 2 mai 2017, 20H, salle de conférence d’Escal’ Atlantic à Saint-Nazaire,

Après les présentations faites par Tiphaine Yvon, responsable à l’Ecomusée de Saint-Nazaire de l’antenne Tourisme et patrimoine, E. Le Gall commence en interrogeant son auditoire, fort nombreux –salle pleine !- pour un lendemain de 1er mai à Saint-Nazaire.

N’est-ce pas un sujet original ?
A Saint-Nazaire, si. Le conférencier revient sur l’ouvrage paru aux Belles Lettres d’Y-H Nouailhat, en 1972, « Les Américains à Nantes et à Saint-Nazaire (1917-1919) ». Cet ouvrage ancien est encore aujourd’hui un ouvrage précieux par la somme et la précision des informations qu’il apporte. Ouvrage paru lorsque la 2ème Guerre Mondiale est de retour, en France, au début des années 1970, avec la publication de l’ouvrage de R. Paxton, La France de Vichy (1973). Or, deux thèses sont publiées sur notre sujet des Américains et la 1ère G.M., celle d’A. Kaspi, Le concours américain à la France en 1917-1918, reçue en 1974 par l’université de Paris I, et celle d’Y-H Nouailhat, celles-ci étant moins controversées que celle de l’historien américain !
En 2010, un petit groupe s’y intéresse, mais nous n’avons pas de points de comparaison avec l’arrivée des Américains à Brest, La Pallice ou Bordeaux. Une historienne doctorante, Laëtitia Pichard, y travaille actuellement.

D’autres archives américaines (1914/1917) sont accessibles aujourd’hui, et cela permet naturellement de renouveler notre approche, les objets d’étude, leur sens et interprétations. Mais l’ouvrage de Nouailhat s’insérait dans une configuration historiographique précise en y ajoutant des représentations culturelles très riches. Un livre dans lequel on trouvait des questions sous-jacentes, des concepts qui en faisaient toute la richesse !

E. Le Gall se propose de traiter cette question en trois parties, en reprenant un plan emprunté à A. Prost et Jay Winter, professeur à Yale et auteur d’un Penser la Grande Guerre, publié en 2004. :

1) Une configuration diplomatique
2°) une configuration sociale
3°) Une configuration culturelle

Abordant sa première partie, E. Le Gall nous interroge : les E-U, pourquoi entrer en guerre ?
Une configuration diplomatique
Notre conférencier revient sur l’article 231 du traité de Versailles, selon lequel l’Allemagne est responsable du déclenchement de la 1ère Guerre Mondiale. Mais en 2013, un historien australien, C. Clarke a mis en cause la Russie, qui serait, selon lui, l’État responsable du déclenchement du conflit.

- Il dégage deux logiques :
-une logique de crise, avec le torpillage du Lusitania qui fit en 1915 plus de 2000 morts. Ce fut aux États-Unis un choc immense, mais plus par la manière que par le résultat. Le sous-marin est caché (ne se montre pas) et frappe par traîtrise quasiment. A la manière des pirates dans la guerre de course, au XVIIIe siècle ! Une barbarie ignoble que cette guerre sous-marine à outrance… Deuxième crise : le télégramme Zimmerman intercepté par les États-Unis, qui stipulait aider le Mexique à entrer en guerre contre les États-Unis pour les affaiblir. Mais il est intercepté le 1er mars 1917 et les choses ne traînent pas. Le 2 avril 1917, discours de Wilson qui demande les moyens pour entrer en guerre et le 6 avril 1917, c’est chose faite !

-Une logique politique sur un temps plus long  : avec la démocratie et le libéralisme, le cœur américain balance vers la France et le Royaume-Uni. En outre, Wilson a la conviction que les E-U ne seront plus/pas épargnés par la 1ère GM. Car l’univers est déjà mondialisé : l’Ouest Éclair ne parle-t-il pas en 1916 de l’Afrique, de l’Asie et de la Russie ? De même, les États-Unis sont dépendants des navires britanniques pour leur aide vis-à-vis des alliés dans la 1ère GM. Les exportations de 1914 attestent le déséquilibre du commerce américain entre celui réalisé avec l’Entente (82%) et celui avec l’Alliance (16%) !

-Mais pourquoi Saint-Nazaire ? L’armée américaine en 1917, ce sont des milices, ce n’est rien (128.000 hommes). Wilson impose la conscription et envoie au total en France 2 millions de personnes ! A l’époque, les ports sur la Manche sont tenus par les anglais et Saint-Nazaire dispose d’une voie ferrée pour rejoindre le front de l’ouest et est plus près de ceux-ci que Brest ou Bordeaux ! De plus, il existe déjà des voies de chemin de fer sur le port et Saint-Nazaire est une tête de ligne pour les paquebots vers les Antilles et l’Amérique du Sud ! Saint-Nazaire va devenir le plus grand port européen en terme de tonnage de marchandises débarquées sur le port !

- La Guerre dans quel but ? Les Américains y entrent sans véritable but à long terme…

Une configuration sociale

-Qui sont ces Américains qui débarquent ? Le taux de mobilisation aux États-Unis a été très inférieur à celui de la France et de l’Allemagne. Le conférencier nous montre une photo intéressante de pièces détachées d’une automobile Ford. Il ajoute que ce débarquement est « une valse à trois temps » ! Le recrutement et l’embarquement aux États-Unis, le débarquement à Saint-Nazaire, puis l’engagement sur le front Ouest proprement dit ! Cette photo souligne une logistique extrêmement importante dans le cas de Saint-Nazaire. Les américains doublent les voies ferrées sur le port à Saint-Nazaire et mettent en place une véritable noria sur la « voie maritime sacrée » entre New York et Saint-Nazaire ! Ce sont des millions de tonnes de matériels qui sont débarqués sur le port de Saint-Nazaire entre 1917 et 1919 et ce sont 198.000 hommes qui débarquent au total à Saint-Nazaire sur la même période !
- Une guerre de logistique se joue ici comme d’une certaine façon une guerre de mouvement (mais à l’arrière bien sûr).

- Quelles unités ? On ne la sait pas encore hormis le 19ème régiment du génie qui s’installe à Penhoët dans la banlieue de Saint-Nazaire. Il aide par exemple au remontage des locomotives « Baldwin » en provenance de Philadelphie, arrivées en pièces détachées…

-Qui sont ces hommes ? Des employés de la Compagnie de chemin de Fer de Pennsylvanie et les 5ème et 6ème régiments de marines qui s’illustrèrent au bois de Belleau en Juin 1918. Le 5ème régiment est un vétéran de la guerre contre le Mexique et de la guerre des Philippines (1898/1913). Un mélange d’"intellos universitaires » et d’ ouvriers employés. Des différences ? Pas évident.
Sauf pour les noirs. Les États-Unis sont une société de ségrégation à l’époque. Les noirs à Saint-Nazaire sont les manœuvres, les dockers du port de Saint-Nazaire ! Le général Pershing concède quelques troupes noires comme les 92 et 93èmes régiments d’infanterie mais ils combattent sous régiment français ! Au moment de l’entrée en guerre des États-Unis, W. Du Bois (premier sociologue, historien et économiste afro-américain de l’Université d’Atlanta) se convainc que la guerre ébranlera le colonialisme et le racisme. Il promut l’enrôlement d’Afro-américains dans l’armée américaine (100.000 débarqueront en France au total) pensant qu’en respectant le drapeau et en étant loyaux et braves, ils obtiendraient des droits ! (mêmes illusions que les tirailleurs et les spahis de l’époque)

- Une bonne armée ? Ces troupes qui débarquent n’ont comme références que la fin de la dernière campagne mexicaine en 1916. (la guerre « des Cow-boys et des Indiens », précise E Le Gall). Un exemple : le général Sibert qui débarque avec ses troupes le 26 Juin 1917 à Saint-Nazaire est un spécialiste du génie, pas de l’infanterie. Titulaire de West Point (le Saint-Cyr français), il s’était illustré à Panama mais sera écarté du front.

-Ont-ils gagné la guerre ? Sur le plan militaire, c’est discutable mais pour le reste oui. Ils apportent des troupes « fraîches » qui n’ont pas combattu depuis 4 ans. Les prêts, les munitions, l’arrivée des Américains et le choc moral de cet engagement furent très importants. D’ailleurs, les photos du débarquement, les commémorations (Fête nationale américaine photographiée à Paris, en présence du général Pershing le 4 juillet 1917) remontent sérieusement le moral des troupes et des…Français ! Cependant, ces américains ne furent pas les premiers à être découverts à Saint-Nazaire : douze ans plus tôt, le grand « BUFFALO BILL’S WILD WEST SHOW » s’était produit le 8 septembre 1905 avec 800 hommes et 500 chevaux ! De fait, l’imaginaire du Far West avec les romans populaires de F. Cooper et les figures de chercheurs d’or ou de trappeurs de Curwood et de J. London ne pouvait qu’entrer en résonance avec ce débarquement américain passé d’ailleurs totalement sous silence les 26 et 27 juin 1917 !

Une configuration culturelle

- L’arrivée du jazz ? Non, c’est le ragtime qui est joué, même si le premier concert de ragtime/jazz est donné en public, en France à Nantes devant le théâtre Graslin en Février 1918. Mais nous n’avons pas d’enregistrement de ces premiers concerts donnés à Saint-Nazaire, Nantes, Brest ou Bordeaux. On joua aussi du gospel, du charleston et du blues. On joua du jazz aussi au Casino de La Baule…
- Le corps expéditionnaire américain était composé de 46 nationalités différentes ! les enfants de ceux qui venaient de partir en Amérique ! Des mariages ? Oui mais peu : 300 environ sur le département… Ce sont des Américains ? Oui et non : ils sont polonais, irlandais, italiens etc. Des femmes ? Oui. Des Belges, Françaises, Allemandes, mêmes !
- Du point-de-vue social, l’un des symboles majeurs fut la célébration de l’amitié franco-américaine lors de la fête nationale américaine le 4 juillet 1918 à Paris !

-Une culture de guerre ? Celle de l’élite, des militaires. Mais pour la population…. Une photo que propose le conférencier nous montre une rencontre de français et d’américains : mais la séparation est là. C’est plus un montage qu’une réalité… On ne commémore pas. On mobilise….
- Enfin, aujourd’hui, l’autorité politique se sert souvent du passé pour valoriser le présent ! Exemple, la Somme : pas de commémoration, mais des textes de poilus qui sont lus. Or, c’est un sommet de l’entente et l’amitié franco-britannique !
- Et le centenaire de ce débarquement des Américains à Saint-Nazaire ? E. Le Gall se risque à cette métaphore : il parlera plus de 2017 que de 1917. Il sera selon lui ce moment d’Histoire qui se fait maintenant….

Au total une conférence intéressante, riche, rythmée, posant autant de questions… qu’elle n’apporte de réponses. Mais une soirée stimulante avec un doctorant disert, maniant volontiers l’humour, mais maîtrisant très bien son sujet !

Pour les Clionautes, votre serviteur pour le centenaire du débarquement des Américains à Saint-Nazaire !

Pierre Jégo

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