"Quand les camps deviennent des villes"
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Rony Brauman

"Quand les camps deviennent des villes"

Grenoble École de Mangement - Festival de géopolitique 2017

Jean-Michel Crosnier
dimanche 2 avril 2017

Initialement programmé dans une salle de conférence très vite complète, l’ancien président-fondateur de Médecins Sans Frontières, actuellement professeur associé à Sciences-Po Paris a l’honneur du grand auditorium du GEM. 
Dans le large public présent, des lycéens et leurs professeurs sont venus en nombre ; parmi eux, la classe de 1ère L de Mme Magne venue du lycée voisin du Grésivaudan, et que j’accompagne...


Capture vidéo Grenoble Ecole de Management

Rony Brauman, était déjà intervenu dans ce même lieu il y a 2 ans sur le thème des frontières. Invité par Christophe Ayad, journaliste chef du service international du Monde, partenaire du festival de géopolitique, il se propose de resituer la problématique des camps de réfugiés dans le temps long de l’histoire du XXe siècle et de s’interroger sur la pérennisation d’installations provisoires devenues de véritables villes.

Initialement programmé dans une salle de conférence très vite complète, l’ancien président-fondateur de Médecins Sans Frontières, actuellement professeur associé à Sciences-Po Paris a l’honneur du grand auditorium du GEM. Dans le large public présent, des lycéens et leurs professeurs sont venus en nombre ; parmi eux, la classe de 1ère L de Mme Magne venue du lycée voisin du Grésivaudan pour compléter leur cours sur les réfugiés, et que j’accompagne...

Christophe Ayad commence par un chiffre [1] : 60 M de "réfugiés" et "déplacés" en 2016, soit le nombre le plus élevé depuis la fin de la 2nde Guerre mondiale.
D’abord clarifier les 2 termes selon la convention de 1951 du Haut Commissariat aux Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) [2]
"Déplacé" désigne des populations ayant quitté lieu d’habitation et famille pour s’installer plus loin mais dans le pays. C’est le cas actuellement de 2,5M de Syriens. "Réfugié" signifie que la personne a dû quitter son pays ; c’est le cas de 4,5M de Syriens.
Ensuite comprendre quels pays sont touchés par ces migrations de grande ampleur :
Sur ces 60M, 22M sont de réfugiés, la plupart du temps dans les pays voisins mais aussi dans des pays beaucoup plus éloignés, c’est ce qui se passe aujourd’hui avec l’Europe. Or cette réalité, massive et ancienne dans les pays du Proche-Orient, a atteint l’Europe.
Enfin, les camps, ces lieux de vie de nombreux réfugiés, qui s’installent dans la durée et dont le terme même renvoie à un passé douloureux...

CA : Quand le camp devient-il un lieu de protection pour les réfugiés ?
Rony Brauman : vraisemblablement après la 2GM [3], avec les déplacés de 45 qui ne veulent ou ne peuvent retourner chez eux (populations allemandes chassées de territoires annexés par l’Armée Rouge comme la Prusse Orientale ; Juifs polonais fuyant le lieu central des camps de mise à mort nazis...) et création de camps de transit pour des populations qui allèrent en Europe occidentale et du nord, aux Etats-Unis, en Australie et pour certains Juifs, en Palestine. Ces camps sont donc des "camps de transit" qui ne peuvent donc être que provisoires.
C’est en fait avec les conflits de la Guerre froide dans le tiers monde que l’on va voir se multiplier les camps avec les masses de réfugiés fuyant les conflits entre groupes de combattants armés soit par les EU, soit par l’Urss, notamment dans les nouveaux pays indépendants d’Afrique.

CA : Les premiers réfugiés de l’époque contemporaine ne sont-ils pas les Palestiniens ?
RB : Le 1er cas d’après-guerre matrice de la question des réfugiés est le partage de la Palestine en 48 et sa conquête par Israël qui déplace 800 000 Palestiniens de la partie mandataire qui leur était attribuée par l’ONU et qui vient d’être conquises par les troupes israéliennes. (ex. Haifa). Purification ethnique ou appel des pays arabes à partir pour mieux revenir dans les semaines suivantes ? Personne ne pense à une situation qui durera : ainsi les premières pressions américaines du président Truman, la 1ère agence de l’ONU dite UNRWA (United Nations Relief and Work Organization) dévolue aux Palestiniens et qui ne parle donc pas de réfugiés mais "d’aide et de travail"... On sait ce qu’il en a été : les 800 000 sont devenus 5 millions avec leurs descendants, curieusement non compatibilisés depuis la création du HCR en 1951 : donc 22 M + 5 M ; d’ailleurs la question des descendants n’est pas tranchée juridiquement : sont-ils toujours des réfugiés 70 ans après ? C’est aussi le cas des Somaliens du Kenya et de la génération née dans les camps ; s’intégreront-ils à dans leur pays d’accueil ?
Quant au chiffre des déplacés, 40 M, il est aussi problématique : l’exemple de la Colombie où les conflits qui ont généré des déplacements de populations à l’intérieur du pays - dont certains ont aussi 70 ans - pose beaucoup de questions : est-t-on déplacé quand on émigre vers la banlieue d’une grande ville ? Du fait de la fermeture des frontières voisines, les populations fuyant les zones de conflit se retrouvent confinées à l’intérieur de leur propre pays au lieu d’obtenir de l’autre côté le statut de réfugié : il y a 2 fois plus de Syriens déplacés que réfugiés dans les pays voisins !
Les chiffres apparaissent comme catastrophiques, mais n’oublions pas qu’entre-temps, la population mondiale a aussi triplé...

CA : le cas palestinien est emblématique des camps devenus des villes ; qu’en est-il par exemple de Balata, camp de "déplacés" installé en 1950 dans la banlieue de Naplouse en Cisjordanie palestinienne ?
RB : Ces camps comme Balata sont devenus des quartiers urbanisés qui se distinguent à peine de la ville proche mais que l’on indique comme camp avec affiches et dont les habitants de Naplouse mettent en garde les visiteurs d’aller dans le camp... A l’intérieur, la police est faite par des combattants, anciens des prisons israéliennes et l’autorité du camp échappe au maire de Naplouse, tout en étant entre Palestiniens, ce qui rend la situation des gens du camp plus favorable que celle des gens des camps au Liban ou en Jordanie où les Palestiniens n’ont pas le droit de travailler.
CA : Dans le camp, on est pas propriétaire de son terrain ou de sa maison ; l’éducation y est par contre souvent meilleure qu’en ville avec des enseignants formés et payés par l’UNWRA ; réultat, on y trouve des ingénieurs, des enseignants et des médecins ; on vit dans le camp et on n’en déménage pas même si on a économiquement réussi, toutes choses qui ne se distinguent finalement de la ville qu’avec un oeil averti.

CA : Quels sont les avantages ou les inconvénients de ces camps pour les humanitaires ?
RB : En tant qu’humanitaire à Médecins Sans Frontières [4], j’ai visité et travaillé dans de nombreux camps. Les humanitaires apprécient d’avoir un regroupement de population relativement homogène qui permette les soins, la nourriture, l’éducation.
- Qu’en pensent les réfugiés eux-mêmes ? Les camps, conçus de façon très impersonnelle, permettent d’abord une zone de sécurité que les gens se réapproprient. Réconfort de reproduire la vie d’avant, car le déplacement est d’abord vécu comme une immense douleur. Ensuite le lieu devient un lieu d’enfermement qui pèse aux populations.

Image à la une : Le jardin et la tente : « habiter » un camp de réfugiés (Katsikas, Grèce).
 [5]

CA : Allons maintenant au plus grand camp du monde au Kenya :

Copyright Tony Karumba/AFP/Getty Images

Dadaab, 400 000 hab, créé en 1993 il y a 25 ans après la guerre civile en Somalie, qui est devenu une ville, voire le plus grand centre économique du nord du Kenya.
Le gouvernement kenyan aimerait fermer le camp au prétexte de la présence de Shebabs [6] qui recrutent dans le camp des jeunes de la 2e génération qui ne se voient pas d’avenir : ni retour au pays, ni intégration au Kenya.
Est-ce que de telles structures, ce "provisoire qui dure", peuvent réellement disparaître ?
RB : Est-ce une question de nombre d’habitants ? Il y a eu des camps encore plus importants comme les camps de réfugiés mozambicains au Malawi, qui n’ont duré que quelques mois avec le retour de la paix au Mozambique et qui se sont littéralement vidés. Ce n’est pas le cas à Dalaab. Les Shebabs sont effectivement présents et ont enlevés 2 infirmières de MSF pendant 2 ans ; ce n’est pas une ville mais une grande agglomération qui vit de l’aide économique et culturelle dans une région très désertique, les seuls activités économiques étant avec la frontière somalienne tout proche. Ce qui est sûr par contre, c’est que de nombreux jeunes sont nés à Dalaab, y ont bénéficié malgré tout d’une vie urbaine avec sa modernité (cinéma, école, internet) et ils ne retourneront pas dans leur campagne somalienne d’origine.

Les questions du public :

Q1 : Quelle sécurité dans les camps de la région des Grands Lacs, après le génocide au Rwanda de mai à juillet 1994 ?

CA : Comment les camps peuvent devenir un lieu de conflit reproduisant celui qui a été quitté par les populations ?
Au Rwanda, le FPR avec à sa tête Paul Kagamé met fin au génocide Tutsi et prend le pouvoir ; des millions de Hutus s’enfuient alors du pays après juillet 94 et "militarisent" les camps du Congo voisin afin de s’en servir pour attaquer les Tutsis du Rwanda. 2 ans plus tard, le FPR intervient pour liquider ces camps tout en massacrant des centaines de milliers de populations non génocidaires. La politique de départ n’est jamais éloignée du camp, le conflit se transporte avec eux.


Photo V-P-RW-D-00002-03, 25/02/1993, Wendy Stone, Photo publique sans restrictions)

RB : Le président Kagamé qui fait l’objet d’honneurs de la communauté internationale arrive en 2e commme "tueur de masse" derrière le président Omar El Béchir du Soudan qui lui est considéré comme un criminel par les Nations Unies. Or si l’Afrique ne brille pas par sa démocratie, les massacres de masse ne sont pas du tout la règle !
Le modèle décrit par Christophe Ayad est vrai : il s’agit de sanctuaires politiques dans lesquels s’abritent des chefs, des milices prêtes à reprendre le combat de l’autre côté de la frontière, en général toute proche. On ne comprend pas ce que sont les camps de réfugiés si on a une vision "bisounours" de femmes et d’enfants persécutés et que les humanitaires prendraient en charge.
Autre exemple, le mouvement des Taliban est né dans les camps de réfugiés afghans au Pakistan et ces jeunes ont eu très vite comme objectif de reconquérir leur pays d’origine. Le camp de réfugiés est un sanctuaire humanitaire ET politique.

Q2 : Quelle intégration possible dans un territoire inconnu pour les réfugiés ?

CA : le camp est souvent proche soit du point de départ, soit du lieu d’arrivée souhaité. Les gens s’installent là où c’est le plus pratique pour eux, donc près de la frontière, c’est le cas de Calais pour les migrants voulant passer en Angleterre ; ou bien ce sont les autorités qui désignent un lieu disponible : Balata était à l’écart de Naplouse d’1km et Naplouse s’est étendue. Balata est devenue un faubourg. Quant à l’intégration, elle se passe et ne se passe pas : l’identité reste très forte dans la tête des habitants des camps, même quand ceux-ci sont là depuis longtemps.

RB : Pour conclure, le camp permet l’insertion plus ou moins pacifique dans une autre société mais empêche l’intégration au sens français du terme. On peut d’ailleurs faire une comparaison avec certains quartiers des agglomérations françaises...

CA : Merci à tous, vous pouvez également consulter l’article de Rony Brauman dans AlterEco de mars 2017sur le même sujet [7] (consultable dans votre CDI).

Un grand merci pour leur présence active et leur ressenti aux élèves de 1ère L de la classe de Mme Magne : Maya Boux, Emeline Bertogay, Lisa Colquoun, Kilian Cusin, Virgile Fornatieri, Rosalie Guéguen, Tessa Hamani, Julie Lechat, Nubia Lechat, Manon Mazonier, Juliette Meyers, Elisa Pépin et Léa Reymond.

Par Jean-Michel Crosnier

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