Nourrir la ville. Enjeu des plaines maraîchères d’Ile-de-France
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Jean Baptiste Noé

Nourrir la ville. Enjeu des plaines maraîchères d’Ile-de-France

Ecole de Management de Grenoble - Vendredi 10 mars/ Salle A305

Annie De Nicola
lundi 13 mars 2017

Si un plus grand nombre d’entre nous préférait la nourriture, la gaieté et les chansons aux entassements d’or, le monde serait plus rempli de joie. J.R.R.Tolkien

Certifié d’histoire, rattaché à l’Université Panthéon-Sorbonne, Jean Baptiste Noé est venu nous présenter les plaines maraîchères d’Ile-de-France essentielles pour l’alimentation des populations grâce à des circuits courts et mieux connectés. Mais elles posent aussi le défi de l’intégration de leurs activités dans le cadre urbain.

Jean baptiste Noé est un jeune professeur certifié d’histoire, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Son dernier ouvrage paru, Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l’influence de la diplomatie pontificale et élabore une réflexion sur la notion de puissance. Pour autant cet historien n’est pas limité à son champ d’études de l’histoire religieuse contemporaine ; de part son implication d’acteur de la vie locale, il est aussi conseiller municipal de Montesson dans les Yvelines et un des membres du jury de dégustation des Vignerons indépendants et du Concours général Agricole, Jean Baptiste Noé connaît donc bien le terroir et particulièrement les maraîchers de proximité, leurs motivations mais aussi leurs difficultés.

une zone maraîchère à Argenteuil

Il débute sa conférence sur le thème de l’agriculture péri-urbaine en Ile-de-France en prenant l’exemple des enjeux des plaines maraîchères d’Ile de France. C’est à partir d’un constat suivant, celui de voir la présence d’un monde agricole constitué au sein de la ville qu’il s’est interrogé sur sa pertinence de son existence et de sa pérennité. Située à moins de dix kilomètres de la Défense, la plaine maraîchère de Montesson, une des dernières du genre en région parisienne, que Jean Baptiste Noé propose de nous faire réfléchir sur comment nourrir la ville grâce aux rares plaines maraîchères périurbaines d’où le fil conducteur de sa conférence :

Quels sont les enjeux géopolitiques et de conflictualités entre la périurbanisation encore agricole et l’étalement de la cité à partir de trois exemples celui de Montesson (Yvelines), d’Argenteuil (Val d’Oise) et de Thomery ?

Les caractéristiques générales des plaines maraîchères

Il rappelle d’abord une définition du maraîchage (cultures légumières), à l’origine il désignait la mise en exploitation de marais situés à proximité des villes pour l’approvisionnement rapide en légumes frais. Aujourd’hui le maraîchage recouvre la culture des légumes frais sous abris ou en plein champ. Jean Baptiste Noé dresse ensuite une typologie des produits cultivés dans les plaines maraîchères. Il rappelle que ce sont des produits fragiles et consommables rapidement comme les salades, comme le cresson, spécialité de la commune de Montesson, des carottes, des tomates en autres. Mais pour s’adapter à la conjoncture et aux effets de mode, les producteurs doivent s’adapter à la demande des consommateurs, ils cultivent moins de légumes à cuire, davantage de salades et de crudités. La salade nous rappelle le conférencier est devenue prédominante dans la production de l’Ile-de-France, ce qui lui permet de se placer au quatrième rang des régions françaises pour les laitues (Méréville dans l’Essonne, est devenue la capitale du cresson). [1]

Un secteur fragile et en difficulté

Le conférencier propose trois exemples de situation de plaines maraîchères périurbaines situées dans les communes de Montesson, d’Argenteuil et de Thomery au nord ouest de Paris. Il rappelle brièvement les conditions de l’extension urbaine sur l’espace rural et la diminution des zones de production agricole autrefois à la proximité de ces zones urbaines. Dans les années 60, la ville d’Argenteuil s’accroît et les produits agricoles de proximité commencent à venir rapidement d’autres régions de France et du monde par ailleurs. Il illustre son propos en comparant la campagne d’Argenteuil, à partir d’un tableau impressionniste avec une photographie de la même commune des années 60. La différence est saisissante ! Pour compléter, la commune d’Argenteuil est passée de 13 000 habitants en 1906 à près de 80 000 habitants en 1961. Les besoins de logements sont criants, 5000 demandes de logements sociaux sont déposés en mairie en 1960. [2]. Cet urbanisme brutal n’hésite pas à faire table rase du passé et dès 1956 on décide de construire un grand ensemble . Une ZUP est construite entre 1965 et 1976. « Il ne subsiste plus à la fin du siècle que quelques vergers ou lieux de culture maraîchère dans le nord de la ville, maigre souvenir de plusieurs siècles de tradition rurale. » [3]

L’urbanisation repousse toujours la ceinture maraîchère et parallèlement les maraîchers sont confrontés à une dure concurrence sur le marché parisien. Au cours de ces dernières années, on a compté environ trois installations par an en agriculture biologique sur de petites surfaces, et une installation par an en agriculture conventionnelle, le plus souvent par transmission familiale. Parmi les problèmes spécifiques rencontrés, on peut citer : la concurrence des autres régions productrices (origine nationale ou lointaine), la difficulté de trouver de la main-d’œuvre, les nuisances périurbaines comme les vols, les dégradations, la pression de l’urbanisme et l’insécurité foncière. Ainsi pour la commune d’Argenteuil la naissance des ZUP commence à transformer l’espace géographique avec la construction de barres d’immeubles sur les marges des plaines maraîchères mais encore entourées de champs. Puis dans les années 70, les barres disparaissent progressivement pour être substituées par d’immenses tours, la grande plaine d’Argenteuil commence à disparaître de fait au profit du béton. La transformation est radicale en moins de vingt ans. Au début des années quatre-vingt, on commence à s’interroger sur la place de la ville par rapport au rural et des liens entre la production agricole et la ville, autrement dit comment régler la question des conflits d’usage entre l’urbain consommateur d’espace et de produits agricoles et le rural producteur et exigeant d’espace. L’auteur souligne le déséquilibre en faveur de la ville.
Or depuis les années quatre-vingt-dix, le paysage plus pensé il redevient pensé. Aujourd’hui on s’interroge donc sur le devenir des espaces urbanisés. Il reste encore à l’échelle régionale, en l’île de France, des plaines maraîchères, comme au nord de la plaine de la Beauce, de la Brie (région de la Marne). Sinon l’île de France concentre 23% de bois et de forêt, en particulier des forêts domaniales mais un grand espace agricole à l’échelle de la France des espaces urbanisés en extension grignotant sévèrement le rural profond. A proximité de Paris, ces espaces maraîchers disparaissent comme à Argenteuil (ville du Val d’Oise), seule commune pourtant intégrée dans le Grand Paris. La plaine maraîchère, autour de la commune de Thomery, connaît le même phénomène.

Une forte pression foncière

Jean Baptiste Noé aborde ensuite le conflit pour le foncier, deux espaces en concurrence. Il part de la problématique, qu’est-ce qu’on fait de la terre : on la construit ou on la cultive ? Il rappelle un paramètre qui explique la pression sur les conseils municipaux et un des premiers facteurs explicatifs de la disparition des terres maraîchères, c’est le prix de la terre : en Ile de France 1€50 le m² pour la terre agricole et 400€ le m² dans les Yvelines. La pression sur les conseillers municipaux est d’autant plus forte que ce sont eux qui classifient les sols, en sols agricoles ou en sols à bâtir. A cela s’ajoute le fait que les plaines maraîchères n’appartiennent pas ou peu aux maraîchers.

Maraîchers en Ile-de-France, métier du passé ou pour l’avenir ?

Jean Baptiste Noé évoque alors la disparition progressive de ce métier. Avec ses 450 hectares la plaine de Montesson avec ses 3000 parcelles et plus d’un millier de propriétaires différents, le principal propriétaire foncier est la région Ile-de-France qui possède 28% de la plaine et AFTRP (l’Agence Foncière et Technique de la Région Parisienne) est propriétaire de 20% des terres, par contre la commune de Montesson n’en possède que 5%. Quelles solutions pour maintenir les plaines maraîchères ? Comment rendre rentable cette activité fragilisée et soumise aux aléas climatiques, exemple l’hiver rigoureux de 2015, la grêle et les inondations désastreuses pour le maintien des petites parcelles agricoles. Autre problème évoqué celui de l’accès à l’eau. S’ajoute les baux longs, de neuf ans en moyenne, pour rentabiliser les investissements. Tout cela ne peut qu’encourager les départs ou l’abandon de la petite exploitation. La patrimonialisation d’une culture a été la première solution envisagée pour sauver l’activité maraîchère en valorisant par exemple les asperges d’Argenteuil reconnaissables à leur blancheur avec des extrémités pourpres violettes ou rose, cosidérées comme le produit spécifique et naturel du terroir donc digne de conservation et de restauration. C’est au cours d’une exposition universelle de Paris, en 1878, qu’a été créée par la famille Lhérault-Salboeuf, dont la famille continue toujours la production des variétés de fruits et de légumes d’Ile-de-France, la variété actuelle des asperges. Autre famille, la famille Bérurier, un maraîcher connu du Val-d’Oise, un des derniers producteurs de la belle d’Argenteuil. Sa famille cultivait cette asperge depuis 1900, une variété améliorée et primée à l’occasion de l’exposition universelle de Paris. Jean Baptiste Noé pose ensuite la question des débouchés pour ces petits producteurs. Ils vendent plus généralement aux grandes surfaces car c’est plus simple, Ils sont devant un seul interlocuteur ou bien le choix de la vente directe.
Le conférencier aborde ensuite la question de la succession, de la patrimonialisation. Et devant les difficultés de ces petites entreprises agricoles, beaucoup d’enfants ne reprennent pas la charge familiale. Autre aspect abordé est celui de la cohabitation entre le tourisme et le lieu de travail, la question épineuse du conflit d’usage entre l’activité touristique et l’activité maraîchère, dont la seule évocation du quad très prisé dans cette région, pose le problème de leur utilisation et de de la protection des champs cultivés. Jean Baptiste Noé passe ensuite en revue les différents problèmes auxquels sont confrontés ces agriculteurs comme celui de la dégradation des sols et du problème général celui du contrôle de ces espaces agricoles, sortes d’interstices entre l’espace rural et l’espace urbain, un lieu d’économie d’interlope, de trafic en tout genre. Alors Jean-Baptiste Noé aborde pour terminer les solutions envisageables pour protéger cette économie fragile mais nécessaire pour garder un hygiène alimentaire et sauver cette activité périurbaine. La patrimonialisation, mettre en valeur l’histoire d’un produit agricole avec la ville comme l’asperge d’Argenteuil déjà évoqué, l’éducation au goût qui permet de revaloriser les fruits et les légumes en liaison avec le rôle de la gastronomie privilégiant de plus en plus la proximité avec les petits exploitants et enfin surtout développer l’agriculture biologique. Jean Baptiste Noé nous a proposé une brillante conférence avec aisance, à la fois avec précision et clarté nous permettant de saisir tous les enjeux de cette agriculture périurbaine dont nous consommateurs sommes les premiers bénéficiaires et donc les citoyens acteurs pour sa défense et sa protection. Il fut longuement applaudi.

Questions posées dans la salle

Question : Peut-on classer ces zones ?
Réponse : Oui en les classant en espaces remarquables.

Question : Comment peut-on résoudre à la fois l’extension mobilière et les zones maraîchères ?
Réponse : Difficile d’y répondre cela dépend des politiques communales et l’éducation au goût peut être un moyen de privilégier une agriculture de proximité.

Question : L’intérêt de ces cultures qui sont d’ordre culturel, de la préservation de ces cultures n’est-ce pas conduire à un danger de muséification de l’agriculture ?

Question : Dans les Alpes les petits maraîchers sont soutenus par l’UE et le pastoralisme protégé, qu’en est-il pour les plaines maraîchères d’Ile de France ?
Réponse : Non les petits maraîchers dans Ile-de-France ne sont pas aidés , pas soutenus par l’Union Européenne, le pouvoir est dévolu aux communes.

Bibliographie :
Article publié dans la revue Paysans n° 321, mai juin 2010.

Par Annie De Nicola

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