À quoi sert l’Histoire aujourd’hui ?
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Conférence de Serge Gruzinski et Jérémie Foa .

À quoi sert l’Histoire aujourd’hui ?

1er décembre 2016 à 18h30, aux Archives Départementales de Marseille

Stéphane Descombaz
dimanche 18 décembre 2016

Conférence de Serge Gruzinski et Jérémie Foa le 1er décembre 2016 à 18h30, aux Archives Départementales de Marseille sur le thème : à quoi sert l’Histoire aujourd’hui ?

Alors que Patrick Boucheron se demandait ce que peut l’Histoire dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Serge Gruzinski et Jérémie Foa posent la question : l’Histoire, pourquoi faire aujourd’hui ?

Compte rendu de la conférence : « A quoi sert l’Histoire aujourd’hui ? »
Marseille, Auditorium des Archives Départementales, le 1er décembre 2016 à 18h30.
Intervenants : Jérémie Foa et Serge Gruzinski.

Introduction :

Avant de commencer, les deux intervenants sont présentés. Tous les deux sont des spécialistes du XVIe siècle. Serge GRUZINSKI travaille autour des rapports entre cultures dominantes et cultures dominées. Formé à l’Ecole des Chartes, passé par l’Ecole Française de Rome, puis la Casa Velázquez, le C.N.R.S., il enseigne actuellement à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (élu directeur de recherches), ainsi qu’à l’Université de Princeton, et celle de Belém.
Le second intervenant est Jérémie FOA , spécialiste des guerres de religion, normalien, agrégé d’Histoire, maître de conférences élu à l’Université d’Aix-Marseille, membre du TELEMME. Sa thèse a porté sur les édits de pacification et les commissaires sous Charles IX . Il travaille actuellement sur les notions de coexistence confessionnelle, de guerres civiles, principalement. Il a également dirigé avec Quentin Deluermoz un ouvrage : « Usurpations de fonctions et appropriations du pouvoir en temps de crise (XIXe-XXe) ».

Pour débuter, alors que Patrick Boucheron se demandait ce que peut l’Histoire dans sa leçon inaugurale au Collège de France, les intervenants posent la question : l’Histoire, pourquoi faire ?

Le métissage face à la tentation du repli sur soi dans le contexte de la mondialisation.

La parole est alors laissée à Serge Gruzinski. Celui-ci commence par rappeler l’importance de l’année 1517 pour l’Histoire du Monde. En effet, c’est durant cette année que l’effondrement de l’empire Aztèque débute suite à sa rencontre avec les Espagnols emmenés par Cortés. Malgré cet effondrement les contacts entre la civilisation méso-américaine et la civilisation de la Renaissance en Europe se multiplient comme en témoigne un détail du plafond de la Galerie des Offices à Florence. Ce détail permet ainsi de rappeler que l’œuvre de Serge Gruzinski n’est pas une histoire du monde, mais une histoire reliant des histoires connectées (dans la lignée de celle prônée par Sanjay Subrahmanyam ). Ce détail a son importance car c’est celui qui permet de montrer les métissages et comment les vaincus ont pu s’approprier les codes esthétiques de la Renaissance, au travers des images, et aussi comment les vainqueurs ont intégré des éléments culturels des vaincus. Au travers de cet exemple, c’est bien l’hybridation culturelle qui est mise en évidence, ainsi que les métissages corporels et spirituels. Apparaît alors l’idée que même dans un contexte de domination l’art et la culture trouvent de nouvelles voies, ce qui permet de donner un souffle plus optimiste à cette première mondialisation du XVIe siècle. La thèse développée est donc la suivante : le métissage des corps et des esprits doit servir de rempart à la tentation du repli sur soi qui semble naître actuellement dans le cadre de la mondialisation que nous vivons.
En parallèle, dans son ouvrage « L’Aigle et le Dragon » Serge Gruzinski a montré qu’au XVIe siècle, les Européens sont entrés en conflit avec les civilisations précolombiennes en Amérique, mais aussi avec les Chinois. La tentative de domination portugaise sur la Chine se concluant par un échec. Et c’est peut-être à ce moment que se forme la première image de la Chine comme étant la seule qui puisse résister à l’Occident dans l’imaginaire des Européens.

Faire une histoire commune qui fasse sens pour des publics différents.

Le problème que soulève Serge Gruzinski est le suivant : comment faire une histoire commune à des publics différents, dans nos sociétés actuelles qui sont des sociétés métissées ? (cette question étant reliée à la diversité des publics que lui-même est amené à rencontrer). Il s’agit alors de repenser l’enseignement de l’Histoire pour construire une mémoire commune, dans un contexte global et européen. La question qui se pose alors est celle de l’intégration : quels sont les éléments que l’on intègre à cette histoire commune et surtout à quoi on intègre ? A une Histoire de France ? La réponse est non pour Serge Gruzinski, celle-ci peinant parfois à faire sens pour des publics aux origines diverses. Intègre-t-on alors les connaissances dans une histoire européenne ? La réponse aurait volontiers été positive, mais l’orateur constate que cette mémoire européenne n’existe pas. Pour autant l’Histoire peut faire sens au travers de la confrontation des différents points de vue. Serge Gruzinski rappelle alors le travail d’un enseignant en histoire-géographie dans le nord de la France qui était face à un public composé au trois quarts d’élèves d’origine étrangère. Cet enseignant, nous rapporte l’orateur, a ainsi travaillé toute une année sur la réalisation d’une pièce de théâtre construite à partir de l’ouvrage « L’Aigle et le Dragon ». L’utilisation de cet ouvrage a permis de faire travailler les élèves sur la notion de colonisation : la classe était divisée en quatre groupes, représentant quatre histoires qui se connectent entre elles au XVIe siècle autour de l’année 1517 : celles des Espagnols, des Portugais, des Aztèques et des Chinois. Cela a permis de montrer que les Portugais étaient perçus par les Chinois comme des musulmans car ils étaient monothéistes (d’où des noms arabes attribués à ces Portugais). Les Portugais ont joué ce jeu afin de pénétrer l’empire chinois. Ils ont néanmoins fini par être massacrés. L’année 1517 a ainsi servi à cet enseignant à démontrer la complexité du monde à ces élèves. C’est là une des utilités de l’Histoire. La première conclusion étant celle-ci : l’Histoire permet de penser un horizon plus large que le local ou le national.

L’Histoire offre des repères et une méthode critique.

Dans un deuxième moment, Serge Gruzinski rappelle l’état du monde actuel : un monde connecté où l’information circule en temps réel (une référence au « village global » de Marshall Mac Luhan ?). Dans ce monde où la Chine est devenue la première puissance économique mondiale, les enseignements sur ce pays font figure de parents pauvres, pour ne pas dire démunis. Or la Chine est en Amazonie, elle est en Afrique, en Europe, dans nos produits et nos objets. La connaissance de ce pays n’est donc pas un vœu, mais une nécessité. L’orateur rappelle qu’il en va de même pour la connaissance de l’islam dans le contexte actuel. Le constat que fait Serge, est que le monde change et que ces deux éléments devraient faire partie des connaissances inévitables. C’est alors le rôle de l’Histoire que de donner des repères pour la compréhension. Et ces repères selon l’orateur ne relèvent pas de l’exotisme, mais d’une nécessité pour la connaissance et la compréhension de la complexité du monde. A ce sujet, l’orateur déplore la tentation actuelle du repli sur le champ de la mémoire nationale qui constitue un des éléments communs à de nombreux programmes politiques actuels de droite, comme de gauche. Il y a donc une pression actuelle pour l’Histoire qui se voit dans la nécessité d’inventer, de trouver des matériaux pour comprendre le monde global dans lequel nous vivons.

L’Histoire comme ouverture globale à partir du local : des histoires liées.

Comment faire alors ? Il s’agit de rappeler que l’histoire globale n’est pas une histoire du monde. Le global n’existe que par rapport au local. De là naît une tension entre un local et un contexte global qui englobe ce local. Pour démontrer cela l’orateur s’appuie sur l’exemple du nord de la France dont il est originaire et évoque la situation de Roubaix. Partir du contexte de Roubaix, c’est pour lui faire une Histoire en relation avec les mines, c’est évoquer les mondes de la révolution industrielle, c’est ainsi évoquer les étrangers qui sont venus travailler dans ces mines. C’est donc aussi faire l’histoire de ces immigrés à Roubaix, des violences qu’ils ont pu subir. Mais c’est aussi faire l’histoire du guesdisme et du socialisme à la française. Ainsi Roubaix avant le XIXe siècle n’existe pas, c’est la Révolution Industrielle et l’immigration qui contribuent à créer à Roubaix une histoire commune européenne allant de la pré-industrialisation, à l’industrialisation, passant par la crise des années 1970, et la désindustrialisation jusqu’aux reconversions actuelles. Cet exemple à l’appui permet à Serge Gruzinski de montrer au public qu’il est possible de faire une Histoire qui fasse sens pour les populations locales. Faire de l’Histoire qui fasse sens c’est donc mettre en place une Histoire connectée qui permette de relier les différentes histoires nationales, remettre ensemble des histoires qui étaient liées.

L’historien au cœur de la société : le réengagement.

La parole passe alors à Jérémie Foa. Celui-ci va compléter le propos de Serge Gruzinski. Jérémie Foa rappelle tout d’abord que pour lui, spécialiste des guerres de religion en France au XVIe siècle, 1517 c’est d’abord et avant tout l’année où Luther affirme ses 95 thèses. Cette date ouvre le début d’un cycle qui a vu s’affronter les populations dans des guerres civiles, où la radicalisation religieuse était chose commune, où les catholiques massacraient les protestants, et où la violence a pu connaître une sorte de paroxysme dans un moment de panique collective face à l’angoisse eschatologique de la Fin des Temps. Cette brève description des objets de son étude lui permet de rappeler qu’il est souvent convoqué, en dehors du monde universitaire, par des publics différents. L’historien conserve donc un rôle social et politique important.

L’Histoire pour comprendre l’altérité.

Pour autant, Jérémie Foa pose la question suivante : qu’est ce que l’Histoire a à dire (à des jeunes) ? Peut-être déjà rappeler que l’islam n’a pas le monopole de la violence religieuse. Cela permet d’affirmer que l’Histoire sert à relativiser, à décentrer, à éviter la tentation (trop souvent partagée et pas toujours de manière consciente) de l’européanocentrisme. Serge Gruzinski opine à ce sujet et rappelle que l’Histoire permet de comprendre l’altérité. Jérémie Foa poursuit. Pour lui il s’agit de montrer que les sociétés dans le passé ont été confrontées à des problèmes comparables aux nôtres, et comment elles ont tentés de les résoudre.

Faire une Histoire qui dérange et qui évite le narcissisme.

Ensuite, Jérémie Foa rappelle que le livre de Serge Gruzinski peut déranger, dans la mesure où l’histoire connectée qu’il propose se défait d’une certaine forme de narcissisme. C’est alors l’occasion pour l’orateur de rappeler que l’Histoire et les historiens actuels doivent se garder de deux écueils majeurs : le premier celui de l’instrumentalisation de l’Histoire par la commande publique, le second tout aussi important selon lui étant celui d’une histoire académique qui ne parlerait plus à la société, mais uniquement à des historiens qui seraient enfermés dans leur tour d’ivoire. Il rappelle à ce sujet que les historiens des années 1970 vendaient beaucoup plus de livres que les historiens actuels (mais le contexte a aussi changé, le débat est donc ouvert). Toujours afin de soutenir son idée, Jérémie Foa affirme que l’Histoire doit déranger, provoquer des inquiétudes. Il insiste alors sur l’emploi des chrononymes sur lesquels l’Histoire doit faire réfléchir. Pour cela il s’appuie sur deux exemples : la Reconquista et la chute de Constantinople. En effet ces deux chrononymes, conservés car pratiques d’utilisation, posent question : la Reconquête laisse à supposer que l’Espagne a toujours été catholique, et de plus ce qui est libération pour les uns est asservissement pour les autres. 1492 marque ainsi pour un musulman l’espoir que cela va se retourner. Il s’agit donc de réfléchir à nos pratiques historiennes et de décentrer notre propos, afin de ne pas nous contenter de proposer des histoires nationales qui ronronnent mais qui font perdre de vue la notion d’altérité.

Faire une Histoire avec de nouvelles grilles de lecture ?

Dans la lignée du séminaire qu’il anime à l’Université d’Aix-Marseille (« Anachronismes »), Jérémie Foa se demande ensuite quel est le rapport qu’entretient le public avec la fiction, avec l’Histoire. Il cite ainsi un collègue, Ivan Jablonka (« Laëtitia », 2016, Prix Médicis) qui explore une voie médiane entre ces deux champs. Cet ouvrage cité lui permet de se poser la question de savoir si l’Histoire ne peut pas emprunter les voies de la peinture, du cinéma, de la littérature pour parler au public. Cette question posée est ensuite reliée à la question de l’anachronisme : l’historien peut-il assumer une part d’anachronisme ? Pour cela il rappelle le propos de Nicole Loraux qui écrivait que ce sont les historiens qui posent des questions aux Athéniens, et non les Athéniens qui leur en posent.

Du devoir de mémoire vers un devoir de l’oubli ?

Enfin après avoir montré son accord avec le propos de Serge Gruzinski, Jérémie Foa évoque la question de l’oubli. Finalement rappelle t-il, en tant que petit fils d’un républicain espagnol émigré, jusqu’à quand est-on le descendant d’un vaincu ? Ne faudrait t-il pas pour faire société, instaurer un devoir de l’oubli ? Refuser l’histoire et la mémoire des parents et grands parents, dont nous ne sommes pas comptables ?

L’obsolescence des histoires nationales et la place du doute.

Après avoir terminé leurs exposés, les historiens se répondent et la parole est laissée au public. Serge Gruzinski se pose la question des instruments pour faire classe. Il rappelle que les historiens font des livres, mais que ceux-ci ne se vendent plus beaucoup. Il propose pour travailler sur la mémoire de la Première Guerre Mondiale le film de François Ozon (« Frantz », 2016) dans lequel un soldat français va rechercher la famille d’un soldat allemand tué. Ce type de travail aurait pour Serge l’avantage de présenter l’Histoire comme une recherche de l’Humanité, de démontrer aussi l’obsolescence des histoires nationales, et de remettre les morceaux ensembles. Sur l’utilisation du cinéma dans notre discipline, il rappelle que l’historien, lorsque les matériaux ont été perdus, doit utiliser son imagination pour compléter le récit. Il doit donc savoir dire « je ne sais pas », « je crois que ». Cette posture doit aussi faire comprendre qu’il n’y a pas de vérité historique absolue, et que l’historien est comme le médecin : il tâtonne dans la recherche de son objet, et essaie d’apporter un regard différent pour comprendre.

Le public pose alors des questions. La première permet à Serge Gruzinski de rappeler que le roman national n’est pas faux, mais qu’il provient d’une sélection qui aboutit à coudre un tissu national. La seconde question porte sur les mémoires individuelles de la guerre d’Algérie. Les orateurs s’accordent pour répondre que l’Histoire doit mettre sur la table tous les éléments, et tous les conflits dans leurs intégralités pour que l’on puisse travailler honnêtement. En ce sens, l’Histoire dérange et c’est nécessaire. C’est d’ailleurs cette nécessité de déranger qui doit permettre aux historiens de ne plus être des historiographes. Cette réponse fait le lien avec une question suivante qui évoque le rôle du passé dans la construction de l’avenir. Serge Gruzinski rappelle qu’il est nécessaire d’accepter aujourd’hui la fin de l’hégémonie européenne, qu’aux Etats-Unis les latinos seront bientôt les plus nombreux, et donc que le monde change. Ces changements posent bien évidemment la question de la coexistence (et l’on se référera aux travaux à venir de Jérémie Foa à ce sujet). Cette question de la coexistence trouvera d’ailleurs une forme de réponse avec l’histoire connectée, qui permet de ne pas s’enfermer dans le cadre de ses frontières.

Pour conclure, c’est une conférence stimulante qui était proposée ce soir là.
Beaucoup de collègues mesureront ainsi que les efforts qu’ils entreprennent en classe, sont validés par leurs pairs universitaires. Nombreux aussi sont ceux qui se retrouveront dans l’enseignement d’une histoire qui dérange (selon les mots de Jérémie Foa) et surtout d’une Histoire qui permet la compréhension de l’altérité, qui initie à la complexité du monde contemporain, qui fournit des outils critiques, qui permet de relativiser, tout en ne perdant pas l’amour (au sens de compréhension) de l’objet étudié.
Enfin, l’on pourra se quitter en s’invitant à réfléchir sur la question du devoir de l’oubli.

Par Stéphane Descombaz

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