BLOIS 2016- Partir faire la Guerre froide à l’Ouest.
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Des soviétiques entre collaboration, compétition et défection ?

BLOIS 2016- Partir faire la Guerre froide à l’Ouest.

Vendredi 7 octobre, Site chocolaterie de l’IUT, amphi 2, 16h-17h30

Déborah Caquet
mardi 11 octobre 2016

L’un des plaisirs de Blois est de rencontrer de jeunes universitaires qui, le temps d’une conférence, viennent expliquer leur travail. La fraîcheur est au rendez-vous avec, ce qui est plus rare, un sens du récit qui sait alterner explications concises et illustrations éclairantes. Plusieurs anecdotes à la fois drôles et exploitables raviront le professeur qui enseigne la Guerre froide.

Présentation des conférenciers
La conférence est une Carte Blanche à l’UMR SIRICE (Sorbonne, Identités, Relations internationales et Civilisations de l’Europe). François-Xavier Nérard, maître de conférence à Panthéon-Sorbonne, est le modérateur.
Sylvain Dufraisse, professeur agrégé, vient de soutenir une thèse intitulée "Les héros du sport. La fabrique de l’élite sportive soviétique (1934-1980)".
Sophie Momsikoff, professeur agrégée, vient également de soutenir une thèse sur les années Gorbatchev, intitulée "La Nouvelle Pensée gorbatchévienne, origines et influences, hommes et réseaux, 1956-1992 "
Isabelle Gouarné, docteur en sociologie est chargée de recherches au CNRS. Elle intervient ici pour aborder les scientifiques soviétiques.
Enfin, Stéphanie Gonçalves travaille sur les ballets et vient également de soutenir une thèse sur le sujet ("Une guerre des étoiles : les tournées de ballet dans la diplomatie culturelle de la Guerre froide, 1945-1968").

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La conférence
Le modérateur, François-Xavier Nérard rappelle que le travail sur les délégations soviétiques a donné lieu à une publication : « L’URSS à l’étranger », Cahiers SIRICE (en ligne sur CAIRN). L’URSS et l’étranger sont deux aspects souvent dissociés. Au mieux, on s’interroge sur les Occidentaux qui visitent l’URSS, comme Tintin au pays des Soviets. Mais la plupart du temps, on reste dans un angle mort, hormis pour évoquer complaisamment les défections, ceux qui ont fui l’URSS. En effet, dans l’imaginaire collectif, l’URSS est une prison des peuples dont personne ne sort. C’est oublier tous ceux qui, pour des raisons temporaires et valables, doivent quitter l’URSS : athlètes, danseurs, scientifiques, etc.
L’idée est de faire une histoire concrète, la moins inféodée possible à l’histoire officielle qui tend à gonfler le rôle de l’État.

1. Pourquoi laisser des Soviétiques se rendre à l’étranger ?
Sylvain Dufraisse : Pour un Soviétique, contrairement à ce que l’on pense peut-être, partir en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, c’est déjà partir à l’étranger. Les sportifs doivent participer à des tournois, des matchs, des compétitions et des stages de préparation, à une époque, dans les années 1950, où il y a une inflation des compétitions. Plusieurs enjeux se dégagent. D’après un rapport pour les Jeux de Montréal, l’athlète doit est irréprochable et doit montrer par son comportement la primauté du modèle soviétique. Il doit non seulement fournir des médailles mais aussi montrer une image humaine du régime. Il doit être beau, jeune et jovial. Aux Jeux d’Helsinki (1952), il y a ainsi des scènes de fraternisation, d’athlètes qui s’enlacent, voire partagent des repas ! En Finlande, les athlètes donnent de leur temps et visitent ici une centrale hydroélectrique, là des usines et des fabriques de tabac. Les voyages répondent aussi à un impératif technique. Depuis les années 1930, les athlètes sont restés isolés du monde sportif et doivent rattraper leur retard. Pour le hockey, les Soviétiques adoptent la pratique du hockey sur glace en 1946, pour atteindre les compétitions internationales. Ils vont rencontrer des hockeyeurs tchécoslovaques, qui ont tenu tête aux Canadiens, et participent avec eux à des matchs préparatoires.
Dernière remarque. Progressivement, l’espace de circulation des sportifs s’élargit. Des années 1930 aux années 1940, le rayonnement est surtout européen, avec des rétractions liées aux tensions internationales. Les années 1950, avec l’adhésion au CIO en 1951, marquent la multiplication du nombre de délégations envoyées en Europe, en Chine, en Amérique Latine, puis dans les années 1960, en Amérique latine. A cette extension, répond l’augmentation du nombre de partants. Au départ, l’URSS n’envoyait que les meilleurs mais ceux-ci ne peuvent plus suivre la cadence. Voyager est épuisant, encore plus quand c’est en URSS. Des équipes régionales sont donc mandatées dès qu’il y a une compétition de moindre envergure.
Stéphanie Gonçalves : A l’inverse, pour le ballet, l’URSS n’envoie pas de troupes de seconde catégorie. Le Bolchoï de Moscou et le Kirov (Mariinsky) de Léningrad sont privilégiés. A chaque fois, c’est une centaine de danseurs qui part. Un vrai effet de masse. Direction Londres et Paris à chaque fois. Bien sûr la politique peut rattraper la troupe. Ainsi, en 1954, alors que des répétitions sont déjà engagées à l’opéra de Paris, tout s’interrompt en 24 heures : Diên Biên Phu est passé par là. Le programme de voyage des danseurs est toujours chargé. En France, ils visitent, toujours avec le sourire, le Louvre, le musée d’Orsay et la foire de Paris. Autant d’événements que la presse hexagonale suit avec application. La mise en valeur du corps est remarquable : les danseurs travaillant en général le double du temps de leurs collègues étrangers, ils développent une musculature du dos particulièrement imposante. Enfin, quelques échanges techniques avec des Français et des Britanniques sont possibles sans trop de difficulté. La danse étant un art de l’imitation du geste, inutile d’avoir un traducteur.
Isabelle Gouarné : La coopération spatiale débute plus tardivement, dans les années 1960. Par ailleurs, elle se limite dans un premier temps à un échange d’engins scientifiques. e Ce n’est que dans les années 1980 que la coopération spatiale passe par les cosmonautes. Un accord de coopération avec la France est d’ailleurs signé. On envoie prioritairement les scientifiques membres du PCUS, présumés plus fiables.

2. Comment contrôle-t-on ces Soviétiques à l’étranger ?
Sophie Momzikoff : Le premier impératif du contrôle est de ne pas se faire remarquer. Plusieurs niveaux existent. Le premier consiste à sélectionner les partants. Quand les instituts de recherche reçoivent des invitations, celles-ci sont systématiquement étudiées par deux commissions de censure. Seules des figures fiables et irréprochables sur le plan moral et scientifique sont autorisées à partir. Par exemple, aucun partant ne doit connaître de secrets ou avoir été dans des villes secrètes. Au dernier niveau de contrôle, des membres du KGB peuvent infiltrer les délégations. Un exemple révélateur. Lors du mouvementPugwash antinucléaire de 1957, John Rotblat, savant d’origine polonaise à l’université de Londres, et Eugène Rabinowich, un Russe qui a émigré aux Etats-Unis, interrompent le jeune traducteur Pavlichenko et l’accusent de volontairement mal traduire les propos de leurs collègues russes. Pavlichenko serait un agent du KGB... Maintenant, à partir des années 1960, le contrôle se relâche : on laisse les savants discuter, faire du sport ensemble, etc.
Sylvain Dufraisse : Pour les sportifs, les choses sont un peu différentes. Comme il faut envoyer les meilleurs, il faut se résoudre à laisser partir des athlètes qui ne sont pas toujours les plus fidèles adeptes du marxisme-léninisme. Pour quitter le pays, quelle que soit la réponse, l’athlète doit envoyer un dossier à la Commission des Départs qui examine le cas. Mais le système est plus perméable qu’il n’y paraît. Certains sportifs font traîner délibérément les choses pour ensuite, au dernier moment, forcer le départ, tout en dénonçant bien sûr l’incompétence de l’administration. Ainsi, une jeune gymnaste géorgienne contourne la commission en demandant à Béria d’intercéder. Certains athlètes, comme les Baltes, ne partent pas. Avant de partir, l’Etat distribue une bourse pour que l’athlète puisse s’acheter un costume, nouvelle coupe de cheveux, une paire de chaussures correcte. Mais là encore, la machine peut s’enrayer. Certains athlètes défraient la chronique, entre ceux qui ont dépensé l’argent de la bourse pour autre chose, ceux qui s’enivrent pendant le dîner d’accueil du pays hôte, ou encore ceux qui provoquent un scandale diplomatique. En 1956, Nina Ponomareva, en séjour à Londres, est arrêtée par les bobbies à la sortie du magasin C&A d’Oxford Street. Motif : le vol présumé de deux bérets, d’un bonnet angora et de quatre serre-têtes. Comme la championne refuse de suivre les policiers au commissariat, le consul soviétique intervient. Finalement, les sportifs doivent tous suivre des cours de bonne conduite. On n’est jamais trop prudent.

3. Y a-t-il une autonomie des sportifs, scientifiques et danseurs ?
Sophie Momzikoff : Pour faire carrière, un ingénieur sait qu’il ne doit pas s’aventurer sur le chemin de la critique directe. Donc quand il part à l’étranger, il est vigilant. Quand on lui demande un rapport à son retour, il est toujours vigilant. Ces rapports sont la plupart du temps éminemment superficiels. Tout a été parfait, l’accueil, les personnes rencontrées, les lieux visités, etc. La seule chose remarquable est qu’un éloge particulièrement appuyé peut parfois être traduit par une esquisse de critique en creux de l’organisation de l’URSS. Les scientifiques sont des maîtres de l’art du double langage.
Au total, il y a eu quelques défections, c’est-à-dire des savants qui ne reviennent pas, mais la grande majorité est restée fidèle au régime.
Stéphanie Gonçalves : Pour la danse, les danseurs vont voir d’autres spectacles, sortent beaucoup mais ceux qui ne reviennent pas du tout se comptent sur les doigts d’une main. La défection la plus célèbre reste celle de Noureïev, qui se sentait insuffisamment mis en valeur par le Bolchoï.
Sylvain Dufraisse : Pour les sportifs, c’est la même chose. Je n’ai compté que cinq défections et encore, en fin de carrière. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de liens durables avec l’Occident. En décembre 1961, un champion anglais d’aviron a envoyé un appareil photo à son homologue russe qui venait de se marier ; mais comme le colis était assorti d’une plaisanterie et que la plaisanterie n’a pas été goûtée par la censure, le colis n’est jamais arrivé à destination.
Isabelle Guarné : Les savants peuvent servir d’espions industriels mais, curieusement, dans un pays pourtant très hiérarchisé, la communication ne passe pas. L’URSS a par exemple eu les moyens de copier l’informatique mais les rapports des savants n’ont pas remonté.

Questions

- Pourquoi si peu de défections ?
Les partants sont les favorisés du régime. Ils vivent confortablement, ont une situation et un avenir. Un athlète en fin de carrière a de nombreuses possibilités de reconversion qui lui sont assurées. De telles perspectives ne sont pas si évidentes à l’Ouest. Par ailleurs, chacun craint les effets de la rupture familiale. Il faut pouvoir endosser la mise au ban de son milieu et de son pays. Citons un cas. Aux JO de 1976 à Montréal, un jeune plongeur de 17 ans, Sergei Nemtsanov manque à l’appel au moment du départ. Il est tombé amoureux d’une plongeuse d’origine américaine vivant au Canada, fille de milliardaire de surcroît. Le scandale est énorme. Les diplomates interviennent, le KGB intervient, la grand-mère de Nemtsanov lui écrit une belle lettre pour le ramener à la raison, rien n’y fait. Pourtant, après quelques semaines de fugue, Nemtsanov revient.
Il faut être un R. Noureïv pour résister à la pression, de l’URSS, du parti communiste en France, de sa propre famille. Fine mouche, Noureïev avait pris soin de signer un contrat avec l’Opéra de Paris avant de tout quitter.

- Comment les sportifs sont-ils reçus à leur retour ? On a le témoignage d’un Y. Gagarine accueilli en rock star ...au Havre.
Tout dépend de ce qui s’est passé à l’étranger. S’il y a eu des médailles, le sportif entame une tournée triomphale et est acclamé dès sa sortie d’avion. S’il y a eu un incident ou une défaite humiliante, le sportif ne va pas au goulag mais le régime le punit. Il est disqualifié des compétitions suivantes, il perd sa bourse, il perd son grand appartement. Mais ne nous y trompons pas, si la punition risque de faire perdre de futures médailles, les autorités soviétiques savent se montrer clémentes. Un athlète qui gagne rapporte des devises, signe des contrats, est un atout très précieux. De toute façon, s’il est incontrôlable, le régime envoie un agent du KGB pour le surveiller de très près. Pour terminer, pour ce qui concerne les scientifiques, le retour est l’occasion de règlements de comptes. L’un des moyens d’avancer dans la carrière est de faire croire que son éminent collègue "a failli" à l’étranger.

Peut-on vraiment considérer qu’une compétition, un ballet, une rencontre scientifique seront préparés avec le même soin qu’ils aient lieu dans le bloc soviétique ou le bloc américain ?

L’URSS contrôle les partants qu’ils aillent dans le bloc ou en dehors. Néanmoins, les démocraties populaires et les pays alliés constituent une première étape. Si le partant s’est bien comporté, la prochaine fois il est envoyé en Occident.

Par Déborah Caquet

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