BLOIS 2016 : Partir dans les colonies, pourquoi et pour quoi ?
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BLOIS 2016 : Partir dans les colonies, pourquoi et pour quoi ?

Une conférence des RVH de Blois, vendredi 7 octobre 2016

Mathieu Souyris
samedi 8 octobre 2016

En partenariat avec le réseau CANOPE, cette conférence s’articulait autour de la promotion de l’ouvrage collectif « Enseigner la colonisation et la décolonisation » rédigé à trois mains par Sophie Dulucq, David Lambert et Marie-Albane de Suremain. C’est cette dernière, maître de conférences à l’université de Paris-Est/Créteil, qui menait le ban, avec comme optique de faire en sorte que le thème de Blois 2016, « Partir », soit décliné à travers cet ouvrage. Un ouvrage qui se pose dans le sillage des new imperial studies, avec une étude renouvelée des mobilités coloniales et inter-coloniales, la mise en avant du coolie trade au XIX° siècle et des « hubs » portuaires alternatifs de l’époque, comme Singapour, Durban ou Hong Kong, qu’il convient de distinguer de New York, Liverpool ou Marseille. Tous étant pour autant des espaces connectés dans le cadre d’une pré-mondialisation, mais avec une possibilité de relativiser l’importance de la colonisation européenne du XIX° et XX° siècle.

Le première axe de réflexion se basait sur l’idée de « partir pour conquérir », avec en filigrane la dimension aventurière fantasmée de la colonisation. Et de souligner le contraste entre ce fantasme militaro-civilisationnel et la réalité des opérations sur place, avec leur lot de fièvres et maladies tropicales, de dysenteries, de pacification lente et prosaïque où le manque de ravitaillement, la chaleur, les exécutions pour l’exemple marquent les récits, notamment celui d’Émile Dussaulx, en Haute-Volta à la fin du XIX° siècle.

Le second axe tournait autour de « partir pour défendre la métropole. Cette fois-ci, les soldats sont issus des troupes coloniales, et en particulier les tirailleurs sénégalais, qui n’ont souvent de sénégalais que le nom, tout simplement parce qu’ils sont formés à Dakar. Soumis au langage infantilisant du « petit nègre », créé de toute pièces par l’administration coloniale, ils sont d’abord envoyés en Afrique ou à Madagascar pour des opérations de maintien de l’ordre, avent d’être finalement utilisés comme troupes d’infanterie en 1915, puis en 1940. Au débarquement de Provence, 60% des troupes sont issues des colonies. Le choc inversé, par rapport aux soldats européens partis en Afrique, est rude : le froid, les maladies tuent aussi sûrement que les balles, aboutissant à la fermeture du camp du Courneau, près d’Arcachon, en 1917. Chez ces troupes coloniales, la surprise est aussi forte de voir des blancs miséreux, qui n’existent pratiquement pas dans les colonies, puisque le mot d’ordre est de rapatrier les indigents européens. Un réel début de prise de conscience d’une autre réalité.

« Partir », c’est aussi partir travailler, de façon forcée ou de façon volontaire dans les empires coloniaux. Jusqu’en 1905, les autorités coloniales ferment les yeux sur la persistance de l’esclavage local dans certaine régions d’Afrique, mais, sous la pression, cette pratique est définitivement condamnée et remplacée par le travail forcé, qui est lui légalisé et qui permet ainsi de mettre en place pour l’état ou pour des compagnies privées des flots de main d’œuvre à peu de frais. Le construction du chemin de fer Congo-Océan, qui s’étend sur 500 kilomètres, est construit par cette main d’œuvre, avec une moyenne de 40 morts par kilomètre construit. Certaines régions deviennent uniquement des réservoirs de main d’œuvre, comme le nord du Burkina Faso actuel, et on déplace les gens vers le golfe de Guinée. Il faut attendre le 11 avril 1946 pour que le travail forcé soit aboli, avec la loi Houphouët-Boigny. Pour les départs volontaires, ce sont évidemment des choix préparés d’Européens : hauts-fonctionnaires qui font carrière dans l’administration coloniale, petits-fonctionnaires corses, colons écossais et irlandais : tous ces gens là ont des raisons différentes de partir. Ils reproduisent plus ou moins bien un microcosme européen là où ils vivent. Ils croisent ceux qui vont en Europe pour poursuivre leurs études, car les structures éducatives mises en place par l’administration coloniale sont peu nombreuses et ne permettent pas de poursuivre des études longues.

Enfin « partir » c’est partir pour fuir aussi, fuir le travail forcé, la conscription forcée ou encore l’impôt trop lourd. On voit ainsi, au fil des variations fiscales, certaines populations passer de l’empire français à l’empire anglais. C’est aussi fuir la mort, comme les Pieds-Noirs et les Harkis en 1962 en Algérie. Et dans ce cas, ce rapatriement n’est pas forcément vu comme un rapatriement dans la mère patrie !

Les applaudissements nourris en fin de conférence ont attesté de la clarté et de la pertinence des choix de Marie-Albane de Suremain.

Mathieu Souyris, lycée Paul Sabatier, Carcassonne.

Par Mathieu Souyris

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