L’histoire, comme art de résister.
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Patrick Boucheron aux chapiteaux du livre de Béziers

L’histoire, comme art de résister.

22 septembre 2016

Bruno Modica
vendredi 23 septembre 2016

Patrick Boucheron a été l’un des universitaires Le monde universitaire aux côtés des professeurs d’histoire-géographie de Béziers qui a signé l’adresse des professeurs d’histoire et de géographie de Béziers au premier magistrat de la commune le 15 janvier dernier.
M. le Maire ! Cessez de torturer la mémoire de Jean Moulin !

Venir à Béziers, quelques semaines après le forum des Clionautes consacré à l’inscription de Jean Moulin dans l’histoire apparaissait ainsi comme une évidence. Le forum des Clionautes : c’est à Béziers !

Choisir comme thème de cette conférence, devant un public particulièrement attentif, « l’histoire comme art de résister » prend une portée particulière. Dès le début des questions avec le public, il a tenu à saluer l’engagement des Clionautes dans leur combat contre l’instrumentalisation de l’histoire.

Mais avant cet échange, Patrick Boucheron s’est livré à une réflexion sur le métier et sur la fonction de l’historien. « Enseigner l’histoire, consiste à définir l’arène des hypothèses recevables », et très clairement les saillies du locataire de l’hôtel de ville de Béziers ne se situent pas dans cette arène là. Cette arène est celle de l’échange et de la confrontation d’idées, à l’image de cette fresque du bon gouvernement de l’hôtel de ville de Sienne qui montre que dans le débat, de la confrontation d’idées émerge la transformation de la réalité.

Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images.
Nous sommes alors loin d’une histoire fantasmée, déformée parfois, sans méthode, celle dont les promoteurs occupent davantage les plateaux de télévision et les sites identitaires, que les salles de classe, les fonds d’archives, et les amphithéâtres de l’université.
Dès le début de son intervention Patrick Boucheron qui a rappelé qu’il était médiéviste a bien précisé que cette histoire du Moyen Âge a pu être largement réinventée au prisme du XIXe siècle, et il a par ailleurs insisté en rappelant que l’idée d’associer la nation et son histoire était à l’origine portée par la gauche, par ces « fous de la république », serviteurs de l’État et qui faisaient de l’école le socle fondateur de la nation.
Si l’historien est le constructeur d’un récit, il le réalise par un travail patient, avec les méthodes de l’histoire, qui sont celles de l’enquêteur. L’historien écrit dans son temps, et pour illustrer cette démarche il a évoqué avec brio le parcours de deux hommes qui se sont retrouvés face-à-face, dans les tranchées en 1917. Deux historiens, deux médiévistes. Le premier était allemand, Ernst Hartwig Kantorowicz, le second était français, Marc Bloch. Ces deux hommes qui s’affrontent sur le champ de bataille se connaissent et s’estiment, et sont des acteurs engagés dans leur temps. Dès 1920, Marc Bloch se fait historien du temps présent en publiant cet article : « les fausses nouvelles de guerre », décryptant les « bobards » transmis aux Français par la propagande gouvernementale. Marc Bloch se présente alors comme un « enragé de la preuve », celui qui déconstruit les mystifications, et publie en 1924 « les rois thaumaturges ». Le pouvoir prétendument transmis au roi de France par le sacre de Reims, et l’onction de la sainte ampoule, de guérir des écrouelles s’inscrit bien dans cette logique de mystification que l’historien se doit de décrypter.

Dans le même temps, Ernst Hartwig Kantorowicz s’engage dans une tout autre démarche, influencé par le poète symboliste allemand, Stefan George, qui aux lendemains de la guerre évoque dans ses cercles littéraires, « la revanche du Reich invisible ». Cette approche influence les travaux de Ernst Kantorowicz qui publie une biographie de Frédéric II, roi de Sicile et Empereur, que l’historien présente comme porteur d’une mystique absolue de l’État.
On imagine bien le lien entre cette atmosphère intellectuelle qui suit la défaite allemande et la montée d’une idéologie mortifère, celle du national-socialisme. On précisera que pour Stefan George comme pour Kantorowicz, il n’y aura aucun compagnonnage avec le national-socialisme, l’historien, juif, tout comme Marc Bloch d’ailleurs, émigre aux États-Unis en 1938. Il publie après-guerre son œuvre maîtresse, « les deux corps du roi, une étude de la théologie politique médiévale ». Encore une fois, on retrouve ici le travail de l’historien, qui déconstruit les mythes.
Si pour Patrick Boucheron l’histoire est un art de résister, c’est bien qu’elle sert à soulever les problèmes, et si l’historien est souvent sur une corde raide, il doit toujours tenir bon sur cette idée fondamentale, que l’histoire ne détient pas la vérité mais qu’elle participe à sa construction.
L’école historique française qui s’est affirmée à la fin de la deuxième moitié du XIXe siècle se voulait méthodique, positiviste dirait-on, même si ce terme n’a été utilisé qu’a posteriori. Pour cette école « l’histoire parlait d’elle-même », et l’historien n’avait qu’à retrouver une vérité établie.
Et c’est cette histoire qui se voit confrontée à la modernité, aux bouleversements que celle-ci apporte, et à la prise de conscience de sa relativité. Et cela donne à l’historien une nouvelle responsabilité, être historien dans un espace public c’est dessiner l’arène des hypothèses recevables. La question est toujours la même : qui parle ? Qui est l’historien enquêteur ?, C’est bien celui qui s’expose. Patrick Boucheron prend alors l’exemple de Bronislaw Baczko, historien polonais, communiste pendant un temps, avant de quitter la Pologne en 1968. Dans son essai « Comment sortir de la Terreur. Thermidor et la Révolution », Collection NRF Essais, Gallimard paru en 1989, Bronislaw Baczko disparu en septembre 2016 se livre un travail de recherche sur la perception de cette période « de la Grande terreur », par les hommes qui ont eu la charge d’en tourner la page.

L’évocation de toutes ces questions par Patrick Boucheron est allée droit au cœur de ceux qui ont modestement la tâche d’enseigner l’histoire, et en même temps de contribuer à la formation de ceux qui auront à l’écrire demain. L’engagement de l’historien, de l’université au second degré, est celui de l’acteur dans la Cité, et si dans la ville, celle de Pierre-Paul Riquet et de Jean Moulin, le mensonge fait souvent plus de bruit que la vérité, que l’on compte sur nous, les Clionautes, voyageurs dans le temps et dans l’espace, pour parler haut et fort. Et la parole, éminente, de Patrick Boucheron nous porte et nous portera dans ce combat.

Bruno Modica
Président des Clionautes

Par Bruno Modica

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