FRAGONARD AMOUREUX, GALANT ET LIBERTIN
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FRAGONARD AMOUREUX, GALANT ET LIBERTIN

Déborah Caquet
mardi 22 décembre 2015

Les amoureux du XVIIIe siècle sont en ce moment bien servis à Paris. Deux expositions sont consacrées à deux grands noms de la peinture, l’un est un habitué des expositions, Fragonard, et l’autre, Vigée-Lebrun, a droit à sa première.

Pour la banlieusarde que je suis, ces expositions ressemblent à un marathon. Il faut réserver longtemps à l’avance par Internet pour espérer la visite guidée avec conférencier –en général, excellent-, partir tôt un matin des vacances, affronter le RER, ses retards, son bruit et son inconfort, atteindre le lieu tant attendu, présenter le sésame au vigile, se délester au vestiaire des manteaux d’hiver, pour enfin, entrer dans la place.
La première étape, celle de la réservation, n’est paradoxalement pas la plus facile. Qu’il me soit permis ici de témoigner de la détérioration constante du traitement réservé au client, à mesure que le marketing culturel envahit tout et prétend …mieux nous servir. Il faut compter 13 euros le billet, pour une visite de 1h30 grand maximum, sans conférencier (je m’y suis prise trop tard), avec un euro de …frais Internet, et tout ça pour un ticket nominatif, non échangeable, non remboursable, valable uniquement pour l’heure et la date indiquée, et qu’il faut imprimer sur une feuille A4 par-dessus le marché, histoire de caser la publicité en couleurs pour le salon de thé juste à côté de l’expo. Bien sûr, les enseignants sont exclus de toute bienveillance tarifaire, comme du reste les étudiants. Mais bon, il fallait être journaliste. Passons.
Une semaine après la réservation, à l’heure dite donc, j’étais au pavillon du palais du Luxembourg pour « Fragonard amoureux ».

Né à Grasse en 1732, formé par Jean-Baptiste Chardin puis François Boucher, Jean-Honoré Fragonard remporte à 20 ans le Grand Prix de l’Académie, qui lui ouvre immédiatement les portes de l’Académie de France à Rome puis, à son retour, celles du Salon. S’ensuit une carrière féconde d’où émergent notamment Les hasards heureux de l’escarpolette (1767), La liseuse (1770-1772) et le Verrou (1777). On ne verra rien des deux premières, la célèbre toile de la balançoire appartenant à la Wallace Collection est dite « non transportable », et la seconde n’entre pas dans le thème de l’exposition. Car l’artiste a traduit en peinture la vogue du libertinage qui, du Régent jusqu’à Louis XV vieillissant, a traversé les milieux aristocratiques et bourgeois. Il ne s’agit plus de verser dans la galanterie policée des précieuses et de l’Astrée du XVIIe siècle, mais bien de célébrer le plaisir sensuel assouvi. « Je veux peindre avec mon cul », disait Frago comme il se surnommait lui-même. Pari tenu si l’on considère la place prédominante de l’amour physique dans l’œuvre du maître. Mais pari partiellement assumé si l’on s’attache à ce qui est réellement figuré, c’est-à-dire le frisson précédant l’étreinte, plus que l’étreinte proprement dite. L’érotisme n’est pas pornographique, ou à tout le moins, pas souvent.

L’Inspiration, 1769 (autoportrait)
Fragonard, en artiste qui doit peindre pour vivre plutôt que vivre pour peindre, sait s’accommoder de l’hypocrisie sociale de ses commanditaires, qui n’aiment braver le péché que dans l’intimité d’un boudoir fermé à clé. Point d’œuvres monumentales donc, mais de petites scènes à associer aux boiseries des lieux de plaisir des privilégiés, depuis les petites alcôves particulières jusqu’aux maisons de campagnes pour gentilshommes en mal de garçonnière, en passant par les demeures de courtisanes. Peintre parisien, Fragonard se met au service d’une clientèle locale, régulière et généreuse, parmi lesquels émergent le marquis de Veri, pour lequel Fragonard exécute le Verrou, ou encore Bergeret de Grandcourt, fermier général qui accompagne le maître dans un pèlerinage dans les Flandres pour contempler les œuvres de Rubens. Au faîte de sa réputation, Fragonard exécute le cycle des Progrès de l’amour (1771-1772) pour la maison à Louveciennes de Madame du Barry, dernière favorite de Louis XV.

Que dire de ces œuvres artistiquement ? Fragonard a gardé de Boucher le génie de la couleur, qui rend admirablement le drapé d’un vêtement et le teint nacré, presque transparent de la carnation, et de son séjour romain, la maîtrise de la composition. La fréquentation d’Hubert Robert et la poétique des ruines transparaissent dans la représentation de la nature en arrière-plan, comme dans cette œuvre moins connue mais néanmoins magnifique de L’Ile d’amour (1775). Cette nature mystérieuse assombrit régulièrement la toile et rend la fête galante plus inquiétante que prévue. Fragonard est également un maître du mouvement, mouvement gracieux qui transforme en danse, pour ne pas dire en parade nuptiale, la réticence de la dame à succomber à la tentation. Ce qui est frappant quand on y regarde de plus près est que le trait est assez empâté, bien plus gras que ne le laisse suggérer la finesse vaporeuse des contours vus de loin. Ces « tartouillis », comme disaient les détracteurs de Fragonard, donnent à l’œuvre une puissance évocatrice qui annoncent les grands peintres romantiques du XIXe siècle et expliquent sans doute l’incapacité de Fragonard à se soumettre au goût néo-classique pour la statuaire figée qui fit le succès d’un Jacques-Louis David. Et pourtant, Fragonard comme David plaçaient plus haut que tout le génie antique. Une partition tout comme une leçon ne sont comprises et interprétées, nous le savons bien, que diversement.


L’Ile d’amour, 1775

A côté de ces commandes, Fragonard se penche aussi sur l’illustration de la littérature grivoise qui rencontre, et c’est prévisible, un immense succès. L’édition des Contes de Jean de la Fontaine (à ne surtout pas confondre avec les Fables) ou de la Reine de Golconde de Boufflers lui donne l’occasion d’appliquer les conseils de son ami Pierre-Antoine Baudouin (1703-1769), auteur de gouaches licencieuses et ancien élève également de Boucher. Cette partie-là de l’exposition est la plus difficile à faire apprécier esthétiquement, quoique le contenu y soit plus leste qu’ailleurs. Les dessins sont petits et Fragonard sans la couleur, ce n’est plus tout à fait Fragonard.

Les dernières salles sont consacrées à la moralisation de l’amour perceptible dès 1760, dans la foulée de la parution de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Cela ne veut pas dire que le libertinage a perdu ses clients mais ceux-ci sont rattrapés par l’éloge des sentiments, de l’amour tendre et sincère, jugés supérieurs aux ébats physiques et pulsionnels. Témoin de cet infléchissement, le Verrou, conçu au départ comme pendant irrévérencieux d’une toile religieuse (L’Adoration des Bergers), devient, dans sa transcription en gravure par Blot en 1784, l’élément du décor d’un couple attendri, qui s’apprête à signer …sa promesse de mariage (Le Contrat). Après la faute, la régularisation.

L’Adoration des bergers (1775)
Le Verrou (1774-1778)

Le Fragonard intime reste plus mystérieux. Heureux apparemment dans sa vie de famille, Fragonard a épousé Marie-Anne Gérard en 1769, laquelle lui donna deux enfants. La mort de sa fille Rosalie en 1788 l’éprouve durement. Fragonard retourne à Grasse pendant deux ans. A son retour en 1793, il s’est déjà éloigné de ses pinceaux et devient l’un des conservateurs du musée du Louvre. Mais avec la disparition de sa clientèle dans la tourmente révolutionnaire, Fragonard ne doit plus compter que sur ses derniers amis. Il meurt le 22 août 1806, quelques mois après la dispersion des artistes résidents du Louvre par décret impérial.

Par Déborah Caquet

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