Antoine de Lilti, Pierre Serna, Jean-Luc Chappey, Sciences de l’animal, sciences de l’homme en révolution (1780-1820)
Vous êtes ici : Clio-Conférences Comptes Rendus Blois 2017

20è édition des Rendez vous de l’histoire - Du 4 au 8 octobre 2017

Antoine de Lilti, Pierre Serna, Jean-Luc Chappey, Sciences de l’animal, sciences de l’homme en révolution (1780-1820)

Préfecture, 07 octobre 2017, 14h00

Déborah Caquet
jeudi 12 octobre 2017

Sous les ors de la préfecture de Blois, Antoine de Lilti, directeur d’études à l’EHESS, présentent deux livres semblables et différents à la fois. Semblables parce qu’ils abordent tous les deux la politisation des sciences pendant la Révolution. Différents parce que l’un est une somme sur les animaux et l’autre un essai sur Victor de l’Aveyron, l’enfant sauvage découvert en 1799 et connu du grand public par le film de Truffaut. Les deux ouvrages répondent, chacun à leur manière, à une même question. Comment la Révolution, qui redéfinit la communauté des citoyens, redéfinit en même temps les frontières entre humanité et animalité d’une part, entre l’homme civilisé et l’homme sauvage d’autre part ?


Les deux auteurs sont présents pour nous fournir quelques éléments de réponse. A la droite d’Antoine de Lilti, nous trouvons Pierre Serna, professeur à Paris I Panthéon-Sorbonne, qui vient de publier aux éditions Fayard Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en révolution (1750-1840). On lui devait déjà la biographie d’un révolutionnaire méconnu, Antonelle, ainsi qu’un ouvrage audacieux sur l’extrême-centre, La République des girouette. 1789-1815 et au-delà (Seyssel, Champ Vallon, 2005). Face à lui, Jean-Luc Chappey, également professeur à Paris I Panthéon-Sorbonne, qui présente Sauvageries et civilisations (Fayard). Ses travaux portent essentiellement sur l’histoire des sciences et des savants, notamment sur la Société des observateurs de l’homme, la première société d’anthropologie française

Quel est le point de départ d’écriture pour votre livre ?

Pierre Serna : Deux faits. En 2005, alors que je termine la République des Girouettes, j’achève de lire la Décade, journal quasi officiel du Directoire. Une histoire retient mon attention, narrée par Gilbert, sous-directeur à l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort. Il a été témoin d’une scène surprenante dans la rue. Un cocher bat à mort son cheval. Une femme du peuple s’interpose. Un bourgeois qui passait par là se récrie, au nom de l’atteinte à la propriété faite au cocher. Notre directeur de l’Ecole lui s’interroge. L’intervention de cette femme ne mériterait-elle pas de revoir notre façon de traiter les animaux ?
Le deuxième fait, c’est le tournant dans ma carrière qui, jusque-là, dans le sillage de Michel Vovelle contre François Furet, s’était concentrée sur les élites. Je souhaite désormais m’intéresser aux plus humbles. Or qui sont les premiers travailleurs ? Ceux qui poussent, tirent, chargent, sans jamais parler : les animaux. Pour l’anecdote, les deux seuls animaux qui parlent dans mon livre sont associés à des histoires tragiques. Dans l’une, il s’agit d’un perroquet qui crie « vive le roi ! » lors de l’arrestation de son maître. On se doute que cela n’aidera pas son infortuné propriétaire. Dans l’autre, j’évoque un conte africain où les singes, horrifiés par les crimes de l’esclavage, renoncent à l’usage de la parole.

Jean-Luc Chappey : Pour ma part, mon ouvrage est parti d’une interpellation sur la sociobiologie, l’éducation de tous, les migrants, etc. L’enfant sauvage est un moyen de revenir sur notre projet républicain, à un moment unique. Sans la Révolution française, le récit sur l’enfant sauvage aurait été impossible. C’est que je souhaite démontrer. Il y avait au XVIIIe siècle le souhait de trouver un être sans culture, de régénérer la société, son environnement, etc. En 1799, moment d’incertitude avec le Consulat qui vient, le souhait se réalise : apparaît Victor, dans l’Aveyron.

Le point commun des deux livres est de porter un regard politique sur l’animal. Comment vous accommodez-vous des différences de temporalités entre la science et la chronologie historique ?

Pierre Serna : Il y a des chronologies, des micro-chronologies, des chronologies moyennes, des faits générationnels, etc. J’ai pu repérer trois moments saillants dans la reconnaissance de la sensibilité des animaux. Première date : 26 août 1789. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen éclate le cercle jusque-là étroit de la dignité. C’est la fin du primat de la naissance. Tout homme est citoyen. Seconde date : 17 février 1794. L’abolition de l’esclavage et l’entrée immédiate dans la citoyenneté des anciens esclaves brise un immense tabou social. Tout esclave est homme, donc tout esclave est citoyen. Dernière date : 1802. Le concours de la 2nde Classe de l’Académie des Sciences morales et politiques pose cette année-là deux questions d’une étourdissante modernité : « jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? ».

Jean-Luc Chappey : L’adéquation entre histoire longue des sciences et histoire événementielle politique montre une évolution de la représentation de la communauté scientifique. En 1789, c’est le temps des classificateurs et des naturalistes. En 1792, la mode est aux chimistes et aux techniciens. En 1795, à la fin du moment thermidorial, c’est la figure du médecin, paradoxalement, qui domine. L’homme, pour être compris, a besoin d’être observé de tout côté. La montée en puissance d’un Georges Cuvier et de l’anatomie comparée ne peuvent surprendre.

Il y a un tournant 1802. C’est la fin des illusions d’Itard, le médecin-pédagogue de Victor. C’est aussi le rétablissement de l’esclavage. Quel statut donner à cette date, d’un point de vue historique ? Ne force-t-on pas la chronologie avec cette date ?

Pierre Serna : Certes, nous n’imaginons pas des basculements cataclysmiques sur une date, avec un avant et un après abrupts. A la fin du XVIIeme siècle et la renaissance de l’humanisme, Lebrun repeignait des têtes de chameaux, de tigres et de coqs sur des hommes qui, au siècle suivant, sont repris par la physiognomonie. Donc, en 1802, on ne redécouvre pas le monde.
Depuis le début de la Révolution, on a pris la mauvaise habitude d’associer son ennemi politique à un animal. Or l’animalisation, par l’abaissement que cela entraîne, rend compréhensible la plus incompréhénsible des guerres, à savoir la guerre fratricide, la guerre civile. Marie-Antoinette, l’ « Autrichienne », devient successivement une autruche, une chienne, une hyène...
En 1795, une partie de la société utilise les discours sur la Terreur pour affirmer que le peuple n’est pas prêt à devenir citoyen. Et dans la constitution de l’an III, on franchit le pas : les plus pauvres ne sont pas citoyens. La société a été animalisée.

Jean-Luc Chappey :
il n’y a pas de coupure mécanique brutale en 1802 mais une transition. Transition vers de nouvelles méthodes de statistiques de la population, vers un renforcement du poids de l’algèbre dans les concours d’entrée, etc. Itard, jeune médecin militaire, soutien enthousiaste de la Révolution, défenseur d’une « médecine sans médicament », comme les sauvages, délaisse son enfant-sauvage pour de nouveaux terrains scientifiques, en l’occurence la chirugie de la surdité.

Il y a une tentation végétarienne au début de la Révolution.

Pierre Serna  : Avec Boissel, né dans les années 1740, nous avons un homme qui revient en France dans les années 1780, après avoir vécu en rupture avec la société blanche à Saint-Domingue. Que nous dit-il ? Que ce qui le choque le plus, c’est la saleté des rue de Paris et le manque d’égouts. Pour lui, la propriété privée a conduit à la déresponsabilisation publique : chacun ne s’occupe plus que de son chez-soi. Il préconise un service de récupération des excréments, qui serviront ensuite pour l’agriculture. Le même défend un végétarisme au nom de la sensibilité des animaux. En 1793, il envoie à la Convention un projet de constitution sur « le droit des brutes », c’est-à-dire des animaux.
Certains animaux nous donnent l’image d’une société parfaite, qu’on pense aux abeilles, aux fourmis, aux éléphants. Rien à voir avec les lions et les singes par exemple. Dans certaines copies reçues au concours cité plus haut, on défend l’idée qu’une très belle civilisation est possible sans alimentation carnée : l’Inde est un cas d’école.

Jean-Luc Chappey : L’institut national des sourds et muets, les hôpitaux psychiatriques, le Muséum, la Ménagerie sont créés à la même époque, pour régénérer l’individu. L’utilisation du dynamomètre compare la force humaine à la force animale. La période est très créatrice.

Un des points importants dans vos deux livres, c’est la réflexion autour d’une science publique, d’une science partagée avec tous, d’une science pédagogique.

Pierre Serna : Le Muséum d’histoire naturelle est né en juin 1793 dans un contexte chaotique. L’animal est jusqu’alors soit un animal qui travaille, soit un animal qui fait des tours devant un public. Les scientifiques veulent rendre aux animaux leur nature et faire apprécier cette nature aux foules. On crée donc la Ménagerie, une sorte de laboratoire républicain, dans un endroit pauvre, près du Jardin botanique. Cet « éden républicain » (Bernardin de Saint-Pierre) rassemble le meilleur des collections minéralogiques, des jardins botaniques et des animaux. La visite est gratuite, organisée, utile. Ce n’est pas sans créer quelques interrogations métaphysiques. Comment montrer à des citoyens libres des animaux captifs par exemple ? Au cas par cas, on adapte la hauteur de la barrière. On réutilise l’histoire d’Hans et Marguerite, les éléphants amoureux et pudiques du jardin animalier, comme illustration de ce que sont des « brutes philosophiques ».

Jean-Luc Chappey : A côté de l’affaire de l’enfant sauvage, il y a aussi le récit autour d’une naine et un géant où on est à la croisée de la curiosité scientifique et du voyeurisme.

Question de la salle :

La Révolution française, avec la libéralisation de la chasse, n’a-t-elle pas aussi permis le massacre de grande ampleur des lapins et autres « nuisibles » ?

Pierre Serna :
En effet. A tel point que des savants du Directoire s’insurgent sur la disparition de certaines espèces et la menace que cela fait peser sur les bois. Par ailleurs, au nom de l’amélioration des rendements agricoles, tout un discours physiocratique s’est largement répandu contre les nuisibles. On préfère sauver le mouton plutôt que le loup. Aux archives de l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort, on trouve beaucoup de traités sur l’éradication des nuisibles.
Jean-Luc Chappey : Il y a un débat actuel autour de la période et de ce que l’on appelle l’ « écologie républicaine ».

Par Déborah Caquet

Les rubriques

Les Clionautes 2017

Licence Creative Commons
Les Clionautes sous licence Creative Commons Attribution
Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International

Site développé avec SPIP, un programme sous licence GNU/GPL.

Design et Squelettes : B. Modica & X. Birnie-Scott pour Les Clionautes.

Hébergement Les Clionautes par