Des consignes d’indulgence à l’impératif d’indigence, en sortir d’urgence !
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Des consignes d’indulgence à l’impératif d’indigence, en sortir d’urgence !

Bruno Modica
samedi 20 juin 2015




Cette deuxième semaine du mois de juin sera sans doute à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de nos disciplines et de nos pratiques enseignantes. Les injonctions publiées sur le site de l’académie de Versailles le dimanche 14 juin, retirées le 18 juin [1], ont finalement eu le mérite de faire apparaître bien des problèmes que nous avions soulignés au moment de la réforme des lycées de 2010, ainsi qu’en 2012, lorsque le débat sur le rétablissement de l’enseignement obligatoire de l’histoire et de la géographie en terminale des séries scientifiques a été posé.
Cet épisode « versaillais » a été très largement médiatisé, parce que ces consignes, même si l’on peut entendre l’argument d’une « maladresse », traduisent en réalité une démarche qui a eu le mérite d’être exprimée clairement. [2]
Nous ne passerons pas sur cette précision étonnante, à propos de sanctions, auxquelles s’exposeraient les correcteurs. La bienveillance pour les élèves ne pourrait-elle pas s’appliquer aussi aux professeurs ?




Elles traduisent une certaine tendance que nous avions largement dénoncée en son temps, au moins depuis 2010, celle d’un pilotage autoritaire des équipes pédagogiques par le corps d’inspection. Heureusement, cette dérive est loin de faire l’unanimité parmi ces personnels !

Je reviendrai sur la problématique générale que cette affaire a pu révéler en évoquant différents points qui sont apparus.

Programmes et volumes horaires

À l’évidence les programmes sont trop lourds, dans un volume horaire contraint, largement insuffisant, à la fois pour transmettre des connaissances mais aussi des méthodes. Comment imaginer que la maîtrise d’éléments aussi essentiels que la construction d’un plan, l’énoncé d’une problématique, ne puisse être évaluée pour le passage du baccalauréat, premier grade universitaire ?
N’y a-t-il pas une contradiction entre la disparition de la problématique en TS et l’injonction des inspections de problématiser nos cours ?
L’abandon de la problématique dans les copies est un recul considérable et même un retour en arrière par rapport à l’apport majeur des Annales : l’histoire problématisée.

l’Histoire-géographie est la seule discipline du baccalauréat pour laquelle, sauf erreur, la plupart des sujets sont connus à l’avance. [3] Si lon compare les sujets et les consignes versaillaises avec ce qui a été donné en philo et en français, on constate aisément que l’Histoire et la géographie au baccalauréat sont tombées très bas pour ce qui est des compétences attendues.
Nous rejetons cet argument qui, pour défendre ces changements, affirmait que les correcteurs étaient trop durs et que cela entraînerait la disparition de nos disciplines à terme. En réalité, ce sont les dernières évolutions qui ont transformé l’épreuve principalement en une récitation plus ou moins formalisée. Là se trouve la véritable menace contre nos disciplines !

Il faut clairement rajouter une heure hebdomadaire, ce qui serait déjà inférieur à ce qui pouvait exister avant la réforme des lycées de 2010, en série S, pour envisager sérieusement une formation efficace.

Le débat est ouvert sur le croquis de géographie, que la démarche contrainte dans le temps, avec une épreuve en trois heures, limite à un exercice de restitution par cœur sans aucun intérêt. La durée de l’épreuve peut-être portée à 4 heures dans toutes les séries générales avec un coefficient augmenté.

La question du baccalauréat et du contrôle continu.

Lors des échanges particulièrement riches sur la liste de diffusion professionnelle de la communauté des historiens-géographes <H-G-Clionautes@clionautes.fr>, il est clairement apparu que le baccalauréat sous sa forme actuelle ne permettait plus d’évaluer la capacité à envisager le cycle d’études suivant.

Réduit à une accumulation de connaissances dont on attend une restitution sans forcément de réflexion, largement vidé de sa substance par l’accumulation d’options « plus rémunératrices en points que les matières fondamentales de la spécialité », de plus en plus coûteux à organiser, il doit être repensé. L’intégration d’une dose plus ou moins importante de contrôle continu est à envisager. Mais il s’agit ici de faire preuve de courage politique !

Les débats sur la réforme du collège ont d’ailleurs fait apparaître la volonté des professeurs d’histoire et de géographie de disposer en matière d’organisation des enseignements de davantage de souplesse dans les démarches d’apprentissage et de transmission des connaissances.

L’examen terminal n’est plus véritablement une fin en soi bien au contraire ! Il est aujourd’hui devenu un boulet de plus en plus pesant induisant une forme de transmission qui fait très peu de cas des démarches pédagogiques innovantes que l’on promeut par ailleurs sans leur donner les moyens effectifs de se développer.

Pour ce qui concerne l’accès à l’enseignement supérieur, la sélection pour les choix d’admission post bac est opérée sur la base des deux premiers trimestres ! Cessons cette hypocrisie de l’obtention du baccalauréat avec des taux de réussite à plus de 90 % dans l’hexagone.
Par ailleurs, le troisième trimestre est largement amputé par l’organisation de ce rituel coûteux et chronophage, ce qui réduit d’autant le nombre effectif de semaines de cours !

Si les Clionautes proposent ces pistes de réflexion, issues d’un véritable travail collectif, sans autre ambition que de faire des propositions constructives, c’est parce qu’ils s’affirment comme un mouvement disciplinaire et pédagogique, une association de spécialistes à part entière, porteuse d’un projet pédagogique global.

Ce projet est à l’image du nœud borroméen qui rend indissociables les trois anneaux qui le composent :

  • l’anneau disciplinaire et pédagogique, qui relie intimement connaissances et transmission.
  • L’anneau numérique, à la fois comme outil et comme démarche pour les apprentissages.
  • L’anneau territorial et citoyen permettant à nos disciplines enseignées d’éclairer le débat public sur les grandes évolutions du monde d’aujourd’hui.

Ces engagements, les Clionautes n’ont pas vocation à les porter seuls, ils concernent tous les acteurs, institutionnels ou non impliqués dans cette réflexion. Et à tous ceux qui seraient parties prenantes de ces débats et de ces échanges, nous disons encore une fois : « avançons ensemble ! ».

Bruno Modica
Cazouls les Béziers
20 juin 2015

Par Bruno Modica

[1Date du bicentenaire de Waterloo, tout un symbole !

[2Si nous publions à nouveau cette page c’est aussi pour apporter un démenti à cette information entendue lors d’une réunion d’harmonisation selon laquelle :« le président des Clionautes avait mal lu le texte mis en ligne par les IPR sur le site académique de Versailles. » On notera que le démenti a été aussi apporté lors du journal du 20 h, de France 2, le 19 juin, qui a réuni 5 millions de téléspectateurs Le journal de 20 heures - Un reportage de Julie Beckrich

[3Dans la mesure où les sujets possibles sont clairement des questions de cours.

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