Prendre en compte la diversité des territoires
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Prendre en compte la diversité des territoires

Par Olivier Bouba-Olga CRIEF, Université de Poitiers

Paul-Arnaud Boudou
mercredi 6 décembre 2017

La métropole serait l’échelle la plus pertinente pour créer richesses économiques et emplois. C’est du moins cette idée qui domine le débat public. Or, rien n’est moins sûr. On peut en effet se demander si d’autres territoires ne recèleraient pas des opportunités de développement, en analysant par exemple les données disponibles à l’échelle des zones d’emploi. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), une zone d’emploi est « un espace géographique à l’intérieur duquel la plupart des actifs résident et travaillent, et dans lequel les établissements peuvent trouver l’essentiel de la main d’œuvre nécessaire pour occuper les emplois offerts ». La définition des zones d’emploi actuelles – la France métropolitaine en compte 304 – se base sur les flux de déplacement domicile-travail des actifs observés lors du recensement de la population de 2006.

Entre 2008 et 2015, la zone d’emploi de Vitré, en Bretagne, a connu une augmentation de l’emploi privé de 11 %, ce qui en fait le territoire de France métropolitaine le plus dynamique sur la période. Elle compte des entreprises comme la Société Vitréenne d’abattage (abattage et commerce de viande de boucherie), Cooper Standard Automative France (fabrication de pièces en caoutchouc pour l’étanchéité automobile), Oberthur Smart Cards (fabrication de cartes électroniques assemblées), Thalès Microelectronics (fabrication de composants électroniques) ou BCM Cosmétique (fabrication de parfums ou de produits pour la toilette), ainsi qu’une myriade d’entreprises de plus petite taille. Son taux de chômage est autour de 5 %.

Sur la même période, d’autres zones d’emploi ont connu une croissance très positive, supérieure à 6 %, comme Draguignan, Toulouse ou Vire. Pour certaines, c’est une baisse de plus de 14 % qui a été observée, à Nemours, Vierzon ou Saint-Dié-des-Vosges, par exemple.

La baisse de 1,1 % observée en moyenne en France métropolitaine depuis la crise économique mondiale – l’emploi privé est passé de 17,6 millions en 2008 à 17,4 millions en 2015 – est donc le produit d’évolutions différenciées en termes de création de richesses et d’emplois à des échelles plus fines. Certains territoires semblent tirer leur épingle du jeu mieux que d’autres qui paraissent s’enfoncer dans une crise profonde. Comment réduire ces disparités géographiques ? Comment assurer la création de richesses et d’emplois sur l’ensemble des territoires français ? Le faut-il seulement ?

Bouba-Olga B. (avec la collaboration de Chauchefoin P., Chiron H., Ferru M., Guimond B., Nadaud E.), 2017, Dynamiques territoriales. Éloge de la diversité, Poitiers : Atlantique, Éditions de L’Actualité scientifique Nouvelle-Aquitaine.

Cet article est mis en ligne conjointement par Mondes Sociaux et Les Clionautesdans le cadre d’un partenariat de co-publication.

De prêt-à-porter au sur-mesure

Un bref regard sur l’histoire récente des politiques de développement économique local montre que, pour répondre à ces questions, la France succombe le plus souvent à la tentation du modèle : politique des Systèmes productifs locaux (SPL) dans les années 1990, politique des Pôles de compétitivité quelques années plus tard, soutien à quelques métropoles dont on aimerait faire des « villes globales » aujourd’hui. On demande au chercheur d’identifier le bon modèle de développement économique, à charge pour le politique de favoriser ensuite sa diffusion sur l’ensemble des territoires.

  • Sur ces questions, cf. Vicente J., 2017, « Du Silicon dans ta Valley : pourquoi cela ne marche pas toujours », Mondes Sociaux, février et Bouba-Olga O., Grossetti M., Tudoux B., 2016, « Taille des villes et performances économiques : une légende urbaine », Mondes Sociaux, avril.

L’objectif de cet ouvrage est de proposer une analyse sensiblement différente des dynamiques territoriales. Il s’agit moins de présenter les contours d’un nouveau modèle de développement économique que de prendre acte de la diversité des territoires : diversité des dynamiques démographiques, des ressources mobilisables par les acteurs, des structures de spécialisation, des trajectoires historiques…

Alors que la méthodologie dominante consiste, en économie, à modéliser les comportements d’acteurs représentatifs pour identifier les stratégies optimales, nous défendons une approche qui considère le système économique comme un ensemble d’acteurs en interaction, avec leurs valeurs, leurs objectifs et leurs préférences. Ces acteurs sont situés dans différents espaces (géographique, économique, social, institutionnel…) et sont dotés de ressources matérielles, cognitives, sociales (…) qui permettent, mais en même temps, limitent les possibilités de changement et les inscrivent donc dans des trajectoires historiquement marquées.

En termes d’action publique, il ne s’agit plus de définir hors contexte les actions à mener sur tous les territoires, mais de faire d’une analyse approfondie des réalités locales un préalable à l’action. Analyser les contextes territoriaux, identifier les problématiques spécifiques auxquelles sont confrontés les acteurs, puis mettre en œuvre les politiques adaptées : faire du sur-mesure plutôt que du prêt-à-porter.

Opérateurs de changement

Les réflexions développées au fil des pages s’appuient sur un ensemble de matériaux empiriques quantitatifs mais surtout qualitatifs collectés lors d’un travail de terrain mené entre 2014 et 2016 sur cinq territoires d’étude : le sillon Lorrain, Belfort-Montbéliard (Franche-Comté), Pau, le plateau de Millevaches (Nouvelle Aquitaine) et Toulon.

L’ouvrage revient d’abord sur « l’obsession du modèle », en insistant sur le dernier à la mode qui suppose l’existence d’effets « masse critique » et qui plaide donc pour le soutien à quelques grandes régions, métropoles ou universités. Nous montrons que cette thèse ne résiste pas à l’épreuve des faits : les performances économiques des régions françaises, lorsqu’elles sont correctement mesurées, sont relativement proches et la croissance de l’emploi n’est pas liée à la taille des territoires.

Puisque l’identification d’un modèle générique de développement économique est impossible, il convient de se doter d’une méthode d’analyse des territoires dont nous présentons les grandes lignes. Nous insistons sur l’importance d’identifier les ressources spécifiques mobilisées par les acteurs, d’analyser la trajectoire dans laquelle ils sont inscrits (l’histoire compte) et de s’interroger sur l’influence sur les dynamiques territoriales des « opérateurs de changement » (chocs macroéconomiques, mobilité des acteurs, intervention de la puissance publique, recombinaison des ressources locales, etc.).

Des petits bouts de petits mondes

Ces analyses montrent que l’approfondissement de la mondialisation conduit à l’éclatement des chaînes de valeur, la plupart des produits étant désormais Made in Monde. Dans ce contexte, l’enjeu est d’identifier ces chaînes de valeur et de repérer le positionnement des entreprises : sont-elles impliquées dans des logiques de coût, consistant à faire à moins cher ce que d’autres pourraient faire ? Ou bien se sont-elles engagées dans des stratégies de différenciation, afin de s’assurer une position plus confortable sur les marchés ? Car les territoires, petits bouts de petits mondes, diffèrent bien plus par la qualité de leur spécialisation que par leur taille.

Nous avons également mis en évidence les liens étroits entre démographie et économie. Les flux, ce sont aussi des personnes qui résident sur un territoire mais travaillent en dehors. L’exemple de la Franche-Comté et surtout de la Lorraine est à cet égard édifiant : près de 100 000 lorrains, soit 10 % de la population active occupée, traversent chaque jour la frontière pour travailler à l’étranger, principalement au Luxembourg, ce qui n’est pas sans soulever des problèmes importants en termes de développement économique et d’aménagement des territoires.

En entrant sur les territoires par la porte des entreprises, en les interrogeant sur ce qu’elles font, sur les ressources qu’elles mobilisent, sur leurs échecs et sur leurs réussites, on oublie rapidement les discours envahissants qui nous laisseraient penser que la capacité d’innovation, de créativité et de « performance économique », est réservée à quelques métropoles. On serait presque tenté d’inverser le discours ambiant, consistant à penser que l’innovation se développe dans quelques grandes villes et à s’interroger sur les conditions de leur ruissellement dans les autres espaces : il nous semble que nombre de savoirs et de savoir-faire se trouvent hors métropole, qu’ils sont le produit d’une histoire longue et que les grandes villes agissent en complément, en assurant des fonctions supports importantes, facilitant leur diffusion. Paris devrait s’interroger sur ce qu’elle doit au reste de la France, tout comme Bordeaux, Lyon et Toulouse, plutôt que l’inverse.

Le territoire français a une géographie car il a une histoire

Les spécialisations des territoires, plus que leur taille, importent : au-delà de l’accumulation de certaines ressources dédiées à tel ou tel secteur, ce qui compte est peut-être la confrontation à telle ou telle difficulté, dans un secteur donné, qui donne l’idée d’une amélioration, d’une innovation. Les ressources dont on hérite sont à la fois contrainte et opportunité de changement. Plutôt que de faire table rase du passé, autant s’en nourrir, autant s’en servir, autant le respecter pour mieux le dépasser.

L’État a été très présent, pendant les Trente glorieuses, période de déploiement du fordisme. Son action, moins visible, reste prégnante. Il faut gérer le foncier, d’abord : le foncier forestier, sur le plateau de Millevaches ; gérer la concurrence entre les centres commerciaux, les sites industriels, les vœux de la population, sur Toulon ; gérer le foncier aussi, en Lorraine, la question des services aux personnes, à la frontière luxembourgeoise ; etc. Résoudre des problèmes relevant des politiques d’emploi et de formation, aussi : sur tous les territoires, se pose la question de la formation et du recrutement des personnes dont on a besoin et, symétriquement, de la qualification des personnes occupant des postes amenés à disparaître.

Favoriser le développement économique des territoires passe par l’édification de politiques qui dépassent les frontières des champs d’intervention. Cela suppose aussi de dépasser les espaces d’intervention. Or, les acteurs en charge du développement des territoires ont tendance à s’enfermer dans leur territoire institutionnel, à oublier de regarder de l’autre côté des frontières pour voir ce qui s’y cache et avec quels autres territoires il conviendrait de travailler.

Le but de cet ouvrage est de donner des clés de lecture de la complexité, de tirer tous les fils, de prendre acte de l’ensemble des choses qui nous rendent différents, uniques et donc précieux. C’est accepter les contradictions, c’est regarder dans les détails, plutôt que de se contenter de moyennes ou de corrélations. La complexité du monde, autre versant de sa diversité : plutôt que de la réduire, essayons de nous en nourrir et de la préserver.

Par Olivier Bouba-Olga
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