Intervenants :

Cyrille Aillet, maître de conférence en histoire des mondes musulmans médiévaux à l’Université Lyon 2 et membre du CIHAM

Lahcen Daaif, ingénieur de recherche au laboratoire CIHAM -UMR 5648 à l’Université Lyon 2

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Cet atelier pédagogique avait pour but de présenter un projet de site Web à venir prochainement intitulé : « l’Islam : religion, histoire, débats ». ce dernier est destiné à un public soucieux de comprendre les pratiques et les croyances musulmanes mais aussi de décrypter la manipulation de ce passé par les mouvements fondamentalistes actuels. Cet espace virtuel se veut une réponse aux défis du présent et aux questions que se pose le public au regard de l’actualité et des représentations véhiculées sur l’Islam.

Dans un premier temps, Cyrille Aillet, un des responsables du futur site, nous présente l’esprit et les objectifs généraux de ce futur site dont l’ouverture est prévue entre septembre 2019 / septembre 2020.

Pour comprendre les enjeux et les objectifs de ce site, Cyrille Aillet est parti de l’actualité récente. Au début du mois d’avril, la tête de liste du RN aux élections européennes a pris comme preuve pour justifier la fermeture des frontières et l’enfermement des fichés S qu’un 1/3 des musulmans serait favorable à la charia. En réalité, Jordan Bardella déformait sciemment les conclusions d’un rapport de l’institut Montaigne intitulé « un Islam français est possible« , basé sur un sondage réalisé auprès de 15000 individus. Le rapport établit que 28% d’entre eux estiment que la Charia, la loi islamique, est plus importante que la loi de la République. En réalité, cela ne constitue pas une révélation car tout croyant par définition pense que les lois de Dieu sont transcendantes. La méthodologie, contestable, de l’Institut Montaigne pose problème : comment reconnait-on et identifie-t-on un musulman en France ? Est-ce que cela se limite à une réponse à un sondage ?

Au-delà de ce questionnement, la récupération de ce sondage agite le chiffon rouge et vert de la Charia puisqu’un imaginaire de lapidation surgit immanquablement derrière. Il s’agit aussi d’un terme qui sert d’étendard à des mouvements fondamentalistes mais aussi à certaines pétromonarchies de l’Océan indien. Mais sait-on vraiment ce que veut dire la Charia ? Quiconque fréquente les textes canoniques sait qu’il s’agit simplement d’une « voie à suivre », tandis que La Charia ne se résume pas aux châtiments légaux mentionnés du Coran et qui ont été diversement interprétés et appliqués dans l’histoire. L’opposition à la loi séculière et notamment occidentale relève du contexte contemporain. Pour répondre à ce type de désinformation, les auteurs du site ont dû avoir recours à des connaissances, une analyse des discours et des idéologies du monde contemporain et des  connaissances sur l’Islam médiéval et les textes canoniques car le discours essentialiste sur l’Islam repose sur la manipulation du passé et des textes canoniques. Pour reprendre une expression de Jacques Oudy, ce discours repose sur un vol du passé de l’Islam.

L’objectif de ce projet est donc de rompre les frontières académiques pour répondre aux questions qui agitent la société. Donc évidemment, ce projet repose sur un contexte, marqué par l’existence de différentes formes de fondamentalismes islamiques et même l’existence d’un djihadisme local qui est accompagné de son cortège de violences depuis 2012. Mais les auteurs se préoccupent aussi des réactions que suscitent ces événements dans la société, à savoir la montée du soupçon vis-à-vis des musulmans, ramenés à cette supposée essence belliqueuse, violente et intolérante de l’Islam. Les auteurs se soucient aussi et enfin, de la montée du discours islamophobe qui s’emparent de différentes strates et certains acteurs de la société, y compris influents.

Ce contexte a aussi pour lieu d’expression le Web. L’arène du web est un enjeu scientifique fondamental. On ne peut plus se contenter en tant qu’universitaire et chercheur d’intervenir sur le support papier; ce dernier est dépassé. Il faut investir le web qui est envahi justement par des sites qui délivrent, au mieux des discours confessionnels, mais bien aussi souvent salafistes ou xénophobes sur l’Islam. Il est donc urgent de contrecarrer cette situation en diffusant, via ce support, des connaissances destinées à contrecarrer ces discours et faire reculer les replis identitaires et la stigmatisation visant les musulmans.

Pour cela, on dispose déjà d’instruments sur le Web. Quelques sites sérieux existent comme les cahiers de l’Islam ou les clés du Moyen Orient; il existent par ailleurs énormément de ressources sur des sites universitaires (149 ressources sont disponibles sur le Web, selon le site du gouvernement) mais ces ressources sont très dispersées et peu accessibles au grand public. Les grands médias traditionnels s’intéressent aussi à l’histoire de l’Islam mais essentiellement dans une perspective historique et géopolitique au détriment des questions religieuses qui intéressent pourtant le débat. Donc, il existe une grosse lacune sur internet car il n’est pas normal, lorsqu’on effectue une recherche, que l’on tombe immanquablement parmi les premiers sites répertoriés, sur des sites islamophobes ou salafistes.

Les objectifs fixés sont donc :

-de mettre à disposition des ressources gratuites et accessibles fabriquées par des scientifiques et des chercheurs (et non des amateurs) à destination d’un large public .  Des supports variés sont prévus : des écrits, courts et percutants, des vidéos, des liens avec d’autres sites et ressources. Les auteurs se situent dans le sillage de toute une série d’initiatives déjà prises qui visent à pourvoir le net de ressources sur le fait religieux musulman.

-Dautre part, les auteurs souhaitent également que le site soit structuré par une série de questions qui fassent référence à l’actualité, qu’il réponde à des préoccupations très larges qui répondent à des représentations, à des déformations largement diffusées dans la société.

-Il s’agit enfin de déconstruire des visions simplificatrices de l’Islam, remettre en question la vision encore prévalente d’un Islam monolithique, en insistant aussi sur la diversité de ses courants, y compris au sein du sunnisme. L’un des buts est aussi de faire une lecture de l’histoire à parts égales du fait religieux et de ses différents courants, et de remettre en question un Islam immobile dans le temps, comme clos une fois pour toutes, en montrant que les dogmes et les pratiques ont été façonnés par des débats et qu’il s’agit d’une histoire en mouvements qui fait débat.

Etudier la constitution du corpus dogmatique religieux dans une perspective critique et historique, c’est-à-dire  diffuser les recherches sur la constitution du Coran, sur la fabrication du dogme et des pratiques religieuses. En ligne de mire : apporter des connaissances sur la société les pratiques et la place de l’Islam en France.

Le public visé est large. Plus précisément, les auteurs souhaitent s’adresser à ceux qui vont être porteurs, ceux qui diffusent ce savoir : les étudiants et les professionnels confrontés à toute une série de questions et de discours divers.

Ce projet est encore dans sa phase de gestation. Il sera forcément collectif. Il part d’une initiative issue du laboratoire du CIHAM qui s’intéresse depuis 40 à l’histoire comparée des mondes chrétien et musulman mais il s’inscrit aussi  dans le groupement d’intérêt scientifique sur le monde musulman, le GIS qui a apporté le premier financement et à partir de là, à l’échelle de Lyon. A l’échelle nationale, ils aimeraient bâtir un réseau scientifique et universitaire qui impliquerait les acteurs de l’enseignement en France et dont l’avis sur le site serait précieux.

L’organisation du projet reposera sur un recours aux textes, canoniques qui seront au cœur des usages multiples et des débats  en proposant à chaque fois une édition du texte, une traduction scientifique (or, cette dernière question est épineuse !) et aussi une contextualisation de ces textes à travers leur usage dans l’exégèse classique de l’Islam et celle que font les réformistes et les mouvements salafistes.

 Les aspect techniques sont également importants et font l’objet d’un cahier des charges : ce site Web devra être optimisé pour qu’il soit visible sur les différents supports (ordinateurs, tablettes, mobiles …), sécurisé et vivant.

Dans la seconde partie de l’intervention, Lahcen Daaif vient présenter les six axes actuellement projetés autour desquels le site s’articulera, ces axes partant de sujets de société puisqu’il s’agit de répondre à des questions sensibles. Ils sont formulés sous forme de question afin de retenir l’attention du public.

Axe 1 : Le politique et le religieux en Islam sont-ils nécessairement liés ?

Cette thématique sera traitée selon 3 perspectives correspondant à trois types de sources :

  • en premier, les auteurs auront une approche théorique à partir de textes de nature théologico-politique. Seront abordés notamment la mise en place du Califat, le mythe du calife ben guidé, les différentes formes du modèle califale, les diverses théories développées par le sunnisme le chiisme ;
  • la seconde approche sera historique : avec l’exploration de l’imaginaire politique de l’Islam à travers ses modèles et contre-modèles et leur importance (les califats omeyyade, de Cordoue, les modèles régionaux et nationaux, l’Islam turc et indien, mais aussi les différents courants : le califat fatimide, le califat ismaélien). Le but est de restituer à l’islam sa pluralité de modèles possibles et d’insister sur les lectures politiques qui en ont été faites au cours du temps.
  • la littérature consacrée à la siyâsa, « la bonne gouvernance ». Il sera important de souligner que le monde musulman s’est trouvé d’autres modèles historiques puisés dans l’histoire de l’Antiquité tels que la Perse sassanide et Alexandre le Grand, bien que des exégètes ne soient pas d’accord sur l’identification de ce dernier dans les textes car pour les uns, il est un impie (donc il n’est pas question qu’il soit un modèle), tandis que pour plus de la moitié des exégètes pensent qu’il s’agit bien de lui et non d’un souverain du Yemen.

Axe 2 : l’Islam est-il violent ?

La violence liée au terrorisme islamiste focalise l’attention des médias et de l’opinion publique et certains prétendent que la violence est inscrite dans la nature de l’Islam, du fait de la présence de la notion de jihad dans le Coran.  Le site portera attention aux diverses définitions du jihad venant aussi bien des autorités religieuses, des juristes, des ascètes ou encore des mystiques, donc de groupes divers. De plus, tous les ouvrages de hadiths, de morale et d’histoire consacrent toujours un chapitre ou un pamphlet à l’ascétisme, le renoncement. Or, la violence est étroitement associée au jihad. Ce dernier est vu comme une nécessité à laquelle il faut recourir contre les infidèles ou pour défendre le dar-al-islam. Or, il y a toujours cette interprétation du jihad dans tous les ouvrages, un chapitre lui étant consacré. Mais c’est aussi un effort intérieur censé être livré contre soi-même et ses propres passions, en vue d’une morale spirituelle ou d’un perfectionnement d’ordre ésotérique. Le prophète aurait donné la définition suivante du jihad : «  si tu pouvais préserver ou conserver les obligations religieuses intactes, sache que ce serait le meilleur jihad que tu pourrais faire ». Il n’est donc plus question de faire la guerre. Il existe une  palette de définitions et de règles pour régir le jihad, d’où les malentendus sur ce sujet sensible et insaisissable en dehors de son contexte. Les rédacteurs du site s’attacheront à  déterminer l’impact que l’on put avoir les événements historiques : les premières conquêtes (les magâzi), les guerres contre l’Empire byzantin et l’Empire perse ou les croisades, mais aussi les mutations doctrinales de l’islam. Enfin, les auteurs s’attacheront à montrer que la doctrine médiévale du jihad procède de l’élaboration d’un droit de la guerre dont l’objectif est précisément de limiter et de canaliser la violence militaire et de protéger les civils, la paix étant le but souhaitable.

 

Axe 3 : l’Islam et les femmes

Dans les discours civiques et médiatiques, cette question est d’une acuité particulière. La question sera abordée selon 3 axes principaux :

  • le statut des femmes dans les textes fondateurs (le Coran et les traditions prophétiques en tête) et les différentes notions s’y rattachant.
  • l’image des femmes musulmanes dans l’opinion publique en France et en Europe occidentale, les notions d’émancipation et de soumission de ces femmes sont au cœur des débats actuels. La visibilité d’une partie d’entre elles qui portent le voile suscite naturellement la critique et heurte parfois les individus dans un contexte séculier, surtout dans le monde occidental. Cela aboutit à la construction de stéréotypes, d’un modèle unique, source de malentendus.
  • l’évolution du statut de la femme dans les pays musulmans à l’époque contemporaine. Différents thèmes seront abordés : leur capacité d’agir, leur mobilisation politique dès le début du XXème siècle dans le cadre des mouvements anticoloniaux et des révoltes arabes, par exemple. L’instruction et l’acquisition des droits politiques, et les réformes du droit civil en leur faveur, et d’autre part, la réislamisation de certaines sociétés où le statut de la femme est malmené (exemple récent : le sultanat de Brunei) seront aussi abordés.

Axe 4 : le pluralisme en Islam

Cet axe proposera une présentation des 3 grandes familles de l’Islam, avec une présentation de l’approche mystique du soufisme. Il abordera les causes politiques et les circonstances historiques qui ont contribué à l’émergence des schismes aux premiers temps de l’Islam et qui ont donné naissance aux grands courants religieux musulmans qui existent encore de nos jours. Seront aussi abordées :

  • la nature des arguments scripturaires et rationnels qui leur servent de fondements, ainsi que leurs divergences majeures concernant les rites la doctrine et la politique.
  • les grandes étapes du développement juridique qui a permis aux grandes familles de l’Islam de se différencier ou de se rapprocher au sein des divers courants.

Axe 5 : l’Islam et les autres religions 

Cet axe reviendra sur :

– les rapports de l’islam au christianisme et au judaïsme. Jusqu’aux années 90, nous constatons que le mythe de la tolérance cultivée autrefois à Cordoue et à Bagdad a une certaine prise dans les médias et une certaine littérature de vulgarisation, au mépris des tensions existantes dans les rapports du pouvoir islamique avec ses sujets non musulmans. Mais on constate aussi que ce discours a été largement remplacé par un discours qui construit au contraire l’image, figée, d’un Islam persécuteur des minorités, violemment hégémonique face au christianisme et au judaïsme. Certains versets du Coran sont instrumentalisés dans ce sens.

Cet axe aura donc pour objectif de montrer, à la lumière du Coran et de la sunna, comment la religion nouvelle s’est construite et comment elle s’est positionnée progressivement face aux deux autres monothéismes qui l’ont précédé et dont il tire sa légitimité.

– les rapports aux non-musulmans seront abordés à travers des textes légaux (avec le statut de la dhimma) et l’analyse des politiques développées par les pouvoirs musulmans au cours du temps. Une place particulière sera réservée à la question du changement de religion dont l’Islam a souvent nié l’existence, les questions liées à la conversion et à l’apostasie qui bénéficient aujourd’hui d’une médiatisation inédite. Les changements de religion et prosélytisme religieux en islam abordés à travers les débats qui ont scandé l’histoire juridique et judiciaire (qadâ) de l’islam.

Axe 6 : les sources du droit

Cet axe a pour ambition d’éclairer les liens entre la charia et droit (fiqh) et entre le juridique et le théologique, afin d’écarter des confusions. Si la charia se présente comme la loi divine et inaltérable, comme une source inépuisable, bien que son sens est déterminé en arabe par les juristes comme étant la voie droite qui mène à la source, le droit qui découle de cette source se veut multiple où la raison occupe une place plus ou moins importante selon les écoles juridiques. Les divergences principales seront décrites.

Il sera souligné que l’histoire du droit et de ses fondements peuvent être déchiffrés à la lumière des rapports conflictuels entre traditionnistes (ahl al-hadit) et rationalistes (ahl al-ra’y), notamment autour de la question de la hiérarchie des fondements et de l’autorité accordée à des questions fondamentales.

Le système d’évaluation et de validation des sources scripturaires comme preuve légale (hadith) ainsi que la notion d’abrogation (nash concernant les versets coraniques abrogés et les hadiths abrogés). Cet axe soulignera les différences entre la théologie spéculative et celui des disciplines relevant du droit.

 

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Lors des échanges qui ont suivi, il a été souligné l’importance de mettre à disposition des boîtes à outils à destination des professeurs, voire d’envisager un espace de discussion où ces derniers pourront venir poser leurs questions. Les auteurs du site ont bien souligné l’attention qui sera portée aux attentes des professeurs. Leurs avis sont les bienvenus.

Cécile DUNOUHAUD