Comment écrire l’histoire de France au XIXe siècle ? Récit national et Histoire mondiale
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Nicolas Delalande

Comment écrire l’histoire de France au XIXe siècle ? Récit national et Histoire mondiale

Chambéry 28 mars 2018 - Cercle Condorcet de Savoie

Christiane Peyronnard
jeudi 29 mars 2018

Un exposé brillant, passionnant et passionné par Nicolas Delalande [1].

Devant un public attentif réuni par le Cercle Condorcet de Savoie il vient expliquer le projet de l’ouvrage Histoire mondiale de la France publié au Seuil en janvier 2017 sous la direction de Patrick Boucheron et annoncé ainsi sur le site de l’éditeur : "une histoire de France, de toute la France, en très longue durée qui mène de la grotte Chauvet aux événements de 2015" [2]. L’ouvrage qui réunit plus de 120 auteurs a été coordonné par Nicolas Delalande ; Florian Mazel est professeur à l’université Rennes 2 ; Yann Potin est chargé d’études documentaires aux Archives nationales et Pierre Singaravélou est professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.


Nicolas Delalande introduit sa conférence par un rappel de l’actualité de ce jour [3] et du contexte des attentats de 2015 quand est né ce projet d’une histoire mondiale de la France : une histoire complexe sans vision linéaire possible puisque la France a certes eu ses héros mais aussi ces moments compromission [4]. Il rappelle que l’histoire n’est pas une commémoration collective et que le rapport entre histoire et mémoire est bien une question d’actualité.

Le livre n’est pas un livre polémique mais un ouvrage d’histoire scientifique même s’il vise un public large qui veut mettre en relation l’histoire nationale et un contexte plus large européen ou mondial, une histoire des mondialisations qui irrigue la recherche actuelle. L’exposé est construit en trois parties : projet, controverse, enseignement sur le rapport histoire-mémoire-nation.

Projet du livre

Ce travail collectif réunit 122 historiens qui souhaitent montrer que s’intéresser à l’histoire n’est pas répéter de que l’on sait déjà, que de nouvelles questions apportent de nouvelles réponses. Le choix majeur est celui d’une histoire transnationale. Les États-nations ont au XIXe siècle amené à une territorialisation des populations mais dans de nombreux domaines leurs histoires ont des formes transnationales, les nations ne se sont pas formées dans l’isolement mais dans un monde de contacts (migrations, commerce).
Le deuxième pari a été celui de la longue durée de la préhistoire à nos jours car il est impossible de choisir l’an 1 de la nation française ce que Marc Bloch nommait "le démon des origines". Les auteurs insistent sur la dimension impériale de l’histoire de France bien avant la colonisation de la seconde moitié du XIXe siècle.
Nicolas Delalande montre à travers deux exemples la mise en œuvre de ce choix : la France Libre en 1940 c’est bien sûr Londres mais incompréhensible si on ne pense pas à Brazzaville, 1923 la date a été retenue comme arrivée des immigrants arméniens après le génocide en Turquie parce qu’elle a donné un artiste vu aujourd’hui dans le monde entier comme l’expression de la culture, de la chanson française : Aznavour.

Une ambition éditoriale : chaque chapitre associé à une date est une mise en intrigue qui éclaire une problématique, destinée à faire surgir des interrogations, la date n’est qu’une entrée thématique, l’absence d’une date ne signifie pas un oubli ou un mépris mais qu’elle ne permettait pas cette ouverture sur le monde.
Parmi les 146 dates retenues, certaines sont remises dans un contexte plus large : 1789 est réinterrogée à la lumière de ses conséquences à St Domingue ou 1875 retenue car le mètre étalon devient mesure internationale.
Le choix a été fait d’une écriture exigeante mais non universitaire même si chaque notice est complétée d’une bibliographie.

Enfin l’ouvrage a une ambition civique : dans le contexte actuel que peuvent dire les historiens de l’histoire ? Comment penser l’histoire de la nation dans le contexte de la mondialisation ?

Réception du livre

Le succès éditorial, plus de 100 000 exemplaires vendus, a surpris comme les nombreuses demandes de conférence, une occasion d’aller à la rencontre des lecteurs, d’autant plus appréciée qu’elle est assez rare pour les historiens.

Mais le livre a aussi généré de vives polémiques [5].
En réponse Nicolas Delalande rappelle qu’un éclairage différent n’est pas écrire une contre-histoire et que l’histoire est une somme de points de vue à commencer par ceux des hommes qui ont vécus les événements. Réfléchir à l’histoire de France c’est aussi regarder ce que les autres pensent de nous : comprendre l’Empire et Napoléon Ier sans tenir compte de l’image laissée en Espagne c’est se priver d’un point de vue.
D’autres critiques ont pu parlé d’un ouvrage trop hexagonal. Le conférencier revient sur la polémique avec Pierre Nora à propos du choix des dates.

Nicolas Delalande fait la différence entre histoire science critique et l’apologie, l’histoire ne saurait être un débat moral (ni repentance, ni glorification). Le projet n’est pas non plus l’histoire des grands hommes [6] et s’inscrit plus dans la tradition des Annales, histoire sociale, histoire culturelle.
D’autre part il n’y a aucune vocation à l’exhaustivité, si 1905 est peut-être un oubli la question de la laïcité est abordée avec l’affaire Dreyfus [7].

Si on se pose la question des usages de ce livre, il est certain qu’il faut avoir déjà quelques connaissances de base sur l’histoire de France. Que peut en faire dans l’enseignement secondaire ? Les auteurs sont intéressés par cette question.

L’idée à retenir : montrer que l’histoire nationale et l’histoire du monde sont entremêlées.

Quels enseignements sur le rapport histoire-mémoire-nation ?

Cette question est à mettre en rapport avec la place de ce débat en France dans le monde politique.
Le conférencier montre que la réception d’une [ « Storia mondiale dell’Italia » [8] n’a pas suscité de polémiques de l’autre côté des Alpes. D’autres projets de même nature sont en cours aux Pays-Bas, au Portugal...
Le conférencier rappelle que l’histoire scientifique s’est constituée au XIXe siècle au même moment que la construction en Europe des États-nations (1870-1880) et donc que l’écriture d’une histoire nationale allait de soi (voir le rôle de Lavisse). Il est aujourd’hui nécessaire de s’interroger sur la construction de l’histoire à d’autres échelles plus vastes : il replace les lois Ferry sur l’école dans le mouvement scolarisation de l’Allemagne au Japon sans pour autant que cela enlève tout mérite au ministre. Il constate qu’il y a bien un risque de déconnecter l’histoire populaire, souvent écrite par des non-historiens et l’histoire savante et évoque la montée de la mémorialisation des années 80-90, l’historien n’a pas vocation à écrire un roman national.
C’est l’occasion de rappeler les principes de base de l’histoire (sources, critique des sources, diversité des points de vue, débats d’interprétation, existence de discontinuités) et en réponse à une question que l’historien pose les questions de son temps.

Une question revient en guise de conclusion : Comment produire de l’unité en France ?
Une ébauche de réponse : L’histoire montre que la France a connu des divisions et qu’elle a su les surmonter.

Par Christiane Peyronnard

[1agrégé et docteur en histoire contemporaine, est chargé de recherche au Centre d’histoire de Sciences Po. Il a publié aux éditions du Seuil Les Batailles de l’impôt. Consentement et résistances de 1789 à nos jours (collection "L’Univers historique"), et a coécrit avec Alexis Spire une Histoire sociale de l’impôt parue en novembre 2010 aux éditions La Découverte (collection "Repères"). Il s’intéresse à l’histoire de l’État, de la redistribution et des mouvements sociaux, en France et dans une perspective comparée. Il est également rédacteur-en-chef à la vie des idées et membre du comité de rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine

[2présentation sur le site de l’éditeur, on regrette que nous n’ayons pas reçu le service de presse demandé pour un rédacteur de la cliothèque

[3hommage national au gendarme Arnaud Beltrame après la prise d’otages à Trèbes et en mémoire de Mireille Knoll

[4il fait ici référence à la période de Vichy

[6même si, malgré l’absence de notices à leur nom Napoléon Ier et Ch. de Gaulle sont les deux noms les plus cités - voir index des noms propres

[7cet oubli sera réparé dans la nouvelle édition en préparation annoncée pour l’automne 2018

[8Storia mondiale dell’Italia, Andrea Giardina con la collaborazione di Emmanuel Betta, Maria Pia Donato, Amedeo Feniello, Editori Latersa, article du Monde

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