Rabelais, humaniste et homme d'action

 

Problèmes posés par l'étude de Rabelais.

Définition de l'humaniste par un travail sur la biographie de Rabelais.

La nouvelle éducation humaniste contre la scolastique.

L'éducation de Gargantua

Lettre de Gargantua à son fils Pantagruel

Humanisme et religion

 Catholiques contre protestants: l'Ile des Andouilles.

 

L'étude de  Rabelais dans le programme de seconde n'est pas d'une très
grande originalité. Bien des manuels utilisent les textes des deux premiers
livres (Pantagruel et Gargantua) traitant des questions d'éducation. Mais la
vie et l'oeuvre de François Rabelais peuvent permettre d'aborder l'essentiel
des aspects de cette partie de programme; Rabelais est un touche-a-tout
voyageur aux relations nombreuses (puissants, autres humanistes);
Pantagruel, Gargantua et le Quart livre offrent des textes sur l'optimisme
humaniste, sur les relations entre humanisme et religion, sans parler de la
pédagogie évoquée précédemment.
        Mais le docteur en quintessence ne se laisse pas utiliser si facilement.
La lenteur extrême avec laquelle j'ai construit la préparation apparente
cette étude a l'escalade du K2 par la face nord. La vie de Rabelais n'est
pas transparente, même si on peut compter sur un peu plus d'informations que
pour Socrate et Averroès : On n'est même pas sûr des dates; naître au moment
de la mort de Louis XI n'a pas exactement la même signification qu'une venue
au monde postérieure au retour de Colomb.
        D'autre part, plus encore qu'Averroès, et au contraire de Socrate, le
personnage est ambigu : vie scandaleuse (le moine a eu trois enfants) et
condamnation des sorbonagres vont de pair avec une vie de courtisan et de
solides protections. Ses textes posent de redoutables problèmes
d'interprétation (concernant certains personnages notamment); ils ne se
laissent pas découper en petites unités comme je l'ai fait pour les écrits
de l'athénien et du Cordouan.
        La langue, enfin, ne nous aide pas: mélange de langage savant et de
vulgarités souvent scatologiques, le texte rabelaisien, même traduit en
"françois" moderne, déconcerte nos élèves a la fois par rapport a leur façon
de s'exprimer, mais aussi par rapport au français que l'on voudrait tant
lire dans leurs copies. Bref, cela pouvait passer avec le commentaire d'un
texte nécessitant une heure cours dans les deux semaines pris par ce thème;
mais ca coince pour une étude suivie.
        Le choix et le montage des textes pour ce dossier ont donc ressemble a la
quête du Graal.

I. l'étude biographique.

Mais  avant tout, il faut commencer par dresser le portrait du personnage:
comme précédemment, cela sera fait avec une série de questions et une carte.
Pour répondre aux questions, les élèves peuvent utiliser la bonne biographie
proposée par Itinéraires Littéraires (Moyen-âge), chez Hatier (elle suit
d'ailleurs une introduction fort utile a l'humanisme).  On leur demandera:

1) Dans la biographie de Rabelais, repérez les villes qui ont été des
grandes étapes dans sa vie et placez-les sur le fond de carte. Dans la
légende vous indiquerez la fonction et l'importance de ces villes a l'époque.

-> Chinon (lieu de naissance), sert a leur montrer l'importance du Val de
Loire a cette époque (Châteaux, langue...)
-> Paris: ici essentiellement comme ville universitaire et capitale
"théologique" (rappel sur la Sorbonne, sa fondation, ce qu'elle est devenue
a ce moment la: une autorité capable de nuire aux écrivains et au pouvoir royal)
-> Lyon: on remarquera sa situation de ville frontière, on insistera sur son
rôle culturel de ville d'édition. C'est aussi la que Rabelais a fait sa
première dissection mais la capitale universitaire de la médecine c'est:
-> Montpellier
-> Rome: a la fois capitale religieuse, politique et culturelle; un lieu de
passage oblige pour l'apprenti-humaniste.

Evidemment, la biographie d'Erasme offre la possibilité de dresser une carte
culturelle de l'Europe plus complété (mais cela ne tient pas en une heure de
module avec les autres questions....)

Les trois autres questions concernent les métiers exerces par Rabelais, les
menaces contemporaines sur son oeuvre et les protections dont il a pu
profiter. La biographie d'un humaniste permet de montrer aux élèves que
ceux-ci n'étaient pas des rats de bibliothèque cloîtres (même les moines!)
mais participaient pleinement a la vie de leur pays et de l'Europe. Même si
le terme peut paraître anachronique, ils étaient engagés
 

Etude de textes: humanisme et Education

Pour commencer, on parlera, sans surprise, de la pédagogie des humanistes;
la plupart des manuels offrent les textes de l'éducation de Gargantua et/ou
la lettre de ce dernier à son fils Pantagruel (programme gigantesque de
connaissances à engloutir; un festin de savoirs encyclopédique). Il faut
bien-sur opposer l'enseignement médiéval sauce sorbonagre (1ère éducation de
Gargantua, chapitres 17 à 22) à l'enseignement humaniste (Garg. chapitres 23
et 24, lettre de Gargantua à Pantagruel, Pant. ch8).
La critique de la scolastique vise un enseignement perçu par les humanistes
comme un exercice de virtuosité stérile fondé sur un abîme d'ignorance.
Qu'en était-il réellement ?

La Scolastique c'est d'abord l'étude des textes: les Ecritures, mais surtout
leurs commentaires et un corpus philosophique centré sur Aristote et ses
commentateurs. Techniquement les exercices sont :
-la lectio (c'est à dire l'explication des textes)

-La Quaestio (un problème posé auquel le maître seul fait la réponse en
utilisant une technique d'argumentation très codifiée - et assez dialectique
du genre thèse, antithèse, solution...). (un sommaire d'une des sommes de
St-Thomas d'Aquin- à citer- ne serait pas inutile...)

-La disputatio (un peu le même principe mais avec la participation des
étudiants): c'est sans doute cette disputatio qui agace le plus les
humanistes; épris de vérité et d'absolu, il ne peuvent supporter un
enseignement qui entraîne à savoir soutenir , grâce à une simple agilité
intellectuelle et oratoire, n'importe quelle opinion.

Pour illustrer cet aspect stérile de l'agilité intellectuelle qu'offrait
l'enseignement de l'époque, deux passages sont utiles: l'affaire
baisecul-humevesne (incompréhensible série de plaidoyers se terminant par
celui, brillant mais tout aussi vide de sens, de Pantagruel, Pant. ch 11 à 13)
le plaidoyer de Janotus de Bragmardo demandant à Gargantua de rendre les
cloches de Notre-Dame (Garg. ch 19).

On peut aussi mettre un texte de Rabelais en parallèle avec les écrit de
celui qu'il considère comme son maître- Erasme. Le chapitre 49 de l'éloge de
la folie- voir Itinéraires littéraires p. 196-197- décrit les études
secondaires. Attention, son utilisation en cours  revient à jongler avec une
grenade dégoupillée ("Eux qui bourrent le cerveau des enfants de pures
extravagances...")

D'ailleurs, en général, cette critique des humanistes sur l'éducation de
leur pères (mais qui se poursuit à leur époque) provoque des remous dans les
classes les moins amorphes en ces temps d'allègre questionnement...

Maintenant, pour les textes qui concernent l'éducation nouvelle, on mettra
l'accent sur l'étude des langues: un humaniste est d'abord un traducteur
avant d'être un penseur: cela doit renvoyer les élèves automatiquement à la
biographie de Rabelais et à l'arrivée des textes grecs au XVème siècle.
Il faut aussi montrer que cette éducation a un but ("science sans conscience
n'est que ruine de l'âme"):rendre l'homme individuellement meilleur.

La partie suivante consacrée aux liens entre humanisme et religion montrera
le naufrage de cette belle utopie...

Etude de documents: manuel Nathan seconde

explication des textes 3 et 4 p 113.

Gargantua et Pantagruel sont les personnages des romans de Rabelais; ce sont des géants: leur appétit de savoir est donc énorme. Le texte 3 est une caricature de l'enseignement de la sorbonne que critique Rabelais.
La Sorbonne est l'université de Paris, elle est réputée pour l'enseignement de la Théologie (sciences étudiant le domaine religieux) Elle est particulièrement puissante à cette époque car son autorité religieuse lui permet de condamner à mort un écrivain ou un éditeur soupçonné d'hérésie, ou de faire brûler des livres. Pour Rabelais, les professeurs de la Sorbonne sont des ânes (doù le terme sorbonagres). Derrière cette caricature, Rabelais veut montrer que cet enseignement du Moyen-Age est inutile car il n'apporte pas de connaissances véritables. Cet enseignement consistait surtout en l'étude des commentaires des textes sacrés ou de la philosophie antique (uniquement Aristote), connus par des traductions. On apprenait aussi aux étudiant à débattre sur n'importe quel sujet pour soutenir une idée ou son contraire. Pour les humanistes cet enseignement est donc vide et trop formel (insiste trop sur les formes et pas assez sur le contenu).

texte 4:
On constate que la lettre de Gargantua invite son fils Pantagruel à apprendre tous les domaines (matières) connues à l'époque: les langues, la littérature antique,les sciences, le droit , l'étude des textes sacrés. Cest donc un savoir encyclopédique. Rabelais parle en connaissance de cause: il a lui même étudié les langues (il est traducteur de grec), le droit, la médecine (il est docteur en médecine).Seule l'astrologie est rejetée: elle est perçue comme une superstition (à ne pas confondre avec l'astronomie ou étude des astres, encouragée dans la lettre). Cest aussi un programme déducation physique: apprendre la chevalerie nécessitait un entrainement intensif pour être en bonne forme (l'armure et l'armement des chevaliers étaient très lourds!). Pour les humanistes comme Rabelais Le savoir devait saccompagner d'un bonne forme physique (un esprit sain dans un corps sain).
Le programme insiste particulièrement sur l'étude des langues et en particulier du grec. Les progrès des connaissances lors de la Renaissance sont en effet dus à la redécouverte des uvres antiques. Par exemple, la connaissance du grec a permis à Rabelais détudier les textes des médecins grecs, sans passer par les traductions arabes.
Mais ces langues servent surtout à lire les textes sacrés (Bible etc..) dans le texte: commence à visiter les saintes lettres: l'ancien testament est écrit en Hébreux et les Evangiles (Nouveau Testament) en grec. Le but de cette éducation est aussi et surtout moral et religieux: il aut ainsi rendre lhomme (l'individu) meilleur et lui permettre ainsi de se rapprocher de Dieu. Il ne sagit donc pas daccumuler le savoir pour le savoir: science sans conscience nest que ruine de lâme.

Etude de textes: humanisme et religion

Un groupement de textes de Rabelais doit également permettre de montrer la
position des humanistes face aux grandes questions religieuses qui secouent
leur époque a partir de 1517.
Rabelais,comme les plus grands humanistes, a eu une position très critique
vis-a-vis de l'église de son époque mais sans que cela le face basculer du
cote des protestants. Fidèle a leur idéal, ces humanistes ont cru pouvoir
rendre meilleure leur église sans rompre complètement. Ils partagent des
objectifs luthériens et calvinistes: les évangiles comme source unique de
l'enseignement religieux;  la condamnation des dérives de l'autorité papale.
Mais Rabelais, comme son roi François Ier entoure "d'évangélistes", ne saute
pas le pas.
On en profitera pour éclairer les élèves sur les différences entre
protestants et catholiques, au besoin en leur faisant consulter le tableau
paru dans le n°215 de L'Histoire et consacre aux guerres de religions.(p 25)

Le recueil de textes doit donc illustrer d'une part les critiques
religieuses, d'autre part le refus de rupture et des guerres de religions
qui vont avec.
Pour la critique, on pourrait penser a la visite de l'île de papimanie
(Quart livre ch. 49-51) où Rabelais tire à boulet rouge sur les decretales
papales, voire sur l'autorité papale elle-même:

"Vous dites bien, dit Homenas, c'est l'image de ce dieu de bien sur la terre
dont nous attendons la venue et que nous espérons voir une fois dans ce
pays. (...) En en voyant seulement le portrait, nous gagnons la rémission
pleine et entière de nos péchés mémorables en même temps que la troisième
partie  avec 18 quarantaines de nos péchés oublies! Aussi ne le voyons-nous
qu'au grandes fêtes annuelles" (Quart livre, ch. 50, Pantagruel et ses amis
sont arrives sur l'île de papimanie; Homenas, l'évêque des papimanes vient
de leur montrer une image du pape).

Panurge enfonce le clou: "ce portrait ne ressemble pas a nos derniers papes,
car je les ai vu porter (...) un armet surmonte d'une tiare persique; et
alors que tout l'Empire chrétien était en paix et en silence,  eux seuls
faisaient une guerre félonne et très cruelle".

Cela permet de rappeler que le pape, chef spirituel est aussi un souverain
temporel et que certains jouent aux chefs de guerre (cf Jules II, pape
casque tant loue par Machiavel...) Mais ici Rabelais pense à d'autres guerres:

"c'était donc contre les rebelles les hérétiques, les protestants désespérés,
non obéissants a la sainteté de ce bon dieu sur terre, dit Homenas. (...) Et
il doit aussitôt mettre a feu et à sang les empereurs, rois, archiducs,
princes, républiques qui transgresseront (...) ces mandements..."
"Ici, dit Panurge, (...) ils ne sont pas hérétiques (...) comme ils sont en
Allemagne et en Angleterre. Vous êtes des chrétiens tries sur le volet.
-Oui, dit Homenas, aussi seront nous tous sauves."

Voici donc un extrait qui peut constituer une excellente introduction a la
situation religieuse du temps de Rabelais.

Pour autant, Rabelais n'oublie pas de critiquer les protestants, en tout cas
les calvinistes, qu'il appelle les "andouilles":
Lorsque' arrivant dans l'île des andouilles, l'île farouche, Pantagruel
demande s'il peut faire quelques chose pour mettre fin a la guerre entre les
andouilles et carême-prenant, c'est a dire la guerre entre Calvinistes et
catholiques; réponse d'un compagnon de route, Xenomane:
"Ce n'est pas possible pour le moment. il y a environ quatre ans que (...)
je me mis en devoir de traiter de la paix entre eux (...) Carême-prenant ne
voulait point dans le traite de paix comprendre les Boudins sauvages ni les
Saucissons montigenes (...) Les andouilles demandaient que la forteresse de
caques fut régie et gouvernée par elles.(...) Ce qui ne put être accorde;
les conditions semblaient iniques a l'une et a l'autre partie. (...) Vous
réconcilierez plutôt entre eux les chats et les rats, les chiens et les
lièvres".
Quart livre, ch.35

Cet extrait montre que le débat d'idée a été rapidement évacue au profit de
questions géopolitiques: Rabelais renvoie dos-a-dos les deux adversaires.

Ce dérapage de l'engagement religieux au profit de buts strictement politiques peut nécessiter une explication du Machiavélisme.

explication texte Ch 35 du Quart livre, l'Ile des Andouillles.

Le Quart livre est le dernier ouvrage publié du vivant de Rabelais (1552), il est contemporain des guerres de Religion en Allemagne.

Les andouilles décrites dans ce texte désignent les Calvinistes. Carême-prenant, leur adversaire désigne la papauté.
Les calvinistes sont des protestants qui suivent les idées du français Jean Calvin. Celui-ci pense que l'homme n'obtient pas le salut pas ses actes, mais qu'il est prédestiné (Dieu a décidé depuis toujours quil irait au paradis ou en enfer).
Les humanistes et les protestants ont beaucoup de points communs: pour eux , l'enseignement religieux est contenu dans les textes sacrés que chacun doit lire et non dans les commentaires et les interprétations de l'Eglise. L'Eglise catholique est donc critiquée tout comme l'autorité du pape (Dans l'Ile des papimanes (Quart livre), Rabelais condamne ceux qui vénèrent le pape comme dieu etqui considèrent les textes du pape comme des messages divins).
Mais les protestants sont allés plus loin et se sont séparé de l'Eglise catholique: il existe depuis les années 1530 des Eglises protestantes organisées sur un plan national (cest à dire dirigées en fait par les princes et autres chefs d'Etat, en Allemagne et en Grande-Bretagne).
Beaucoup dhumanistes refusent de suivre les protestant dans lerur rupture avec l'Eglise catholique: Erasme écrit des textes contre les idées de Luther. Rabelais critique ici les Calvinistes car ils sont aussi intolérants et intransigeants que les catholiques, ce qui conduit aux guerres de religions. Le texte sachève sur une note très pessimiste: il semble impossible de concillier les deux adversaires, tant il sont entétés. Lhumaniste était fondé sur loptimisme quant à la nature humaine (on pouvait rendre l'homme meilleur); à la fin de sa vie, Rabelais a vu les évennements remettre en question cet optimisme.