Blois 2013. Trois historiens écrivent la guerre
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Blois 2013. Trois historiens écrivent la guerre

jeudi 17 octobre 2013, par Joël Drogland

Animée par Emmanuel Laurentin, la table ronde réunit trois historiens spécialistes de la Grande Guerre et leur demande de réfléchir sur l’écrit, à la fois l’écriture de leur livre et l’utilisation des sources écrites :

Stéphane AUDOIN-ROUZEAU directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et président du Centre international de Recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Avec Jean-Jacques Becker, président d’honneur du Centre de recherche de l’Historial, et Annette Becker, il a fortement contribué à renouveler l’historiographie de la Première Guerre mondiale en définissant le concept de « consentement » pour expliquer le fait que les populations européennes et les troupes aient massivement soutenu le déclenchement du conflit et soutenu le terrible effort de guerre des différents États belligérants, sans qu’il n’y ait de mouvements de révolte ou de contestation, exceptées les vagues de mutineries de l’année 1917.

Christophe PROCHASSON, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales spécialiste de l’histoire politique et de l’histoire culturelle de la France aux XIXe et XXe siècles. Il a consacré de nombreux travaux à l’histoire de la gauche, aux intellectuels, ainsi qu’à l’histoire de la Première Guerre mondiale en participant notamment au Conseil scientifique de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, directeur des Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales de 2007 à 2013. Il a codirigé plusieurs ouvrages parmi lesquels le Dictionnaire critique de la République (2002, avec Vincent Duclert) et Vrai et Faux dans la Grande Guerre (2004, avec Anne Rasmussen).

Emmanuel SAINT-FUSCIEN, jeune checheur, auteur d’une thèse portant sur les relations d’autorité au sein de l’armée entre la fin du XIXe siècle et la fin de la Grande Guerre : Á vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre. Il mène actuellement « une recherche autour du réinvestissement des expériences de la Grande Guerre, tant celles des élèves que celles des enseignants, dans les mondes scolaires au cours des années 1920 et 1930. Parallèlement, il tente de participer à l’élaboration d’une histoire de l’autorité pédagogique et de l’obéissance scolaire en Europe au cours du XXe siècle. »

Stéphane Audoin-Rouzeau parle de son dernier livre, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), Le Seuil, 2013. Il explique comment, pour répondre à une commande qui lui était faite de publier un livre à l’occasion de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, il a voulu faire une oeuvre originale et a trouvé là l’occasion d’écrire ce qu’il n’avait encore jamais osé écrire, un ouvrage situé aux frontières mouvantes de l’ego histoire, du récit de famille, et de l’histoire. Il récuse d’ailleurs les deux premiers qualificatifs.

Il s’agit dit-il, « d’un livre sur la Grande Guerre avec une subjectivité assumée. » Il affirme que la Grande Guerre est le vrai sujet de son livre qui analyse la violence dans ses conséquences postérieures à la guerre. Ses trois grands-pères sont des survivants de la guerre et de la violence et il a voulu montrer comment elle a continué à agir sur les acteurs sociaux à leur insu, jusqu’à nos jours. Non sans émotion, il nous montre comment la guerre détruit les relations père-fils sur trois générations. Le grand-père rentre physiquement intact de la guerre, c’est un héros, tout le monde le lui dit, mais il ne parviendra pas à reprendre pied dans la vie. Il est détruit. Son épouse, son fils et son père ne comprennent pas la violence qu’il a subie et qui continue de peser sur lui. « Mon père fut inconscient de la guerre de son père. Il devint pacifiste est proche des surréalistes de la fin des années 50, qui n’ont jamais voulu comprendre la Grande Guerre, qu’ils avaient faite est qu’ils voulaient nier. Mon père devint pacifiste. » Et il souffrit de voir que son fils devenait historien de la guerre, dans une perspective opposée aux croyances de son père. En effet, Stéphane Audoin-Rouzeau montrait dans ses écrits que les soldats étaient des acteurs partiellement consentants, réalité qui était tout à fait insupportable à son père. Stéphane Audoin-Rouzeau raconte comment son père a dessiné un clairon dans la marge de la dernière page de la thèse de son fils qu’il venait de lire.

Christophe Prochasson nous dit qu’il a eu lui aussi une relation personnelle à la guerre que son grand-père avait faite, et qu’il racontait interminablement dans des discours de plus en plus répétitifs. Il s’agissait de traduire les réalités de la guerre de manière à ce qu’elle soit entendue par ceux à qui ils les racontaient : «  des expériences verbalisées dans des récits audibles  ». « Je suis entré dans la Grande guerre par la porte de la politique » nous dit Christophe Prochasson. « Ma réflexion s’est construite en trois étapes pour répondre successivement à la question de l’expérience, puis à celle de l’écriture, puis à celle de la relation à la guerre. » La guerre est productive d’une grande quantité de sources écrites. Pour celui qui a vécu la guerre, « l’écriture mentalise l’expérience, elle est un acte avant d’être devenu une source  ». « On a oublié que l’acte d’écriture est constitutif de ce qu’étaient ces soldats.  »

Il faut aussi se poser la question de l’origine de la volonté de publication, y compris des correspondances. Il insiste sur la diversité des textes produits par les combattants, de la lettre avec de nombreuses fautes d’orthographe jusqu’aux récits littéraires. Il faut savoir à qui s’adressent les textes produits. Il faut encore s’intéresser au support de ses écrits : Marc Bloch écrit d’abord sur un agenda, notant les faits du jour, puis ils ne respecte plus les jours (ce qui tend à confirmer les réflexions d’une autre table ronde sur l’historicité des guerres). Il insiste encore sur le fait qu’il ne faut pas « traverser le texte sans les voir  ». À ce moment il évoque une double lettre de Marya à son fiancé qui part à la guerre en 1915. Après l’avoir quitté, après leurs adieux, elle lui envoie une première lettre qu’on pourrait qualifier de patriotique dans laquelle elle affirme le comprendre et le soutenir dans le combat qu’il va entamer. Dans une seconde lettre écrite au coeur de la nuit, une lettre absolument magnifique qu’Emmanuel Laurentin lit avec beaucoup d’émotion, elle exprime son amour et son déchirement devant le départ de l’être aimé. Ce qui tend à montrer qu’il y a plusieurs registres décrit, que certaines lettres sont faites pour être lues et d’autres non, que les unes sont faites pour être lues par une personne seule, d’autres par plusieurs, l’ensemble de la famille généralement. La question du destinataire a donc son importance

Jeune chercheur, Emmanuel Saint-Fuscien affirme avoir un rapport différent à l’événement de celui de ses deux collègues : « Je suis assez indifférent. Je n’ai pas la moindre empathie avec cette expérience ». Il pose la question de la transmission du traumatisme : les jeunes chercheurs sont plus proches de la guerre d’Algérie ou de la Seconde Guerre mondiale, mais la déprise n’est pas totale et il serait assez facile de montrer que beaucoup de jeunes chercheurs ont un rapport personnel avec l’une de ces deux guerres. Pour sa part il s’est préoccupé des questions d’autorité et d’obéissance. Prenant connaissance des travaux de Jean-Jacques Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau, réfléchissant à la « cage flexible », c’est-à-dire aux nécessités de la contrainte sur le combattant, mais aussi à sa marge d’autonomie, il a souhaité travailler sur ce sujet. « Je croyais  » dit-il, « aborder un sujet très personnel, alors que nous étions des dizaines, au début des années 2000, à nous lancer dans ce type d’histoire culturelle. ». Il explique que son premier ouvrage est une thèse qui obéit aux canons du genre et qui n’est donc pas un ouvrage aussi littéraire que ceux de ses deux collègues. Ces sources sont constituées par environ 150 ouvrages de littérature militaire d’avant 1914, par la littérature de témoignage, et par des études statistiques qui portent sur les conseils de guerre et étudient les évolutions de la manière d’obéir. Il affirme écrire « laborieusement, difficilement, sans plaisir ».

La discussion avec le public permet d’aborder, mais seulement d’aborder, quelques intéressantes pistes de réflexion. J’en soulignerai deux.

- Le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau permet d’aborder le conflit épistémologique entre la psychanalyse et l’histoire dont le récit régressif pourrait être le point commun. À ce propos sont évoquées les questions de la mémoire, de la transmission, du vocabulaire analytique et de la prise en compte sans doute bientôt nécessaire des neurosciences par les historiens (sont alors évoqués les derniers travaux de Denis Peschanski).

- Stéphane Audoin-Rouzeau travaille actuellement sur le génocide au Rwanda et sur des guerres contemporaines. Il constate l’appauvrissement de la production d’écrits et en cherche les raisons : moins d’acteurs sont concernés, la mort est moins présente, l’antimilitarisme a disparu laissant place à l’indifférence, l’image rend compte bien davantage que l’écrit et semble parfois rendre le texte inutile, la virtualisation du combat à vidé les acteurs d’une possibilité d’écriture. Et de conclure sur cette interrogation : un pilote de drône pourra-t-il faire un récit de guerre ?

 

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