Usages des technologies éducatives en classe : constats et propositions
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mardi 10 novembre 2009, par Caroline Jouneau-Sion

Nos établissements scolaires sont indéniablement de plus en plus équipés en matériel informatique et en outils pour le numérique. Cependant, les enquêtes nationales (SOFRES pour les Landes, enquêtes européennes …) montrent que les enseignants ne s’en sont pas encore emparés. Quels sont les freins à l’utilisation des outils numériques pour l’éducation ? Les constats et propositions ci-dessous sont le fruit des discussions sur les réseaux clionautes (liste H-francais et Ning).

Les freins

Les effectifs : Comment emmener 30 élèves dans une salle informatique et les accompagner dans leur apprentissage ? Une classe en salle informatique de plus de 25 élève est difficile à gérer. Or, hormis en Réseaux Réussite Scolaire, on frôle les 30 élèves par classe en collège et 35 au lycée. Impossible d’utiliser une salle informatique dans ces conditions : l’informatique demande un accompagnement individualisé incompatible avec ces nombres.

La peur : lorsqu’il utilise les TICE pendant une heure de cours, un enseignant doit maîtriser :

  • les connaissances que le programme officiel lui demande de transmettre
  • les démarches pédagogiques à même de lui permettre de transmettres lesdites connaissances
  • la relation enseignant/enseigné change. Madiot dit « une intrusion à l’intérieur de la relation qu’ils essaient de tisser entre les élèves et le savoir » [1] : l’enseignant n’est plus l’expert du sujet traité ni de l’outil utilisé, il se peut même que l’élève le soit davantage. C’est assez déstabilisant pour un enseignant entré dans le métier pour transmettre son savoir… et cela demande une sacrée remise en cause !
  • la classe, plus ou moins nombreuse et plus ou moins encline à travailler.
  • les techniques : la stabilité et la fluidité du réseau, le bon fonctionnement des machines, le bon fonctionnement des logiciels ou des sites utilisés…
  • la sécurité : il doit veiller à ce que les élèves n’aient pas accès à des sites ou à des personnes dangereuses pour les enfants qu’ils sont encore.
  • Le temps : il faut atteindre le but fixé en 55 mn !

Les deux premiers points amènent l’enseignant à concevoir une séance qui soit apte à faire acquérir les connaissances voulues avec l’outil ou les outils le(s) plus pertinent(s) et les moins onéreux, ce qui prend du temps ; il faut aussi que le tout soit « mieux » que ce que l’enseignant aurait proposé sur papier

Après cet investissement important, il fait face à une classe excitée par les machines ; si toutes ne fonctionnent pas, il faut être capable de réparer ou de réagir, et si aucune ne fonctionne, il faut avoir sous le coude une autre proposition d’activité sans ordinateurs ;

Certains élèves sont très doués en informatique alors que l’enseignant l’est rarement : il faut envisager un changement de posture dans lequel l’enseignant n’est plus l’omniscient.

Les ordinateurs permettant l’accès à des sites, à des logiciels indésirables, il y aura certainement des conflits et l’autorité qu’il faudra gérer.

Le tout en 55 mn ! Il est normal que les enseignants hésitent à réserver la salle informatique !

- L’ordinateur est-il plus efficace que les outils traditionnels ? Les enseignants ont à cœur de remplir leur mission, aussi demandent-ils, avant d’utiliser un outil qui va leur demander un lourd investissement en temps et en énergie, à être convaincus de son utilité, son efficacité, ses effets sur les apprentissages. Il manque d’études sérieuses, de recherches actions qui permettent de mesurer les effets en termes d’apprentissage et qui soient accessibles (dans tous les sens du terme) aux enseignants. L’équipe EducTice de l’INRP par exemple serait un interlocuteur approprié.

- L’organisation est trop rigide avec le découpage en heures de cours de 55 mn, trop court pour mettre des élèves en activité TICE. La mise en route (allumage des machines, connexion …) est encore trop longue parce que les outils numériques ne font pas partie du quotidien, elle « mange » une trop grande partie de la séquence de 55mn. De plus les TICE sont vus comme un complément du cours et ne sont pas intégrés dans le cours, ils sont donc considérés comme chronophages.

- L’école numérique d’aujourd’hui est trop fermée :

  • Trop de filtrage dans les établissements ! filtrages inefficaces qui laissent passer ce qu’on cherche à cacher mais nous empêchent d’aller sur Youtube lorsqu’on y a repéré une vidéo utile.
  • Des ENT et autres sites d’établissement qui restent fermés, ouverts seulement en lecture à l’extérieur. Il nous faut donc multiplier les entrées, les outils pour les différents acteurs de l’école : ENT pour les notes et le cahier de texte, mais blog extérieur pour pouvoir communiquer au dehors (avec d’autres classes, d’autres profs…), wiki, hébergement de vidéos etc… c’est à se perdre !

- L’ordinateur accentue les inégalités sociales : entre les familles qui ne sont pas équipées, celles qui le sont mais où l’ordinateur familial est occupé par les grands pour jouer, les familles qui veulent (légitimement) limiter le temps que leurs enfants passent sur l’écran… les enseignants rechignent à utiliser le numérique pour assurer un lien fort entre l’école et la maison.

Nos préconisations :

Le matériel

- Intégrer les technologies dans la vie quotidienne :

  • Equiper en souplesse A l’équipement d’une salle informatique, il faut préférer équiper toutes les salles ou équiper les élèves : nous devons pouvoir penser une séquence intégrant les TICE ainsi que d’autres outils, plutôt que penser une séance TICE isolée du reste. Il faut donc plutôt équiper les salles de cours en équipement souples (miniportables ?) plutôt que des salles informatiques qui sont vite surchargées.
  • Relative uniformité dans l’équipement : Les établissements sont de mieux en mieux équipés : matériel informatique + connexion internet haut débit. Dans un établissement, il faudrait que les salles soient équipées uniformément, sauf cas particulier, de manière à ce que les enseignants puissent retrouver les mêmes conditions et donc adopter les mêmes démarches.
  • Cohérence dans les dotations entre l’école, le collège et le lycée de manière à ce que les automatismes acquis ne disparaissent pas.

- Mais pas de plan national d’équipement, uniforme et qui ne correspond pas aux besoins !

- Maintenance du matériel et du réseau

  • Un technicien à temps plein pour la maintenance et l’entretien : L’entretien du matériel et du réseau est indispensable pour éviter l’instabilité et les problèmes matériels. Il est irréaliste de poursuivre le développement de l’équipement des collèges sans poser la question : qui va assurer la maintenance ? ○ Le système des enseignants payés en heures sup atteindra ses limites. ○ Le recours à des sociétés privées est une solution chère. Il faudrait créer des postes de spécialistes de la maintenance des réseaux et des machines dans les établissements, des techniciens de maintenance qui s’occuperaient de deux ou trois collèges et pourraient assurer la maintenance à distance pour les problèmes les moins graves et des déplacements sur site pour les problèmes plus importants. Ils pourraient aussi être dans les classes au besoin, pour intervenir en cas de souci technique.
  • Il faut aussi renouveler l’équipement régulièrement, faute de quoi de nombreux sites et logiciels ne peuvent fonctionner.

- Choisir un équipement qui permette de mettre en place une véritable pédagogie de projet

  • Un équipement adapté aux besoins des équipes : L’équipement se limite cependant trop souvent au vidéoprojecteur et TBI qui ne permettent pas de mettre en œuvre une pédagogie de projet. Le modèle qui arrive dans les établissements n’est souvent pas celui qui a été choisi, à cause des contraintes comptables (appels d’offres, groupements d’achats etc…)

    Il faudrait une véritable analyse des besoins menée en liaison avec les enseignants de terrain concernés et non des plans d’équipement massifs et indifférenciés qui ne tiennent compte ni des réalités locales ni des besoins réels. Il faudrait également un véritable suivi avec des interlocuteurs des conseils généraux qui visitent les collèges et rencontrent les enseignants de terrain. Laisser aux enseignants le choix des outils. (Gilles Boué) - Mettre en contact les entreprises et administrations donnatrices avec les établissements qui en ont besoin. Ceci dit, lorsque les enseignants n’émettent pas de besoin en matière d’équipement TICE, il faut bien réagir et leur mettre à disposition quelques ordinateurs, pour donner envie…

  • Aide à l’équipement des professeurs. Il est assez anormal que les enseignants apportent leur propre ordinateur personnel au travail, voire leur vidéoprojecteur personnel.
  • Valoriser l’interopérabilité des systèmes, notamment dans les ENT, afin que chacun puisse y intégrer les solutions qu’il désire (cahier de texte, logiciel de notes, wiki etc…), en solution libre ou non.
  • Internet partout ! des salles de classe cablées (le wifi est instable)
Les Clionautes peuvent accompagner la réflexion (ou les groupes de réflexions) sur les équipements dans les établissements.

La formation

Une formation pédagogique initiale et continue

- Changer de posture pédagogique : La révolution des TICE va au-delà de ce qu’a été en son temps la révolution de l’audiovisuel. Les TICE sont à la fois source d’information, outil de communication, et outil d’apprentissage. Or depuis 10 ans, nous avons eu tendance à les considérer le plus souvent sous le premier angle, sous le second et dernier angle que trop rarement. Repensons notre usage des Technologies Usuelles de l’Information det de la Communication dans l’Enseignement : les formations, les équipements suivront.

- Un seul mot d’ordre : Formation ! Les TICE ne sont efficaces que lorsqu’ils mettent l’élève en position de construire son propre savoir. Mais ces outils peuvent aussi être utilisés dans une attitude magistrale et frontale dans laquelle ils n’ont que peu d’effet sur les apprentissages. Il faut donc insister sur la formation : une vraie formation initiale pédagogique et pas seulement didactique ou disciplinaire pour les nouveaux enseignants et une vraie formation continue pour ceux qui sont en poste. Il faudrait faire obtenir le C2i2E pour tous les enseignants.

- Une formation au plus près des besoins  : En formation continue, il faudrait établir une formation à la demande des équipes, au sein de l’établissement pour coller aux besoins des équipes et des enseignants, dans le cadre matériel auquel ils sont habitués et qu’ils seront amenés à prendre en main.
- Si l’on veut favoriser la mutualisation, il faut former aussi à la production de ressources qui seront mutualisées ensuite sur les sites académiques.

- Changer les modèles de formation

Les formations devraient être pensées différemment. Actuellement, les formateurs font le maximum de choses dans le temps imparti mais les stagiaires ont du mal à tout assimiler, à manipuler. Il faut revoir ce modèle en terme de formation/accompagnement/évaluation sur des temps plus longs et échelonnés dans un programme qui peut allier :

  • formation généraliste rassemblant beaucoup de stagiaires, y compris de matières différentes
  • formations disciplinaires
  • formations d’équipes sur site
  • Et pour le suivi, des outils d’accompagnement à distance. Donc, au lieu d’avoir des collègues stagiaires qui se déplacent, on peut très bien imaginer en parallèle des équipes mobiles de formateurs qui assurent le suivi pédagogique sur le terrain des établissements. On entend parler de plus en plus de la formation à distance. Ce modèle de formation, s’il est exclusif, est une impasse. Elle peut prendre place dans un dispositif qui serait plus complexe et plus ambitieux qu’actuellement.

- Former aussi les cadres :
  • Les chefs d’établissement et les gestionnaires pour qu’ils n’achètent plus le matériel sur les seuls critères de prix mais sur des critères pédagogiques, ergonomiques, etc…
  • Les inspecteurs : IEN, IPR/IA, IGEN afin qu’ils soient des conseils en matière de pédagogie intégrant les TICE plutôt que des agents de contrôle vérifiant qu’avec les TICE ont fait aussi bien que sans, sans changer de modèle pédagogique.
Les Clionautes peuvent proposer des formations, à condition qu’elles ne concurrencent pas les formations existantes prises en charge par des organismes publics

Les ressources

- Le manuel numérique doit être repensé… pas seulement la copie du manuel papier ! Imaginons un portail qui permette de rassembler les ressources d’origines diverses, de préparer des exercices personnalisés.
- Accès aux ressources numériques en ligne : elles sont variées, devraient être rassemblées. Nos associations font déjà ce travail de commentaire et de rassemblement dans des portails dédiés. Actuellement, elles sont assez peu consultées même lorsque les établissements sont abonnés. Il faut abonner sur demande et non par dotation généralisée.
- Valoriser la création de contenus numériques : L’institution, plutôt que de multiplier les accords avec des partenaires industriels et commerciaux et qui le plus souvent ne sont pas des spécialistes de la pédagogie, pourrait tout aussi bien favoriser les créations pédagogiques de ses propres enseignants. Les sites, blogs diaporamas ... sont aujourd’hui une multitude mais il sont éparpillés et souvent peu connus des collègues. Certains sont de très haute qualité. Ne serait il pas possible de proposer à ceux qui fournissent les objets numériques les plus intéressants quelques heures de décharge pour créer des contenus mis à disposition de tous sur des sites institutionnels facilement identifiables ? Ou même, pour les plus technophiles, de leur permettre de développer pendant un an, en binôme avec un spécialiste en informatique, des projets ambitieux (je pense par exemple à certains jeux vidéos à visée éducative qui gagneraient à être conçus et développés avec des enseignants, mais il est bien d’autres types de produits qui pourraient être concernés, notamment des banques de données numériques libres de droits)

Les Clionautes participent déjà à la production de ressources numériques pour des éditeurs privés. Nous préférerions travailler pour le service public.

Les structures

- Les horaires :

  • La remise à plat de l’organisation de la journée et de la semaine de cours est à notre avis l’une des conditions pour que se mette en place une véritable pédagogie de projet intégrant les TICE. Il faut prévoir de la souplesse dans les horaires, la possibilité d’échanger des heures, de les faire seul ou à plusieurs. La globalisation des horaires pourrait être tentée : par exemple faire 6 heures d’histoire-géo-éducation civique par semaine durant 4 mois et demi serait peut être plus efficace que de faire trois heures éparpillées durant 9 mois. A tout le moins, l’usage des TICE milite pour une multiplication des séances doubles (qui ont par ailleurs le mérite d’alléger les cartables).
  • Revoir les programmes en y intégrant les TICE (de manière à ce qu’ils ne soient plus considérés comme une perte de temps)

- Faire travailler ensemble
  • les enseignants : Favoriser le travail en équipes, la formation entre pairs, ce qui permettrait aussi de se concerter autour des outils que l’on utilise pour que leur maîtrise ne pose plus de problème ni aux enseignants ni aux élèves.
  • les enseignants, les parents, les élèves en créant une communauté autour de l’école : un groupe facebook, un fil twitter pour informer et échanger.
  • Valoriser l’innovation et les pratiques pédagogiques mettant l’élève en activité et le rendant autonome dans ses apprentissages.
  • Un peu d’injonction, sur des usages simples et qui font gagner du temps : les notes et les bulletins, le cahier de texte, l’appel… permettent de familiariser la communauté éducative aux outils.

- Les examens : Dans quelques pays, au Danemark dernièrement, internet vient d’être autorisé aux examens. Cela lève un obstacle majeur à l’utilisation des outils numériques en 3ème et au lycée : l’argument de l’examen qui n’a jusqu’à présent rien de numérique et auquel les enseignants sont censés préparer.

ECOLE NUMERIQUE DE DEMAIN ?

-  Le rêve de Gilles Boué : Une metaclasse conçue comme une évolution parallèle à la société. la classe n’est plus le seul lieu d’apprentissage, la salle informatique, le CDI, la maison, le téléphone 3G, les réseaux sociaux virtuels devraient être des éléments de la métaclasse, dématérialisée, dissociée de la salle de classe fermée de l’établissement. Lors de la rencontre dans la classe, l’enseignant accompagnera les élèves dans leurs apprentissages, dans leur travail d’équipe, mettra en évidence les compétences acquises
-  L’école de Philippe Watrelot (CRAP) : Ma salle de classe idéale serait donc une salle avec un TNI et des ordi (avec différents OS !) avec accès à Internet, du multimédia et un ENT en complément pour les élèves. Ce qui leur permettrait de trouver des exercices complémentaires, des podcasts avec du soutien, les documents et des ressources en ligne. Le prof serait là pour aider les élèves à accéder à l’autonomie et résoudre leurs difficultés.
-  Une école ne doit pas être tout numérique : varier les supports et les activités !

En conclusion : le problème des TICE est pédagogique, pas technique. Il faut équiper, bien sûr. Mais il faut aussi rassurer, convaincre, former, informer… et c’est ce que fait notre association en histoire géographie et en éducation civique. Nous pourrions certes faire mieux… avec un peu d’aide !

Merci à Pierre Jego, Denis Sestier, Anthony Lozac’h, Emmanuel Maugard, Laurent Gayme, Françoise Moreda, Fabienne Saint-Germain, Isabelle Debilly, Bruno Modica, Cyril Delabruyère, Frédéric Fesquet, David landry, Christine Galopeau de Almeida, Daniel Letouzey, Nadine Bouette, Claude Robinot, Pascal Boyries, Sébastien Peigné, Cécile De Joie, Colin, Lyonel Neuwirth, Jérôme Staub, Fanny Layani, Damien B., Michel Lévêque, Jean-Pierre Fournier, Jean-Luc Carl, Laurence Juin, Gilles Boué, Jacques Muniga, Muriel Tricot.

Et aux enseignants du CRAP – Cahiers Pédagogiques qui ont apporté eux aussi leur contribution.


[1] L’école enfin expliquée aux parents (et aux autres), Les documents Stock

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