Dans ses Mémoires, le constituant Malouet écrit :
"On ne sait comment, sans plan, sans but déterminé, des hommes
divisés par leurs intentions, leurs moeurs, leurs intérêts,
ont pu suivre la même route et arriver de concert à une
subversion totale." (p.113).
Avant T. Tackett bien des historiens se sont penchés sur la question
des origines du mouvement révolutionnaire. Pour une première école,
celle des Jaurès, Lefèbvre, Soboul, Vovelle, la révolution résulte
d'une mutation économique et sociale. Le développement du
capitalisme commercial a enrichi la bourgeoisie. Au XVIIIème siècle,
elle surpasse la noblesse alors que celle-ci monopolise
pouvoir politique et prestige social. La Révolution est la prise du
pouvoir par la bourgeoisie.
Une école plus récente, illustrée par G. Taylor, F. Furet ou
D. Sutherland, souligne les traits communs à la bourgeoisie et a la
noblesse qui partagent intérêts économiques et valeurs culturelles.
La Révolution ne résulterait donc pas d'un conflit de classes
mais, d'une part de l'incapacité royale à régler une crise financière,
d'autre part du développement d'un courant idéologique rousseauiste
radical qui poussera les révolutionnaires vers la Terreur. La
Révolution est un phénomène culturel qui porte en germe la Terreur.
T. Tackett s'est penché sur les hommes qui ont mené le combat
révolutionnaire en 1789. Son ouvrage s'appuie sur une documentation
originale et peu utilisée jusqu'alors : journaux personnels (89),
lots de lettres (87), récits (23), discours rédigés par les députés.
Nous plongeons dans l'univers et les soucis quotidiens de près de 130
députés, soit environ 10 % des membres des Etats-Généraux. Nous
suivons ces hommes durant les événements de mai à juillet 1789.
Nous les voyons appréhender les situations nouvelles nées
des journées révolutionnaires et, petit à petit, construire un
nouveau régime.
L'auteur montre les différences entre les députés du Tiers et
de la Noblesse : différences de prestige, mais aussi de richesse
et de formation intellectuelle. Il y a bien un fossé entre nobles
et roturiers. T. Tackett relativise également l'influence des
Lumières. Certes presque tous les députés connaissent les philosophes.
Mais l'auteur montre que les députés du Tiers s'appuient surtout
sur leur expérience concrête de gestionnaires locaux. Ce sont la
des points nouveaux apportés par l'ouvrage.
Finalement, pour T. Tackett, le mouvement révolutionnaire n'est pas
issu d'un endoctrinement idéologique mais s'est construit peu à peu
durant les journées de 1789.
Quatre facteurs lui semblent prépondérants :
- la prise de conscience par les députés de leur force suite aux
journées de juin et juillet
- le rôle de la foule parisienne qui soutient les députés
- l'effet didactique de l'Assemblée : le travail en commissions et
les discours des collègues députés constituent une bonne école
qui apprend aux constituants de nouveaux concepts politiques.
L'Assemblee agit comme "une thérapie de groupe" (p. 134) sur des
députés peu idéologues. Elle est "l'école de la Révolution".
- le refus de tout compromis de la noblesse qui s'est très
tôt organisée en un bloc de droite puissant.
T. Tackett montre également que les révolutionnaires de 1789 ont
largement puisé dans l'arsenal des mesures proposées par la monarchie
avant 1789 (par exemple l'idée de l'équité fiscale).
Ainsi l'oeuvre de la Constituante apparait comme le fruit d'une
suite d'événements historiques et non comme le résultat d'une idéologie.
C'est la Révolution qui fabriquera ce qui deviendra l'idéologie des
Lumières, et non l'inverse.