Il s'agit d'une édition abrégée au format de poche s'insérant dans un
ensemble de 8 volumes à caractère encyclopédique. Le projet d'ensemble
d'une Histoire Général de l'Afrique, décrit comme l'exercice du droit des
Africains à l'initiative historique et au rétablissement de l'historicité
de leurs sociétés, a été initié en 1965 et est entré dans une phase de
rédaction active à partir de 1971. Il s'appuie sur les sources les plus
diverses, y compris celles spécifiques à l'Afrique comme la tradition orale,
pour restituer une histoire qui soit à la fois celle des idées, des
civilisations, des sociétés et des institutions. Il manifeste la volonté
positive et constructive d'apporter une vision africaine sur
l'histoire africaine.
En ce qui concerne ce 5ème volume, aucune indication ne précise la
date de publication de sa première version. Cependant, sur 19 pages de biblio,
seuls 2 titres sont postérieurs à 1985 et la préface est signée par M. M'Bow,
directeur général de l'UNESCO de 1974 à 1987. On peut donc supposer que la
première mouture date de la 2ème moitié des années 1980. Il s'agit d'un
ouvrage collectif rédigé par une trentaine d'universitaires, en majorité
africains. Trois de ces chercheurs exercent en France : Elikia M'Bokolo,
spécialiste renommé de l'Afrique Noire à l'EHESS et l'IEP Paris, JP.
Chrétien, de Paris I, et M. Izard, du CNRS.
Le découpage du plan fait apparaitre deux segments d'inégale
dimension : six chapitres proposent une vision synthétique des phénomènes
démographiques, économiques, politiques et sociaux de l'évolution du
continent durant la période, en accordant une place centrale à la traite des
esclaves. C'est en effet la période où, sous l'impulsion pionnière des
portugais (pays européen le plus actif en Afrique durant les siècles
concernés), le commerce triangulaire se met en place et s'épanouit.
L'ampleur de ses conséquences démographiques est soulignée : on évalue
à 22 millions le nombre d'individus ainsi déportés entre 1500 et 1890,
15 millions par la traite transatlantique et le restant via le Sahara,
la mer Rouge et l'Océan Indien. Cependant ceux-ci sont peu évoqués :
est-ce lacune des sources, ou parce que s'intégrant à des circuits
économiques et des édifices sociaux "traditionnels" qui n'en tirent
aucun bénéfice apparent en termes de décollage économique ? Or, si
le fait que la traite est le facteur-clé du sous-développement et de
la dépendance d'une large portion de l'Afrique sub-saharienne, s'étiolant
dans une économie de pillage polarisée par les comptoirs occidentaux, est
souligné avec force, cet argument est-il également pertinent pour l'Afrique
méditerranéenne ? La traite est en outre présentée comme un moteur
primordial de la mutation capitaliste qui assure la suprématie européenne,
interprétation trop exclusive pour ne pas être sujette à caution. Il y
aurait donc un lien direct à établir entre l'exploitation de la main
d'oeuvre servile qui en est issue et l'expansion économique atlantique et par
contrecoup la Révolution Industrielle : débat historiographique stimulant à
approfondir. Un intéressant chapitre consacré à la diaspora africaine sur les
autres continents recense présences pionnières (les participants Noirs à
l'expédition de Pizarro au Pérou), réussites individuelles (le mathématicien
et astronome afro-américain Bannecker, l'esclave éthiopien Ambar devenu en
Inde roi du Dekkan) et affirmations identitaires (marronnage ou indépendance
haïtienne, même si celle-ci est un peu trop réduite au raccourci abrupt et
factuellement inexact d'une victoire de Toussaint Louverture sur les troupes
de Napoléon !).
Les vingt-trois autres chapitres présentent en allant du Nord vers le
Sud des monographies régionales de facture assez conventionnelle, qui
conjuguent le développement de la trame événementielle de la période avec une
présentation des évolutions économiques et sociales et des idéologies du
pouvoir de chacun des sous-ensembles étudiés; une attention non négligeable
est accordée aux flux commerciaux et religieux (diffusion du christianisme et
de l'Islam) et le cas échéant à l'expression artistique. Malgré un canevas
assez répétitif, cette série monographique rend le précieux service de faire
le point sur des peuples et des civilisations généralement mal connus, en
particulier pour ce qui concerne l'Afrique Noire. On y découvre la place
tenue par le maraboutisme dans l'Islam noir, le lucratif rôle d'intermédiaires
du mercantilisme européen joué par les peuples compradores de la côte de
Guinée et les royaumes prédateurs des chasseurs d'esclaves de l'intérieur, le
système de colonisation foncière para-féodale des prazos portugais, etc... On
observe l'intégration dans l'économie mondiale d'une civilisation de l'âge de
fer irriguée par les réseaux du colportage, qui diffusent aussi de nouvelles
cultures vivrières d'origine américaine dès le XVIème siècle. Mais l'apport
historiographique majeur de ce panorama régional est sans nul doute de faire
définitivement justice de l'imagerie d'une Afrique Noire restée dans l'enfance
politico-tribale jusqu'à la colonisation. En effet, nombreux sont les états qui ont
su affirmer une suprématie territoriale sous des formes politiques originales
et souvent complexes, même si le caractère conquérant de leur édification les
a souvent précarisés; certains surent même à l'occasion tailler des
croupières aux européens. Ils furent les matrices de la plupart des peuples
actuels et de certains antagonismes contemporains (région des Grands Lacs).
La conception et la vision d'ensemble de l'ouvrage souffrent d'une
certaine confusion (on se perd un peu dans la multitude des peuplades, clans
et ethnies évoqués), voire d'une contradiction informulée (n'y aurait-il pas
en fait deux Afriques ?), mais c'est sans doute inhérent au présupposé unitaire de
tout projet d'histoire continentale, parfois bien en peine de transposer
l'unité géographique en une aléatoire communauté de destin historique
(l'Asie et l'Europe sont-elles mieux loties ?). Est-ce pour cela que la
problématique complexe des relations NS entre l'Afrique du Nord
arabo-musulmane et l'Afrique Noire donne l'impression d'être pour partie
éludée ? Il est significatif que la conclusion, modèle de réflexion
problématisée et de clarté, oublie pratiquement la première dans son
effort de synthèse. Mais ces péchés assez bénins ne remettent pas en cause
l'intérêt de ce volume, qui doit être considéré comme un riche et solide
ouvrage de référence.