Marc Ferro
,
Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle.,,
Paris, Hachette Pluriel, sept. 1999, ISBN 2.01.2789.61.7, 278 pages
Par François Jarraud
Marc Ferro est un historien très connu et un spécialiste de
l'histoire soviètique.
Cet ouvrage est un recueil de 13 articles de différents historiens,
présenté par Marc Ferro. L'objectif qu'il s'assigne consiste à mieux
faire comprendre les régimes nazis et communistes. Mais, venant
après
plusieurs ouvrages, dont " Le livre noir " et " Le passé d'une
illusion ",
ce livre se situe dans un questionnement sur la nature du
totalitarisme
et sur la comparaison entre nazisme et communisme. Aussi le recueil
fait
appel à des intervenants variés et les thèses soutenues vont de
l'assimilation du nazisme au communisme à la réhabilitation de
l'oeuvre
de Staline (Dam'e et Drabkin) ou à l'escamotage du nazisme
(Kershaw).
C'est cette variété qui fait son intérêt.
Dans un avant-propos intitulé " nazime et communisme : les limites
d'une
comparaison ", Marc Ferro met en évidence les différences entre les
deux
régimes. Différences qu'il voit dans la nature des deux sociétés et
dans
les rapports entre société et régime. Ainsi, dans l'URSS naissante,
l'avènement du régime communiste aboutit à la destruction totale de
l'ancienne société. Celle-ci s'opère par une violence qui vient
autant
de la base (" le coq rouge ") que du sommet. Inversement le nazisme
s'inscrit dans une tradition allemande et le nouveau régime s'appuie
sur les élites traditionnelles qui traversent tout le IIIème Reich.
Ainsi Marc Ferro se démarque d'une historiographie trop basée sur
les
discours idéologiques (Furet) et donne de l'épaisseur aux deux
sociétés
qui continuent à agir à l'intérieur des deux systèmes " totalitaires
".
C'est une autre façon de se situer dans le débat actuel sur le
totalitarisme.
On ne sera donc pas surpris qu'une première série de 4 articles
débate de
" régimes politiques et sociétés ".
Philippe Burrin compare les structures de pouvoir entre fascisme et
nazisme. Si les deux régimes ont des points communs, ils ont
également
des différences, par exemple dans l'application des lois raciales.
P.
Burrin montre le rôle du nationalisme populaire dans la naissance
des
idéologies nazie et fasciste et l'importance des traditions
hagiographiques
dans le culte du chef : enfance modeste, signes de l'élection,
épreuves,
illumination, apostolat solitaire, triomphe du sauveur, autant de
traits
traditionnels reportés sur le Chef. La Grande Guerre a également
joué un
rôle en exaltant la communauté virile. Enfin l'auteur montre
l'importance
de constructions nationales effectuées au XIXème siècle par le haut.
Ian Kershaw réfléchit sur " la nature de la dictature de Hitler ".
Le
titre donne l'orientation de l'article : pour l'auteur, le nazisme
est
un régime personnel, très différent du stalinisme. Ce n'est " qu'un
mouvement dirigé par un leader charismatique " (p.79) où la place
d'Hitler "
ne peut être comparée à celle de Staline " (p.78). L'autorité
charismatique d'Hitler est le seul moteur du régime. Elle est rendue
responsable du franchissement des barrières humanitaires par les
Allemands.
Le nazisme se réduirait finalement aux poussées autodestructrices du
Führer...
Moshe Lewin insiste également sur les différences entre nazisme et
communisme. Staline voulait développer la Russie mais souffrait d'un
manque de légitimité qui l'aurait porté a mettre en place la
terreur.
Marc Ferro clôt cette première partie avec un article de 1985 qui
montre
qu'il existe des aires d'autonomie dans la société russe.
La seconde partie de l'ouvrage traite directement du phénomène
totalitaire.
Un court article de François Furet évoque le concept de
totalitarisme. Pour
Furet " la nature de la démocratie moderne peut comporter son
retournement
contre la liberté qu'elle affiche pourtant comme son principe "
(p.141).
Furet s'appuie sur le très controversé Nolte pour affirmer la
filiation
entre l'idéal démocratique et les régimes totalitaires. Il est
dommage
qu'un article aussi court ne permette pas un réel développement de
sa
pensée. Cela déséquilibre l'ouvrage.
Pour Krysztof Pomian, Staline oriente le bolchevisme vers un retour
au messianisme russe sous une forme nouvelle (la construction du
socialisme).
La théorie stalinienne de l'aggravation de la lutte de classes
engendre
la terreur. Stalinisme et nazisme partagent la même obsession de
purger
la société des éléments " pathogènes " : " chacun des deux pays a
entrepris
d'exterminer certaines catégories de sa population, chacun a
développé
un système concentrationnaire sans précédent, chacun a utilisé à une
grande échelle la main d'oeuvre servile " (p. 159). Pomian observe,
dans le nazisme et le stalinisme, le même refus du conflit social et
politique et la même conception du combat politique comme une guerre
civile. Enfin, il pose la question des origines. Il observe dans les
passés italien, allemand et russe, le même conflit entre Etat et
démocratie
au XIXeme siècle, le même effondrement des institutions
démocratiques et
traditionnelles au début du XXème siècle. C'est sur ce terreau que
le
totalitarisme s'est développé.
Pour V.V. Dam'e et Ja. S. Drabkin, deux historiens russes, les
régimes
totalitaires naissent du " besoin ressenti par différentes couches
de
la société en une modernisation économique, sociale et politique du
pays,
c'est à dire en une édification plus rapide de la base du système
industriel ou en un passage à une nouvelle phase de son
développement "
(p.174). Ils évoquent une " politique keynésienne militaire au
stade
fordiste-tayloriste de développement de la société industrielle ".
Ainsi
l'épisode stalinien permit la modernisation de la Russie, son accès
au
statut de grande puissance, l'alphabétisation de la société, la mise
en
place d'une protection sociale, et même le développement des arts et
lettres (voir page 179) ! Pour les auteurs, on le voit, le bilan est
" globalement positif "...
Pour clore cette seconde partie, Pierre Bouretz faitle point sur
l'historiographie du phénomène totalitaire.
Une troisième partie évoque les " controverses historiques ".
Tim Mason évoque la controverse sur l'interprétation du
national-socialisme.
On le sait le débat oppose " intentionnalistes " et "
fonctionnalistes ".
Pour les premiers, le projet exterminatoire est en germe dans
l'idéologie
nazie et la volonté de son chef. Pour les seconds, il n'était pas
prévisible mais résulte du fonctionnement de la machine nazie. T.
Mason
montre les faiblesses des arguments des deux camps. Mais il se range
plutôt à l'avis des fonctionnalistes en appelant au développement
d'une
histoire matérialiste du darwinisme social qui mette en valeur les
forces
économiques et institutionnelles. Pour lui c'est dans un contexte de
rivalité économique et territoriale des états, de conflits
ethniques,
nationaux et culturels, de lutte pour la conquête des avantages
matériels
que surgit en Allemagne la guerre raciale. " Le darwinisme social
n'était
évidemment pas propre à l'Allemagne. Il en existe des versions
britannique,
américaine et française, des versions libérales et conservatrices,
fascistes et nazies. Peut-être pourrait-on trouver là le cadre d'une
recherche à la fois structurelle et dynamique qui permette de
définir
avec précision la force caractéristique du mouvement
national-socialiste "
(p. 221).
En parallèle, Nicolas Werth retrace l'histoire de la " soviétologie
", du
modèle totalitaire à sa révision. La particularité de cette histoire
est
d'avoir été écrite pendant longtemps avec très peu d'archives, un
peu dans
les mêmes conditions que s'écrit l'histoire ancienne. Ainsi
l'effondrement
de l'URSS a profondément modifié le champ de l'histoire d'une part
avec une
certaine ouverture des archives, d'autre part en posant une question
de
fond : que penser du fait que ce sont les dirigeants du système
totalitaire
qui l'ont lancé dans un processus suicidaire ? L'analyse des
archives
montre que le " pays profond " a résisté longtemps au centre, que
les
années 1930 ont été celles d'un profond traumatisme.
La dernière partie du livre est consacrée au travail de la mémoire.
Béatrice Vilatte montre le parcours de l'oubli dans le cinéma
allemand
d'après 1945. Maria Ferretti analyse l'évolution des historiens et
de
la société russes devant le stalinisme. Les années de la perestroïka
avaient remis en mémoire les crimes staliniens. A partir de 1989,
l'intérêt pour le stalinisme faiblit et le débat se porte sur la
mise
en cause de la révolution d'Octobre et la mythification de la
Russie
tsariste. Si la révolution d'Octobre n'a été qu'un coup d'état, le
peuple russe est innocent des crimes staliniens et n'est plus qu'une
victime innocente. S'amorce ainsi un nouvel oubli des crimes
staliniens.
Il revient à Claude Lefort de conclure l'ouvrage. Pour lui, le
stalinisme
résulte de la croyance dans l'infaillibilité du Parti, croyance dont
on
ne trouve pas trace chez Marx, et dans le projet d'une société sans
division ni différence. En opposition avec Furet, C. Lefort pense
que
" le communisme est le produit d'une combinaison entre des éléments
hétérogènes ... empruntés à la fois à la démocratie capitaliste et
au
despotisme séculaire russe... Le communisme n'est pas le signe d'une
pathologie de la démocratie... Le bolchevisme est le résultat d'un
alliage des contraires " (p.277).
On a pu constater à travers ces différents auteurs la richesse de
l'ouvrage. Marc Ferro a sans doute essayé de faire connaître les
différents débats historiographiques et, à ce titre, cet ouvrage
est bien utile. Cependant, il ne s'agit que d'un recueil d'articles.
Et il ne prend vraiment son sens que si le lecteur s'appuie sur les
ouvrages de référence qui fondent le débat et dont les thèses sont
trop peu représentées dans cet ouvrage. Ainsi, il est préférable que
le lecteur ait auparavant lu " Le livre noir du communisme " et
" Le passé d'une illusion " de Furet.