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Di Meo G.
Geographie sociale et territoires,
collection Fac Geographie, Nathan Universite , Paris, 1998, 317 p

Par Jean-François Joly


Il s'agit d'un ouvrage de fond qui vise a definir un concept-cle de la geographie: le territoire dans un champ de reflexion nettement revendique: celui de la geographie sociale. Ainsi, GDM ne peut se satisfaire de la definition geopolitique du territoire mais analyse les territorialites propres aux differents acteurs sociaux, la fabrication de territoires par les populations, a la recherche d'ancrages a l'heure de la mondialisation. des l'introduction, l'auteur devance une eventuelle critique en indiquant qu'il laisse de cote le probleme des frontieres, assez important pour justifier un ouvrage a lui seul.


STRUCTURE:

l'ouvrage se divise en trois parties:
* la premiere ( 90 pages) intitulee " de l'espace au territoire" vise a definir le concept de territoire par arpport a celui d'espace puis leurs liens; elle donne lieu a une analyse genetique qui nous plonge dans les racines de la pensee occidentale ( remontant aux philosophes pre-socratiques! et nous fait passer d'un espace cosmique a des espaces produits, percus, representes, vecus, sociaux.
Le territoire a une double dimension, une nature materielle, geographique au sens propre du terme et un contenu ideologique ou ideel. GDM insiste sur l'interdependance entre les faits sociaux, spatiaux et culturels en prenant l'exemple de l'interpretation differente du meme espace soudano-sahelien au Niger par des groupes sociaux culturellement differents ( exemple extrait de la GU ); il met en evidence "l'effet de lieu"qui resulte des representations que nous avons d'un territoire bien identifie dans nos pratiques sociales: ce peut etre aussi bien une campagne ou il fait bon vivre que les ghettos urbains americains. A cet egard, GDM met en evidence le caractere negatif, devalorisant des representations territorialisees produites par l'effet de lieu des banlieues francaises.

* la deuxieme partie, intitulee "les structures elementaires de la territorialite" ( 70 pages ) se decompose en deux sous-parties. dans un premier temps, GDM analyse les lieux a partir desquels nous formons notre territorialite: la maison, la rue, la localite de proximite auxquels il oppose notre rapport a l'immensite, a l'infini. Entre le local et l'infini, existent les structures intermediaires du territoire dont la region que GDM situe "entre l'aire des routines et celle des veritables migrations". Cette conception de la region en fait "une des figures les plus instables et les plus fragiles du territoire", loin de l'utilisation habituelle du terme.
Dans un second temps, il s'agit de mettre en place une methode d'analyse, d'identification des territoires: l'approche de GDM est systemique et s'appuie sur un triple corpus theorique, la dialectique marxiste, le structuralisme, la phenomenologie. Il degage quatre composantes a la formation socio-spatiale ainsi mise en evidence:

- deux instances d'infrastructure, l'instance geographique ( paysages..) et l'instance economique
- deux instances de superstructures, l'ensemble des valeurs ideologiques et culturelles et l'ensemble des pouvoirs.

* la troisieme partie ( 100 pages ) , intitulee "la construction des territoires", analyse les differentes modalites de la construction territoriales en reprenant les quatre instances:

- l'instance geographique se construit a partir des pratiques que nous avons de l'espace mais aussi des cartes et des paysages qui "annoncent le territoire en exhibant ses facettes sensorielles". GDM note "une curieuse codependance dialectique" entre territoire et paysage et montre comment la diffusion des paysages des parcs natioanux americains est un element efficace de formation de l'identite americaine.
- l'instance economique ou l'organisation spatiale de la production et des marches met en evidence des processus de territorialisation accrue dans les nouveaux systemes productifs mis en place depuis la crise du systeme fordiste; GDM analyse plus precisement la realite territoriale des districts industriels qu'ils soient urbains et fonctionnent en reseaux ( ex de Toulouse et de l'aeronautique ) ou regionaux ( le Tokai ) , voire microregionaux ( la Vendee ).
- avec l'instance ideologique, ce sont les representations mentales qu'un groupe social partage a propos d'un territoire qui nous interessent.Concepts, image, symboles, mythes contribuent a l'identite territoriale; les exemples de Saint-Etienne, Lyon et Tours permettent de parler d'ideologie territoriale qui fait qu'on associe a un espace, des images, des qualites qui sont quelques fois loin des realites: instance ideologique et instance politique ont alors des rapports etroits.
- tout pouvoir s'accompagne de constructions territoriales, pouvant aller jusqu'au modele de la segregation spatiale sud-africaine qui etait ideologique et politique et non d'une logique socio-economique. GDM centre son propos sur l'Etat-nation ou le territoire, defini comme l'espace sous le controle d'un pouvoir etatique, est devenu l'element central de l'identite nationale. Ce territoire est attaque aujourd'hui par en-bas sur des bases ethniques ( "humanite serait reduite a une organisation regressive de tribus territorialisees") et par en-haut ( processus de transnationalisation )
En conclusion, l'auteur note d'ailleurs qu'il y a de plus en plus d'idealite dans les territoires des populations, repondant a un besoin d'enracinement, de lien social de proximite face, je cite "a l'elargissement croissant, producteur d'angoisse,de leurs univers relationnels". le territoire resulte alors "d'un double mouvement de socialisation de la spatialite et de spatialisation de la sociabilite".


COMMENTAIRE

cette fusion du social et du spatial dans le concept de territoire fait tout l'interet de l'analyse profonde qu'en fait GDM. Sa demarche se situe a la confluence de plusieurs courants de pensee, non seulement geographiques; philosophie, sociologie, economie sont appelees a la rescousse et sa pensee s'alimente autant du marxisme, du structuralisme, de l'approche phenomenologique que de la sociologie de P.Bourdieu.

Cette richesse rend fatalement la lecture ardue mais il faut reconnaitre a l'auteur le souci permanent d'accompagner sa reflexion theorique d'exemples spatiaux qui pourront stimuler nos propres approches territoriales. De meme, la diversite des apports theoriques aboutit a une synthese ouverte comme si GDM avait exclu tout aspect totalitaire de chacun des apports pris individuellement: ainsi peut-on interpreter le triple coup de griffe porte a l'approche structuraliste version Roger Brunet:

- p 53 a propos du paysage palimpseste: GDM refuse de n'envisager les temporalites passees que comme un heritage qu'on retrouve en grattant mais envisage les rapports complexes des differents temps du passe dans la construction du territoire d'aujourd'hui.
- p 142, GDM met en garde contre des "analyses trop systematiques et trop reductrices des phenomenes que l'on observe" et le risque de mort du sujet "transforme en marionnette des structures".
- p 274 , sans nier l'apport des lois de gravitation, de l'attraction...transposees des sciences physiques et biologiques qui mettent en evidences des structures universelles, il milite pour "resignifier" ces lois en les soumettant a des logiques historiques et sociales pouyr echapper "aux risques d'une derive positiviste".
A signaler pour l'anecdote, l'erreur faites plusieurs fois de prenommer Armand Fremont, Andre alors que les deux auteurs partagent leurs vues sur l'espace vecu...
L'ouvrage est donc une reference susceptible d'interesser un public plus large que les etudiants et les collegues qui tentent l'agregation interne (!): en ces temps de reflexions bercees par la mondialisation, remercions l'auteur de nous donner une approche beaucoup plus riche de la notion de territoire ( par rapport a une approche uniquement geopolitique ) en lui donnant toute son epaisseur sociale: en cela il rejoint bien l'essence de la geographie a la fois spatiale et sociale.


NB: Guy Di Meo a recemment ecrit un article dans l'Information geographique ( 1998 -3 aux Editions Sedes ): De l'espace aux territoires: elements pour une archeologie des concepts fondamentaux de la geographie; il y reprend la plutot la premiere partie de son livre qui n'est pas a proprement parler la plus geographique.


Dernière mise à jour 22 mai 1999