C'est une véritable somme que P.Claval présente dans cet ouvrage
composé de 13 chapitres articulés autour de quatre dates-clés: 1870,
1914, 1940, 1968. Il ne propose pas un catalogue , une revue de plus
d'un siècle de géographes mais prend soin de mettre en place en
permanence une approche contextuelle concernant aussi bien des
changements sociaux, économiques que politiques ou culturels. De
même, il s'attache à montrer les rapports étroits et souvent
conflictuels entre la géographie et d'autres sciences humaines,
l'organisation interne de la matière, occasion de saisir comment
certains ont contrôle la corporation, son appareil universitaire
alors que d'autres ont connu un itinéraire marginal ( sans que les
premiers aient été les plus féconds pour la géographie
française! ); les géographes clés de chaque période sont ainsi
présentes.
STRUCTURE
La première période de 1870 à 1918
Dans les deux premiers chapitres, P.Claval dresse un tableau des
curiosités géographiques ( récits de voyages, guides - Reclus
collabore aux Guides Joanne a partir de 1858 -) et de la faible place
de la géographie dans l'enseignement, quelque soit le niveau : en
province, en 1880, seules quatre universités ont une chaire de
géographie ( Lyon, Bordeaux, Caen, Dijon )
la naissance d'une véritable école géographique française se
fait donc après la guerre de 1870 : auparavant les connaissances
géographiques devaient plus à des géologues, des
botanistes. Trois éléments y concourent principalement:
a.. la montée du nationalisme exacerbé par la défaite
b.. le besoin des milieux d'affaires devant le développement des
échanges internationaux et le colonialisme
c.. l'essor de l'évolutionnisme néolamarkien qui met l'accent
sur l'inégale aptitude des êtres vivants à tirer parti des
environnements.
Durant cette période, la géographie physique, faite initialement par
des ingénieurs géologues est d'abord une géomorphologie : elle
n'aborde pas le monde naturel sous l'angle de l'environnement. la
géographie humaine, coincée entre la sociologie et l'ethnologie
reste embryonnaire. Les premiers géographes notables sont alors :
a.. Marcel Dubois, titulaire d'une chaire de géographie coloniale
b.. Emile Levasseur qui met au premier plan l'étude des cartes de
densité
c.. Elisée Reclus " soucieux de comprendre comment chaque groupe a
su tirer parti de l'environnement dans lequel il vit".
Paul Vidal de la Blache a le droit à un chapitre spécifique;
P. Claval montre l'influence des allemands Ritter et Ratzel sur sa
pensée, l'importance des notions de milieu, de genres de vie et
d'analyse régionale mais aussi celles de région industrielle, de
région polarisée à base urbaine et de dialectique des échelles.
La démarche vidalienne comporte trois volets complémentaires ( p 124
):
a.. L'analyse des paysages
b.. L'approche de la position c'est à dire des relations
horizontales entre les lieux ( c'est la qu'intervient la dialectique
des échelles )
c.. la dimension écologique ou les relations verticales entre les
groupes humains et leur environnement.
C'est un point essentiel du livre qui participe au courant de relecture
et de réhabilitation de P. Vidal de la Blache. Pour P. Claval, l'impasse
que va connaître ultérieurement la pensée géographique n'est pas
imputable à Vidal mais à ses disciples qui n'ont pas retenu les
derniers aspects de la pensée du maître. Parmi ceux-ci, P.Gallois et
E. de Martonne ( plus que Brunhes ) sont les responsables de
l'orientation réductrice de la période qui suit :
a.. La prédominance des études régionales chez les vidaliens
et la recherche permanente de l'influence du milieu est une réponse
à la concurrence des sociologues durkheimiens, ce qui auto-limite la
pensée géographique : "c'est dans la nature qu'il faut chercher le
principe de toute division géographique" dixit Gallois.
b.. La carte d'Etat-Major devient une référence incontournable
c.. Le dogme du possibilisme ( L.Febvre ) se met alors en place
d.. La géographie physique se structure grâce à l'eouvre en
particulier de De Martonne, dans laquelle la géomorphologie
prédomine; la géographie humaine se réduit dans le même temps
à des pratiques.
L'entre-deux guerres
Le cadre vidalien règne durant cette période qui se caractérise
donc par :
a.. Domination d'une géographie régionale stéréotypée
b.. Place encore plus dominante de la géographie physique
parallèlement à un changement de la géographie des thèses qui
ont plus comme support des régions de montagne ou de plateaux
élevés
c.. Une géographie humaine qui manque de réflexion d'ensemble,
qu'elle soit rurale, urbaine, régionale, économique
d.. Seuls les champs de recherche s'élargissent: étude des
paysages agraires, naissance de la géographie tropicale qui prend
l'aspect d'une géographie médicale mettant en évidence les
spécificités des milieux tropicaux ( 1936: les paysans du delta
tonkinois de P.Gourou )
De 1945 aux années 1960
Un changement dans la continuité caractérise cette période:
a.. Triomphe de la géomorphologie climatique ( Birot, Dresch,
Tricart ), passant graduellement à l'appréhension globale des
milieux naturels ( limite foret/savane en Cote d'Ivoire de Rougerie
)
b.. Cadre régional des recherches intangible
c.. Essor de la géographie tropicale et corrélativement de la
géographie zonale qui fait fi de la vie de relation et de la
circulation et réduit l'analyse a l'influence de l'environnement sur
les activités humaines
d.. La géographie vidalienne est cependant réinterprêtée en
mettant l'accent sur les forces productives : P.George joue un rôle
important dans l'élargissement du champ disciplinaire: la géographie
s'oriente vers les questions d'actualité : la démographie, la ville,
les campagnes modernes. Les modes de production remplacent les genres
de vie mais la dimension économique reste descriptive : la
référence marxiste n'est pas l'occasion d'une rupture
épistémologique. Le précis de géographie humaine de Max Derruau
( 1960) témoigne de l'absence de renouvellement des démarches.
e.. Un combat nouveau apparaît: celui de l'aménagement du pays
et de sa modernisation: la géographie appliquée de M. Phlipponneau se
veut militante mais se heurte à la conception dominante de la
géographie dite active chère a P.George qui tient au statut
scientifique du travail du géographe.
Des années 1960 à nos jours
Des courants nouveaux apparaissent qui vont s'épanouir après 1968.
Le contexte de la forte croissance des effectifs des enseignants dans
les Instituts de Géographie apporte un souffle nouveau ( 23 en 1920,
71 en 1955, 544 en 1972! ). Le thème de l'organisation de l'espace
humanise fait irruption :
E. Juillard et sa typologie des régions européennes, P. Pinchemel et
son étude du fait urbain en France sont pionniers. Surtout, la
géographie anglo-saxonne mettant l'accent sur l'organisation de
l'espace met enfin a l'ordre du jour en France étude des
constructions territoriales : l'auteur en est partie prenante et pour la
première fois dans l'ouvrage, le "je" apparaît a la page 316.
R. Brunet analyse d'abord les discontinuités en géographie avant de
s'intéresser aux notions de structure et de système.
P. Claval donne une grande importance à mai 68 d'ou, assure-t-il, la
géographie sort pulvérisée: il dénonce le climat exécrable de
travail et la responsabilité des communistes. Outre des départs en
retraite, certains maintiennent le cap : P. George dénonce l'illusion
quantitative, J. Beaujeu-Garnier rappelle l'importance incontournable des
monographies régionales.
L'élargissement des curiosités géographiques prend donc son élan
au début des années 70 : les pistes ouvertes, au delà de leurs
diversités, marquent une rupture car elles s'accompagnent d'une
réflexion théorique et la géographie devient fondamentalement une
science sociale: se distinguent principalement:
a.. Un courant de géographie quantitative, attentif aux modèle
théoriques anglo-saxons ( Groupe Dupont , analyse spatiale de
J.B. Racine, D. Pumain, Y. Guermond..)
b.. Des géographes qui décortiquent structures et systèmes:
outre P. Claval et R. Brunet déjà cités, le travail de G. Bertrand
introduit une analyse systémique des paysages, associant le naturel
dans ses différentes composantes ( géosystème )et le social. G.di
Méo fonde sa géographie sociale sur une méthode
structuralo-dialectique.
- A l'échelle du monde, cette perspective met en évidence le
système-monde, en démonte les rouages économiques ( O. Dollfus,
école économique régulationniste - G. Benko par exemple ). La
mondialisation suscite une réflexion globale ( D. Retaillé, J. Levy,
M.F. Durand a Sciences Po )
- L'inspiration marxiste donne sa valeur au thème de la
production de l'espace mais l'auteur se plaît à souligner le
caractère peu spatialisé de la réflexion marxiste et donc son
caractère peu fécond en géographie : elle sous-tend néanmoins
toute une réflexion sur le sous-développement et remet en cause les
orientations de la géographie tropicale type Gourou.
- Depuis le milieu des années 1970, Y. Lacoste a remis à
l'ordre du jour la réflexion géopolitique: acteurs, stratégies,
conflits spatiaux sont analyses en étant attentif à la dialectique
des échelles oubliée depuis Vidal.
- D'autres soulignent l'importance des perceptions et des
représentations spatiales, les valeurs, les identités,
l'enracinement sont autant de supports d'une géographie culturelle
très diverse ( L'espace vécu d'A. Frémont, J.R. Pitte, A. Bailly..)
Il est difficile de rendre compte de ce foisonnement mais le plus
important est de constater que depuis une vingtaine années, les
réflexions des géographes répondent ( enfin! ) aux inquiétudes
sociales : paysage, identités, environnement. Bien sûr, P. Claval
donne une place que certains jugeront surévaluée à la géographie
culturelle : sa thèse est après la phase de décryptage de
l'organisation de l'espace qui supposait la rationalité des
comportements humains, il y a un "retour de balancier " vers deux
dimensions alors occultées " les aspects physiques et biologiques et
la diversité de l'expérience et du sens que les groupes donnent a
la Terre" c'est à dire le culturel et l'environnemental.
En conclusion, P. Claval fait le bilan des mutations de la pensée
géographique française tout en proposant un tour d'horizon des
principaux auteurs: sans nier les oppositions de points de vue, il
positive les apports de chacun tout en donnant la part belle a
l'optique qui est la sienne : la dernière phrase est bien
représentative:
" la géographie nous invite donc à une réflexion d'ensemble sur
les cadres de pensée que les groupes projettent sur l'espace, et sur
la manière dont ils réussissent à lui donner du sens"
COMMENTAIRE
L'ouvrage de P.Claval est l'incontestable référence pour qui veut
comprendre les méandres de l'évolution de la géographie
française aussi bien à l'échelle du siècle qu'actuellement. Il
montre aussi bien les personnages dominants que d'autres plus marginaux
dont la pensée plus originale et plus féconde est reconnue
aujourd'hui : ainsi de J. Levainville et A. Siegfried au début du
siècle, M. Sorre, M. Le Lannou puis J. Gottman , E. Dardel dans les
années 50; il est dommage que pour ces auteurs, un extrait de leur
pensée ne soit pas proposé comme il l'est pour d'autres pour rendre
plus explicite le propos.
De même, les renvois à des notes collectées en fin d'ouvrage ( de
32 a 222 par chapitre, 73 pages au total! ) est peu pratique, d'autant
que l'auteur, outre les références bibliographiques, y inclut des
précisions intéressantes ( ainsi la justification de l'approche
contextuelle, I,12 ).
Sur le fond, il y a un souci d'éviter les polémiques qui parfois
laisse peut-être trop les réalités: l'engagement anti-colonial des
années 60 apparaît pas, mai 68 focalisant l'attention. Plus
récemment, la présentation en vingt lignes de la géographie
Universelle dirigée par R. Brunet est assortie d'un jugement terne "
nombreux sont les géographes qui consacrent...une part importante de
leur énergie a rédiger leur contribution" ; l'importance de
l'ouvrage s'en trouve excessivement minorée. La conclusion qui prend
l'allure d'un tour d'horizon des productions géographiques actuelles
citant de nombreux auteurs conduit fatalement a regretter quelques
oublis ( Gervais-Lambony pour l'Afrique du Sud par exemple ) Plus
surprenantes, quelques "absences" au cours du développement :
a.. Celle d'Alain Reynaud est la plus "visible", aussi bien par sa
réflexion épistémologique que par son livre de 1981 " Société,
espace et justice" qui donna un écho certain aux analyses en termes de
centres et de périphéries.
b.. J. Demangeot n'accompagne pas d'autres tropicalistes cités alors
que ses ouvrages traduisent le souci d'une vision pas uniquement
géomorphologique des milieux ( les milieux naturels du monde par
exemple )
c.. M. Foucher ( Fronts et Frontières, Fragments d'Europe ), P. Veltz
( Mondialisation, Villes et Territoires ), l'ouvrage d'Y. Veyret et
P. Pech, l'homme et l'environnement sont egalement absents.
Ces quelques remarques n'enlèvent rien à la richesse de
l'information et à la qualité de la synthèse de P.Claval : ce
livre est indispensable à tout enseignant de géographie et, au
delà du public "professionnel", fort utile a tout amateur
éclaire de sciences humaines.