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Omer Bartov, , . ,
L'armée d'Hitler - La Wehrmacht, les nazis et la guerre,,
Éditions Hachette Littératures, 1999 (Oxford 1990)

Par Jean-Louis Sève


Ce livre aborde le même sujet que celui, controversé , de Daniel Goldhagen " Les bourreaux volontaires d'Hitler ", qui explique la participation de l'Allemand moyen de la Wehrmacht aux crimes nazis par un antisémitisme inhérent a la culture allemande. Mais l'explication de Bartov, historien israélien, est à l'opposé : la cause réside dans l'intégration de l'idéologie nazie, grâce a un contexte historique particulier. Cette transformation de l'armée allemande en armée politisée, en " l'armée d'Hitler ", s'est faite en quatre étapes :
- La " démodernisation " qui rendit les troupes plus dures.
- La destruction des " groupes primaires ", qui donnaient traditionnellement une forte cohésion à l'armée allemande, et qui rendit nécessaire une discipline plus forte.
- Une discipline d'une extraordinaire rigueur qui permit de garder la cohésion des unités, mais rendit les soldats plus féroces.
- La déformation, par la propagande, de la réalité perçue par les soldats.

L'étude porte sur le front de l'Est, car c'est nettement là que la Wehrmacht fut la plus brutale avec les civils, c'est là que furent engagées la plupart de ses troupes et c'est sur ce front que la guerre fut la plus âpre pour elle.


Chapitre 1 : La démodernisation du front.
La " démodernisation " désigne ici la dégradation des conditions matérielles du front et le retour a des formes plus rustiques de combat et de vie quotidienne. Au début de la guerre (la période de ses succès), l'armée allemande avait mené une guerre fondée sur un emploi très novateur et efficace d'un équipement très moderne. Mais à partir de l'hiver 1941-1942 sur le front russe, la grande majorité des unités allemandes se retrouvèrent dans des conditions extrêmement primaires pour continuer à se battre, et cela malgré un nombre croissant de machines de guerre produites par le Reicht.

En effet, d'une part cette production accrue se retrouvait diluée dans l'immensité des territoires occupés par la Wehrmacht, d'autre part au même moment l'ennemi accroissait sa supériorité relative et améliorait la qualité de son équipement, et le moral s'en ressentit. L'équipement des soldats allemands devenait souvent périmé, avec trop peu de munitions, face a un ennemi toujours mieux arme. Suite au manque de chars, ils durent creuser des trous pour se défendre et retournèrent à une guerre de tranchées.

Les carences de la logistique firent cesser un approvisionnement correct en munitions, vivres, vêtements, etc. En URSS, le front atteignit jusqu'à 2 200 km, et les lignes de ravitaillement s'étirèrent à 1 500 km. La situation était aggravée par la motorisation insuffisante de l'armée allemande (la moitié des divisions étaient équipées de chariots hippomobiles pour le ravitaillement et pour tirer les canons), et par le manque de routes en Russie.

La démodernisation fut donc un processus par lequel la disparition des machines conduisit chaque soldat à retourner à des conditions de vie archaïques. Le contraste était douloureux avec la période de la guerre-éclair où le soldat allemand supérieurement équipé suivait ses chars victorieux ; " les guerres-éclair précédentes nous ont gâtés " écrivit l'un d'eux. Cela plongea les soldats dans une situation désespérante, et cela les rendit plus durs. Une nouvelle conception de l'héroïsme apparut, dans laquelle la puissance matérielle et l'organisation étaient remplacées par une vision brutale, fanatique et amorale de la guerre. La puissance technique faisait place à la férocité.


Chapitre 2 : La destruction des groupes primaires.
La cohésion de l'armée allemande fut assurée dans une large mesure par l'entretien délibéré et systématique des " groupes primaires ". On laissait ensemble les soldats appartenant à une unité particulière et recrutés à l'origine dans une même région militaire. Cela entretenait l'existence d'affinités (religieuses, linguistiques, normatives, etc.). Ils étaient instruits ensemble ; blessés, ils étaient réaffectés a leur unité après leur guérison. Un esprit de corps important pouvait ainsi se développer, permettant au soldat de se sentir plus en sécurité et à la fois plus responsable vis-à-vis de ses camarades. Les pertes étaient comblées avec des hommes de même origine.

Mais les unités de la Wehrmacht subirent des pertes très lourdes sur le front de l'Est, en particulier les unités combattantes. Dès novembre 1941, les unités d'infanterie avaient perdu la moitié de leurs soldats. Les effectifs la division Grossdeutschland (18 000 hommes) durent si souvent être comblés qu'elle perdit 50 000 hommes de 1942 à 1945 ; la 12e division d'infanterie perdit l'équivalent de trois fois son effectif en hommes. A partir de 1942, la grave crise des effectifs conduisit à combler - partiellement - les vides par des remplaçants hâtivement formes et surtout d'origine plus hétérogène, ce qui, en plus de diminuer sérieusement la qualité des combattants, réduisit la cohésion des groupes primaires déjà affaiblis par la disparition de beaucoup de soldats. La rotation rapide des effectifs dans de très nombreuses unités, suite a l'énormité des pertes subies au cours des années, empêcha la reconstitution de ces groupes.

Ce n'est donc pas les groupes primaires qui expliquent le maintien d'une remarquable cohésion dans les unités de la Wehrmacht, les combats " jusqu'à la dernière cartouche ", d'ailleurs bien plus fréquents sur le front de l'Est que sur le front de l'Ouest. Ce fut une discipline de fer qui le permit, mais avec comme conséquence une " brutalisation " généralisée des hommes.


Chapitre 3 : La perversion de la discipline.
La rigueur de la discipline militaire était une tradition allemande héritée de la Prusse. Pendant la deuxième guerre mondiale, elle contribua incontestablement au maintien de la cohésion des troupes dans des conditions de combat très difficiles. Mais elle connut, avec l'introduction de normes morales nazies, des transformations qui expliquent a la fois la combativité des soldats et leur profonde brutalisation (c'est-à-dire leur transformation en brutes). À la fin de la première guerre mondiale, la déliquescence de l'armée allemande, avec des officiers ne pouvant plus se faire obéir, avait marque les futurs dirigeants de la Wehrmacht. Leur souci de maintenir fermement la discipline rencontra les conceptions politiques des nazis pour une meilleure efficacité militaire.

Pendant les deux premières années de la guerre, celle des succès rapides, la discipline traditionnelle se révéla suffisante ; les soldats n'étaient pas sanctionnés cruellement, les prisonniers et les civils étaient traites correctement, et les exactions contre ces derniers furent sévèrement punies (en excluant les ennemis politiques du Reicht et les catégories " raciales " inférieures). Mais après l'entrée en guerre contre l'URSS, la perversion de la discipline prit trois formes indissociables.

D'abord, les infractions des soldats à la discipline furent sanctionnées avec une brutalité sans précédent. Alors que pendant la première guerre mondiale 48 soldats allemands avaient été fusillés (contre plusieurs centaines chez les Français ou les Britanniques), la Wehrmacht exécuta 13 000 à 15 000 de ses hommes. De plus, 85 % des sentences de mort furent appliquées contre 40 % en 1914-1918, et leur nombre annuel fut multiplié par huit entre 1940 et 1944 ; on constate la même évolution pour les peines moins lourdes (mutation en bataillon disciplinaire, prison avec travaux forces, perte des droits civiques qui privait la famille d'une pension). Des témoignages font état de fréquentes exécutions sommaires sur le front. Cette politique terrorisa incontestablement les soldats allemands ; la peur des sanctions fut finalement plus forte que celle créée par les énormes pertes et les conditions de vie épouvantables.

Ensuite, les troupes reçurent des ordres explicites d'agir brutalement contre les communistes, les partisans et les juifs, tandis que les crimes commis contre les civils et les prisonniers ne seraient punis qu'en cas de manquement à la discipline au combat. Les combattants avaient le droit de détruire tout ce qui les menaçait, même de façon très vague, et de piller tout ce qu'ils voulaient, sans considération pour la survie des habitants privés de nourriture et de toit en plein hiver. La Wehrmacht avait intégré les composantes de l'idéologie nazie : darwinisme social, nihilisme, expansionnisme, anticommunisme et racisme.

Enfin, à la suite de cette légalisation d'actes criminels, la troupe en commis d'elle-même, malgré l'interdiction de ses chefs ; mais contrairement aux autres actes d'indiscipline, ceux-ci furent rarement punis. Les plaintes émanant des commandants montrent que les actions " sauvages " devinrent monnaie courante, mais les comparutions en cour martiale furent exceptionnelles. Ces exactions permirent d'ailleurs de renforcer la cohésion : comme le sac d'une ville autrefois, elles servaient de compensation matérielle et psychologique aux soldats, qui se défoulaient sur les civils, et supportaient bien mieux la brutalité des officiers et le stress accumulé par les conditions de vie et les pertes. Tout cela conduisit bien sûr à renforcer le nombre de partisans luttant contre les Allemands, justifiant en retour les brutalités contre les civils soviétiques. La guerre à l'Est était devenue la lutte sauvage pour la survie annoncée par Hitler, et la Wehrmacht était devenue nazie.

Mais la brutalité de la discipline fut aussi acceptée par les soldats parce qu'on leur avait appris à accepter les arguments idéologiques sur lesquels elle était fondée.


Chapitre 4 : La déformation de la réalité.
Lorsque Hitler est arrivé au pouvoir en 1933, la plupart des hommes qui allaient combattre dans la Wehrmacht en 1939-1945 étaient des enfants ou des adolescents. Ils vécurent les années formatrices de leur jeunesse sous le national-socialisme, endoctrinés dans la Jeunesse hitlérienne ou le Service du Travail. Et la Wehrmacht, contrairement a la tradition de l'armée allemande, fit des efforts considérables pour la formation politique (nationale-socialiste) des soldats. La propagande des organes du parti et du haut-commandement se trouva amplifiée par les officiers des unités combattantes. Depuis l'effondrement de l'armée impériale, les officiers allemands cherchaient une idéologie qui fasse le lien entre l'action et l'engagement spirituel. Ils la trouvèrent avec le nazisme : la mentalité militaire correspondait bien avec la tendance nazie à privilégier l'action, qui précède la pensée et l'affermit, tout en se fondant sur une foi en des dogmes intangibles.

La Wehrmacht chercha notamment à communiquer aux soldats une foi mystique en la personne de Hitler. Comme la Jeunesse hitlérienne, elle exigeait d'eux un serment de fidélité personnelle au Führer.

D'innombrables exemples attestent de la force de cette foi chez les hommes, mais aussi les femmes, sans que cela implique d'ailleurs que les gens aient été membres du parti nazi. Cet endoctrinement tirait son efficacité de la crainte des soldats à l'idée de ce que pourrait être la vengeance des victimes des actes barbares commis par l'armée. Ceux-ci donnaient d'ailleurs une image effrayante du sort de l'Allemagne en cas de défaite ; un soldat disait en juillet 1941, après un massacre de juifs en Lituanie : " Que Dieu nous préserve d'une défaite, car en cas de vengeance, ça ira mal pour nous ". D'une manière générale, la troupe fit un accueil enthousiaste à la formation idéologique organisée dans les unités.

Les lettres écrites par les soldats du front de l'Est reprennent les arguments de la propagande, et montrent que les soldats percevaient la réalité de façon déformée : l'ennemi est déshumanisé et diabolisé, en particulier les juifs, Hitler est déifié, la guerre présentée comme une croisade pour un avenir meilleur. Comme dans la propagande, ils attribuent la résistance farouche et inattendue des Soviétiques a l'influence des bolcheviks juifs et a la sauvagerie de la race russe. Dans les rapports d'officiers, on ne trouve pas l'état de critiques de la troupe envers les massacres de civils. On peut supposer un silence volontaire de la part des chefs. Mais dans les archives des cours martiales, les procès de soldats ayant émis ce genre de critique sont rares. Un rapport de 1944 sur la lecture de 45 000 lettres des hommes de la 3e armée blindée, sortant pourtant d'une terrible période de combat, montre que 0,1 % contiennent des remarques constituant une indiscipline ou une subversion grave ; 25 % se plaignent de la situation et de la hiérarchie, mais jamais de Hitler. L'impact majeur de l'endoctrinement se retrouve dans les témoignages de militaires allemands dans l'après-guerre, qui reprennent fréquemment des arguments nazis. En attestent également les sondages effectués par les Américains auprès des prisonniers de guerre allemands en 1944 : ils montrent que plus des deux tiers croient encore en Hitler. Un rapport de la Wehrmacht à la fin de l'année indique que les propos défaitistes sont rares et la foi en la victoire solide chez les soldats. Les militaires organisateurs du complot contre Hitler savaient ne pouvoir compter sur le soutien d'aucune unité, et c'est pour cela qu'ils avaient décidé de l'assassiner plutôt que de l'arrêter et de le juger.

L'endoctrinement idéologique nazi explique la force de la Wehrmacht, mais aussi pourquoi des soldats " ordinaires " ont pu si souvent participer à des crimes contre des civils. L'auteur s'interroge sur le fait que de nombreux historiens refusent de le reconnaître : comment l'expliquer ? D'abord parce que le tissu d'absurdités forme par l'idéologie nazie paraît difficilement conciliable avec la remarquable compétence professionnelle montrée par ces hommes. Ensuite par un cloisonnement des savoirs : les historiens de la société civile s'intéressent peu aux problèmes militaires, et les spécialistes de l'histoire militaire n'étudient guère les contacts entre les mondes civils et militaires. Enfin, les actes de barbarie commis par la Wehrmacht le furent principalement à l'Est ; les historiens occidentaux ne les rencontrent donc guère dans ce qu'ils étudient.


Dernière mise à jour 14 février 2000