La collection "Mémoires " des éditions Autrement veut présenter
"l’histoire des idées, des sensibilités, des créations dans le monde, au
travers de lieux symboles saisis à des moments charnières de
bouillonnements ou de rupture ". Elle nous avait proposé l’an dernier un
très fructueux numéro d’interrogations sur le métier d’historien "Passés
recomposés, Champs et chantiers de l’Histoire ", dirigé par Dominique
Julia et Jean Boutier.
Issu de huit séminaires tenus au parc de la Vilette d’avril à juin 1998,
dans le cadre de la manifestation 1914-1998, le travail de la mémoire,
l’ouvrage sur le "travail de Mémoire, 1914-1998, une nécessité dans un
siècle de violence " s’inscrit lui dans un cadre pluridisciplinaire et
comprend 44 contributions très variées.
Ces séminaires s’articulaient eux-mêmes autour d’expositions consacrées
aux massacres du siècle : des œuvres de Christian Caujolle présentées
aux Rencontres Internationales de la photographie d’Arles en 1997,
consacrées à la mémoire des Cambodgiens victimes de la terreur
polpotiste, celles de Gilles Peress préparées pour le Tribunal pénal
international pour l’ex-Yougoslavie "Bosnia : avant/après guerre ", et
celles qui ont illustré le colloque de l’académie universelle des
cultures sur "mémoire et histoire : pourquoi se souvenir ? ".
La mise en relation étroite des colloques de la Vilette et des
séminaires explique le sens donné à "mémoire " tout au long de l’ouvrage
: " mémoire des génocides ", "instrumentalisation du passé ", "nécessité
de dire l’horrible ", représenter "le pire que la mort ", dénoncer "le
dangereux processus du refoulement ", montrer que "le travail de la
mémoire est aussi celui de l’inhumain en nous " mais aussi rappeler que
"le Tribunal pénal poursuit son œuvre ".
Le séminaire inaugural s’ouvre sur la question du lien entre la création
et le travail de mémoire, entre la représentation et la conservation des
faits.
Lionel Richard, auteur de l’Art et la Guerre (Flammarion, Paris, 1995)
constate le rôle des artistes dans la construction de la mémoire
collective. A travers l’exemple de Courbet, il oppose l’art officiel,
fabrique de mémoire collective et la mémoire individuelle.
Sylvie Blocher, plasticienne, sensibilisée par son enfance alsacienne
aux silences de la mémoire, explique son œuvre consacrée à la découverte
de la mémoire involontaire, de la "singularité radicale ".
Esther Gerz-Shalev, plasticienne a entrepris, assistée de Jochen Gerz
une réflexion sur le monument, manifestation du savoir collectif et en
même temps signe de la relation que chacun entretient avec le passé et
le présent. Leurs réalisations, colonne de plomb enfoncée dans le sol,
contributions photographiques ou enregistrées sont destinées à
s’inscrire dans la mémoire de chacun, pour créer ainsi une
responsabilité collective de la mémoire.
Marie Ponchelet, plasticienne relate ses expériences avec des orphelins
de Tulza et des femmes rescapées de Srebrenica. Elle souhaite dans ses
présentations mettre en valeur "la mémoire et le lieu ", dans "un
travail éphémère " pour trouver dans le "négatif des situations une
étincelle de positif ".
Anthony Suau, photographe rappelle son rôle "dire la vérité d’une
situation que je vois " alors même qu’une photo à la froideur apparente
laisse transparaître les émotions du photographe.
Ces articles, différents, posent des questions sur la représentation des
moments du monde, sur le lien entre l’artiste et l’événement, sur
l’élaboration de l’objet de mémoire.
Le deuxième séminaire, réunissant des historiens, a été dirigé par
Michelle Perrot qui commence par définir les divers niveaux de
connaissance du passé : archive dont la constitution conditionne les
connaissances, mémoire individuelle souvent fragmentaire, collective
souvent sélective et histoire, récit, expression d’un savoir, expression
d’un pouvoir.
Gilles Manceron rappelle que la mémoire est faite d’oubli, que si, vivre
consiste à "fabriquer du passé " un passé oublié, effacé, empoisonne le
présent, l’empêche de trouver son ancrage. Ces besoins contradictoires,
oublier et se souvenir sont le cadre du travail de l’historien à qui la
société demande de construire la connaissance du passé en fonction de
ses préoccupations. Mais l’historien, pour Gilles Manceron détient non
un devoir de mémoire mais un devoir d’interrogation sur la mémoire pour
dissiper les malaises que ressent une société qui fait parfois trop de
silence sur son passé.
Emile Temime s’interroge sur la difficulté de "faire l’histoire d’un
événement mythifié " à travers l’exemple de la guerre d’Espagne qui a
légué une double mémoire, figée de part et d’autre, histoire très
officielle et mémoire des vaincus, le travail de l’historien ne devenant
possible qu’à partir des années 60.
Marc Ferro analyse le courrier des téléspectateurs à l’occasion de son
émission Histoire Parallèle, dont le projet initial était de
diagnostiquer la fabrication de l’information. Or le courrier reçu lui a
montré que le déroulement en temps réel de l’histoire analysée était une
"fabrique de mémoire ", donnant aux simples citoyens un droit à la
parole jusque-là plutôt réservé aux organisations et aux élites.
Pascal Ory s’interroge sur le rôle demandé à des historiens dans des
procès récents, qui fait d’eux des "gardiens de mémoire " (alors qu’il
existe des gardiens de mémoire : archivistes, conservateurs..) au risque
de transformer l’histoire en simple lecture juridique du passé. Pascal
Ory rappelle que le nom même d’Histoire signifie "enquête " et que
l’historien ne doit pas porter de jugements au nom de la morale de sa
société sur les faits qu’il examine.
Benjamin Stora à l’occasion d’un retour en 1998 dans sa ville natale
Constantine, salue le travail des intellectuels algériens qui ont choisi
de rester et cherchent un sens au désastre arrivé tout en refusant de
laisser réduire l’Algérie à cet état de guerre. Il constate le "retour
dans l’espace public " de figures jusque là occultées de l’histoire
algérienne comme Mohamed Boudiaf ou Ferrat Abbas et constate que
"l’histoire poursuit son travail de formation /reconstruction de la
nation ".
Ces contributions situent le cadre et les difficultés du travail de
l’historien, chercheur ou enseignant, sollicité et/ou tenté de "dire le
passé " au sens de dire la loi et permettent de mieux définir son rôle.
Laure Adler a animé le troisième séminaire de témoins apportant une
réflexion sur leur rôle de témoin, séminaire qui a développé la notion
de "devoir de mémoire ".
Hélène Piralian (psychanalyste) consacre son intervention au génocide
arménien et à la nécessité ressentie de "maintenir les morts hors du
néant ". Constatant la négation de ce génocide elle rappelle que les
survivants ne peuvent accomplir le travail de deuil qui permet de sortir
de la relation bourreau/victime, en trouvant un témoin tiers. Seul ce
tiers peut réinscrire les victimes dans la mémoire collective et
l’histoire, libérant ainsi les survivants et les descendants pour les
rendre à leur propre vie. Et le travail de mémoire peut alors permettre
la reconstruction des liens détruits par le génocide.
Paul Garde, linguiste, s’interroge sur les responsabilités du "témoin
des traces " et définit les caractéristiques des faux ou mauvais
témoignages. " Le vrai témoin c’est donc celui qui dit vrai, qui apporte
des faits pertinents, qui appelle les choses par leur nom " ; dans des
régions et des situations ou chaque camp ne parle que de ce qu’il a subi
et jamais de ce qu’il a fait, les rumeurs pullulent et l’observation des
traces matérielles peut permettre d’en étayer le fondement.
José Kagabo, historien rwandais, fait part de son expérience, de sa
double expérience de témoin indirect et d’historien. Témoin indirect car
absent du Rwanda en août 1994, il y est revenu aussitôt que possible
rechercher sa famille. Historien car même lorsqu’il recherche sa famille
il pense en historien. Cette double appartenance se marque pour lui par
l’utilisation de plusieurs langues, la sienne, le français et l’anglais
qui sont celles des instances internationales. Son expérience lui permet
de percevoir à quel point différent les perceptions du massacre : pour
les victimes le bourreau est celui qui a exécuté, souvent un voisin bien
connu et l’expérience est intransmissible ; pour les témoins, les
membres de la commission d’enquête, toutes les responsabilités sont
recherchées. De plus l’auteur constate que les témoignages sont analysés
avec des critères dont ne disposent pas les survivants et sont validés
en français et en anglais, qu’ils ne parlent pas. D’où les
interrogations sur la possibilité de transmettre les témoignages.
Marc Semo, situe le rôle du journaliste "envoyé spécial " qui est, pour
l’opinion, le témoin annonciateur mais qui dépend lui-même totalement
des témoignages qu’il doit obtenir dans l’urgence (avant l’heure du
journal par exemple…). Pour lui le cas du faux charnier de Timisoara est
emblématique de ces problèmes ; l’opinion occidentale attendait des
révélations après la chute de Ceaucescu, la course à l’information, le
manque de moyens de communication ont permis la diffusion de cette
fausse nouvelle. Tous ces éléments sont pour Marc Semo constitutifs du
travail du journaliste sur le terrain.
Les quatre contributions définissent ainsi le rôle du témoin, celui qui
dit l’indicible, qui permet aux victimes de transmettre et de reprendre
le cours de leur vie, si un personnage tiers assure le devoir de
mémoire, la transmission des faits subis.
Paul Ricoeur introduisant le quatrième séminaire rappelle que
re-présentation fait appel et à la mémoire et à l’imagination, avec
leurs caractéristiques opposées : on attend de la mémoire surtout une
fidélité (même si l’on en connaît le caractère illusoire) et de
l’imagination une créativité. L’activation des deux fait courir le
risque du franchissement des barrières entre le réel et l’irréel,
puisque le jeu de la re-présentation consiste à aller du souvenir aux
"hallucinations de l’imaginaire ".
Pour Paul Ricoeur, l’horrible qui porte la marque de la démesure et de
l’excès entraîne la non-adéquation des modes de re-présentation (la
difficulté de dire soulignée par l’historien Jose Kagabo) et suscite des
modes nouveaux d’expression, hyperboliques ou minimalistes.
Myriam Revault-d’Allones, philosophe, constate que dès 1918,les anciens
combattants n’ont pu communiquer leur expérience. Car communiquer
suppose un langage commun, né d’une expérience commune d’où peut naître
le partage par le récit. Et après 1945 la "littérature des camps "
souligne la distance infranchissable entre le vécu et son récit,
l’impossibilité de "la parole qui suffoque ". En retournant à Aristote,
Myriam Revault d’Allones étudie la représentation comme processus
analogique de reconnaissance du semblable, et elle rappelle qu’Aristote
exclue des situations tragiques (pouvant être représentées et engendrant
frayeur ou pitié) celles qu’il qualifie de "contraires à l’humain " qui
éveillent elles la répulsion. Seul l’imaginaire peut alors appréhender
l’indicible.
Nicolas Tertulian, philosophe, part de la remise en cause par Adorno de
la philosophie hégélienne de l’histoire : face à l’absolu négatif qu’est
l’univers concentrationnaire, la proposition de Hegel, infléchir le
cours de l’histoire par des médiations, "relève du domaine de l
‘illusion ". Il rappelle aussi que Adorno conclut à "l’incapacité du
réalisme à figurer l’horreur " sans pour autant accepter de renoncer à
représenter le pire.
Christian Delage, historien étudie au centre du problème de la
représentation la production cinématographique nazie qui avait pour but
de glorifier la race aryenne. Or sauf quelques metteurs en scène comme
Leni Riefenstalh, la difficulté d’intéresser les spectateurs à des
prototypes amena les cinéastes à développer une imagerie très négative
des juifs. Et même dans ce cas, les réactions des spectateurs ne furent
pas toujours celles escomptées par la propagande : si le film de fiction
Le Juif Süss rencontra le succès attendu, les montages de documents
filmés dans les ghettos suscitèrent la pitié en révélant le traitement
subi par les juifs. La propagande nazie toucha là ses limites.
Antoine Grumbach, architecte, pose le problème de la représentation
monumentale de l’horrible, à propos du monument du camp de
Sachsenhausen, dans la banlieue immédiate de Berlin, où furent
incarcérés et exécutés des Allemands prisonniers politiques, des juifs
et des prisonniers politiques de toute l’Europe, puis où les Russes ont
exécuté des nazis surtout anciens SS. Ce lieu est celui d’une mémoire
multiple et suscite des projets contradictoires (et la convoitise des
promoteurs…). Antoine Grumbach propose le vide comme seule solution pour
évoquer l’horrible, vide comme le musée juif de Berlin, vide comme le
projet de cube de verre de Louis Kahn à New York.
Jean Lebrun a animé le cinquième séminaire, consacré aux génocides dans
leur aspect "manipulation et rhétorique "
François Bedarrida, historien définit au-delà du "devoir de mémoire " le
"devoir de connaissance ", la constitution d’un savoir seul apte à
construire une mémoire vraie. Il rappelle aussi la définition du
génocide, terme crée en 1944, codifié par l ‘ONU en 1948, et ses trois
caractéristiques : programme calculé d’extermination par la puissance
d’un état et dont l’exécution est camouflée. Dans le cas de génocide une
forte volonté d’occultation (marquée par des images truquées, des
langages codés… ) en fait la "négation même de la condition humaine " à
Auschwitz comme au Rwanda.
James Burnet, écrivain et journaliste analyse les conséquences au
Cambodge de la "reconversion " des Khmers rouges. Il constate la
non-reconnaissance du génocide par les Nations-Unies qui ont conclu à
une "responsabilité collective du peuple cambodgien " pour éviter un
tribunal international. Ce silence a été permis par l’accord des grandes
puissances pour réintégrer les anciens dirigeants khmers rouges.
Cette situation rend impossible la reconstruction d’une identité comme l
‘a dit le réalisateur Rithy Panh "trente années de violence, de peur et
de misère forment le fardeau d’une génération en détresse.
Mareck Sliwinski, démographe, tente de déterminer si l’extermination au
Cambodge a été un acte de génocide.25% de la population totale, 83% des
officiers, 67% des policiers, 60% des fonctionnaires ont été tués (alors
que dans une population les groupes politisés ne dépassent pas 5% en
moyenne). La masse même des exécutions permet la qualification de
génocide. De même l’intention de détruire est manifeste, les khmers
rouges ont expulsé les étrangers pour ne détruire que les Cambodgiens
sur la base d’un système de classification préétabli qui prouve à lui
seul l’intention génocidaire.
Claudine Vidal, sociologue constate à propos du génocide des Rwandais
tutsis et le retard des grandes puissances à reconnaître le génocide et
l’existence d’un discours négationiste visant à démontrer qu’il n’y a
pas eu volonté de détruire les Rwandais tutsis (puisque la réalité du
massacre ne peut elle, être niée). Les arguments avancés jouent sur
l’imaginaire européen à propos de l’Afrique pour masquer le génocide en
le réduisant à des massacres sans intention.
Jean Franklin Naradetzki, psychanalyste " décode " les falsifications
concomitantes au génocide de Bosnie rappelant les origines du plan de
1990, les termes utilisés par les Serbes et repris par la presse (guerre
civile pour masquer guerre de conquête, d’affrontements inter-ethniques
au lieu de génocide…) et montre comment les serbes utilisent cette
propagande pour brouiller l’image du conflit.
Le sixième séminaire : commémorer : des conflits ; une exigence a été
introduit par Pierre Nora qui constate l’inflation des commémorations et
montre le contraste entre l ‘anémie des commémorations " étatiques " 14
juillet, 11 novembre et la vigueur des commémorations identitaires,
locales voire nationales. Il recentre ensuite le débat sur celles qui
sont liées aux guerres, aux " mémoires douloureuses ".
Jean-Luc Einaudi, écrivain, traite du 17 octobre 1961, fait l’historique
du refus de reconnaître les faits et de les commémorer en France. Il
étudie aussi l’histoire de la commémoration en Algérie officielle mais
mythifiante, sans volonté d’établir les faits, de rechercher les
témoignages .
Madeleine Rébérioux, historienne, retrace l’histoire de la commémoration
d’Oradour, faisant apparaître trois acteurs, l’état, le parti communiste
et la communauté villageoise, et établissant la chronologie des accords
et désaccords jusqu’à novembre 1993 où la construction hors du village
d’un centre de mémoire a réconcilié les différents participants de cette
mémoire .
Annette Wievorka, historienne étudie la commémoration de la rafle du
Vel’ d’Hiv’, symbole de la déportation de tous les juifs de France, des
discours et prières des morts à la revendication par les " fils et
filles de déportés " d’une reconnaissance de la culpabilité de l’état.
Jean-François Forges, historien, s’interroge sur la portée réelle des
commémorations , leurs erreurs, leurs silences, s’inquiète de la
disparition progressive de l’étude des faits dans les programmes
scolaires au moment où se reproduisent des faits similaires et plaide
pour une éducation plus qu’une commémoration.
Patrick Lacoste, psychanalyste, recherche dans l’analyse du négatif des
armes contre le négationisme et rappelle que commémorer ne peut être
seulement la répétition d’autres commémorations et que être ensemble ne
saurait dispenser " d’exhumer des repères ".
Gérard Namer, sociologue, redonne à la commémoration ses caractères de
politique de la mémoire et s’interroge sur la " confiscation
sociologique du besoin de commémorer ". A travers l’exemple des
commémorations spontanées du printemps 1945 à Paris, il retrace le
besoin des groupes d’affirmer leur identité, en dehors même de la
saturation des commémorations médiatiques.
Catherine Coquio, maître de conférences en littérature comparée,
introduit la réflexion sur la mémoire en relevant la multiplicité des
commémorations de 1998. Elle souligne les éclairages réciproques du
passé et du présent et propose pour surmonter les effets d’un génocide "
humanité fracturée " un travail " transdisciplinaire et
intercommunautaire ".
Thierry de Duve, historien de l’art, rend hommage à Jean-François
Lyotard et se demande " le musée d’art a-t-il encore une légitimité ?".
Pour lui, la présentation des œuvres légitime leur collection et leur
conservation ; mais le musée confère aux objets qu’il expose et conserve
le statut d’œuvres d’art et l’exposition S21, par Christian Caujolle, de
photos de victimes du génocide cambodgien, pose le problème du statut de
l’œuvre d’art ; l’œuvre des bourreaux peut-elle être une œuvre d’art ?
Georges Bensoussan, historien, souligne " les paradoxes d’un devoir de
mémoire ". Pour lui l’image généralement donnée de la Shoah enferme les
juifs dans une image de victimes sans renvoyer explicitement au problème
des responsabilités sociales dans le génocide.
Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, montre à propos de l’épuration
ethnique en Yougoslavie que le génocide contemporain produit une image
floue puisque la version officielle des assassins se fait toujours
entendre avec plus de force que celle des victimes. Les expositions de
photos posent la question non plus du pourquoi mais du " comment est-ce
possible ? " car la photo par sa présence immédiate interdit de trouver
refuge dans des commentaires.
Denise Mendez, journaliste, retient en Amérique latine, la méfiance de "
los de abajo " descendants d’Indiens et d’Africains, envers l’histoire
officielle qui est celle de la victoire des européens et la constitution
d’une mémoire mythique peuplées de héros justiciers et de cultes
syncrétiques dont la littérature se fait le reflet.
Bernard Ogilvie, philosophe, voit dans le " devoir de mémoire " le signe
d’un effacement en cours, puisque le passé est toujours saisi par un
présent. Il définit le devoir de l’historien, expliciter la présence de
ce présent dans la re-création du passé et propose de renouer le rapport
entre anthropologie et histoire en renonçant peut-être à définir "
l’humain " pour mieux le respecter.
Fethi Benslama, psychanalyste, conclut ce séminaire en remettant en
cause LA mémoire, en décrivant une " pluralité de stratifications
mémorielles " dont la " mémoire " est une reconstruction influencée par
le présent, signalée par le mémorial. A partir d’exemples algériens il
montre que la construction de cette " mémoire " peut aller jusqu’à
incorporer le bourreau dans la victime elle-même et que le " devoir de
mémoire " ne peut constituer à lui seul une prévention de la violence
extrême.
Le dernier séminaire était consacré au Tribunal pénal de La Haye, dont
les magistrats témoignent.
Emmanuel Decaux, professeur de droit international présidait ce débat.
Il évoque les origines de ce tribunal et en définit les finalités.
Jean-Jacques Heinz, greffier-adjoint au Tribunal de La Haye, expose la
compétence du tribunal, sa place par rapport aux juridictions
nationales, son organisation, et son système de procédure.
Sylvie Pantz, magistrat coordinateur d’enquêtes, évoque leur difficulté
et les problèmes de protection des témoins. Difficulté de trouver des
témoins directs dans notre époque où les événements sont pourtant
surmédiatisés, dans une enquête rapide en Bosnie ou au Rwanda, parce que
les victimes ne connaissent en général que les exécutants, difficulté de
leur demander de témoigner directement face aux bourreaux et d’assurer
leur sécurité et celle de leurs proches alors que le tribunal ne peut
les inciter à émigrer tous.
Almiro Rodriguez, juge, définit le rôle du juge de ce tribunal, propose
une évaluation de cette action, et décrit l’attitude qui permet de
remplir leur mission : contribuer au rétablisement de la paix entre les
êtres humains.
Yves Ternon, historien, retrace l’histoire de l’établissement d’un
principe universel de justice auquel les états doivent se soumettre.
Pour cela les juristes eurent à résoudre trois problèmes : définir
l’infraction, établir la responsabilité des individus, identifier les
participants d’une entreprise criminelle collective. Yves Ternon établit
ensuite la chronologie de la mise en place du Tribunal international.
Henri Leclerc, président de la Ligue des droits de l’Homme conclut ce
séminaire en constatant que ce droit international qui avait si
longtemps paru utopique, avance malgré d’énormes difficultés, malgré les
imperfections des états, malgré les tentations d’élargir trop le champ
de ce tribunal (en risquant par là de le vider de son sens). Pour lui,
cette création instaure cinquante ans après la déclaration universelle
des Droits de l’Homme, un régime de droit.
L’ensemble de ces séminaires compose une mosaïque d’éclairages divers
dans lesquels les analyses psychologiques et sociologiques côtoient les
exposés de faits, les témoignages, les interprétations d’historiens.
Des thèmes se répondent dans des interventions très différentes :
- la difficulté de l’art à témoigner de " l’horrible "
- l’impossibilité pour les victimes de communiquer leur expérience,
d’identifier leurs vrais bourreaux, ceux qui portent la responsabilité
de la décision et non les exécutants,
- le rôle des témoins intercesseurs entre la victime et la collectivité,
- la nécessité de l’oubli pour la continuation de la vie et le besoin de
prise en charge du passé par un collectif pour libérer l’individu,
- le poids du consensus dans la mémoire collective.
Ces contributions autour d’expositions forment une mosaïque qui peu à
peu précise les modalités et les résultats du travail de la mémoire,
individuelle et collective, sur les individus qui en ont été trop
souvent malgré eux les acteurs comme sur les sociétés.
De l’ensemble se dégage aussi une réflexion sur le rôle de l’historien,
celui que le corps social lui assigne, celui que sa déontologie lui
prescrit. Plusieurs intervenants, dont Jean-Luc Einaudi qui est
actuellement au centre d’un procès et d’une polémique sur le rôle de
l’historien, rappellent qu’il assure un devoir de mémoire, au sens de
devoir d’investigation sur le passé, qui va très au-delà du rôle de
gardien de mémoire communément reconnu. Pascal Ory plaide pour que soit
évitée l’erreur de transformer l’histoire en " simple lecture judiciaire
du passé ", propre à apaiser les inquiétudes d’une société qui a vu
s’effondrer ses certitudes. Tous définissent le travail d’histoire comme
une enquête qui est certes souvent déclenchée par des préoccupations
contemporaines, mais qui doit se dérouler " à la seule lumière des
objectifs que se donnaient les auteurs sans faire intervenir aucunement
les notions morales de décadence ou de crime, par exemple " (P.Ory) et
qui diffère du travail de construction de la mémoire, même si cette
mémoire devient l’un de ses matériaux.